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Musulmans de France : dans quelle terre attendre l’éternité ?
 
Aggoun Atmane
avril 2007, par serge cannasse 

" Les discours sur l’immigration se font en négatif, parce que les aspects positifs sont plus difficiles à comprendre : il ne sont pas spectaculaires, ils ne s’inscrivent pas dans des histoires de violence. Il existe une nouvelle sociabilité des banlieues, très importante, dont on ne parle jamais. " Loin des lieux communs sur l’Islam, les banlieues, les jeunes, Atmane Aggoun nous invite à découvrir comment les complexités de la culture d’origine se mêlent à celles de la culture d’accueil.

Atmane Aggoun est docteur en sociologie, chercheur associé au CNRS-IRESCO/G.S.R.L (Groupe Sociétés, Religions, Laïcités). Il a d’abord travaillé sur l’Islam en milieu urbain en Algérie. Il se consacre actuellement à l’étude de l’Islam de France, en portant son attention sur la vieillesse et la mort en situation d’immigration ainsi que sur l’éthique musulmane. Il vient de publier « Les musulmans face à la mort en France » (Vuibert, 2006).

Au lieu de porter votre attention sur « les jeunes issus de l’immigration », comme une certaine médiatisation invite à le faire, vos travaux portent sur les vieux migrants et sur leur mort, quand tout semble joué. Vous montrez que c’est loin d’être le cas.

Toute une énorme production sociologique ou journalistique sur l’immigration tourne autour de la jeunesse, celle des banlieues que l’on dit dangereuses. Les discours sur l’immigration se font en négatif, parce que les aspects positifs sont plus difficiles à comprendre : il ne sont pas spectaculaires, ils ne s’inscrivent pas dans des histoires de violence. Il existe une nouvelle sociabilité des banlieues, très importante, dont on ne parle jamais.

On oublie les vieux, parce qu’ils restent dans leur petit coin sans faire de bruit. Ils ne votent pas... Il y a aussi le mythe du retour : le fait de rester en France pendant la vieillesse ne fait pas partie du projet migratoire initial. Ces gens ont quitté leur village avec l’espoir d’y revenir un jour, avec suffisamment d’argent pour payer leurs dettes et ouvrir un commerce, mais ils se sont habitués à la France, ils ont fait venir leur femme, ils ont remis en cause le mythe du retour.

Alors que l’immigration maghrébine est le plus souvent abordée sous l’angle de la religion, vous montrez qu’elle est d’abord une affaire de culture locale et paysanne.

Je travaille plus particulièrement sur l’immigration maghrébine rurale et montagnarde. Pour ces gens, de culture orale, la mort, c’est le retour à la terre, c’est-à-dire au berceau. Travailler sur la mort, c’est travailler sur la naissance.

Dans ces villages, la sage femme qui s’occupe des accouchements ne sait ni lire, ni écrire, mais elle connaît le Coran par cœur. Elle coupe le cordon du nouveau né et le laisse tomber par terre. Un adage dit que l’on doit être enterré là où est tombé notre cordon. Elle « lit » le placenta devant toutes les femmes du village (les hommes n’ont pas le droit d’y assister), puis elle l’enveloppe dans un linge blanc et va l’enterrer sous un arbre fruitier ou en face de la mosquée, pour que l’enfant soit pieux et à l’écoute de sa religion, de sa terre et de ses ancêtres.

Quitter le village pour aller en France est une sorte de petite mort. Il y a un repas de couscous la veille du départ, comme pour des funérailles. C’est aussi une responsabilité : celui qui part est mandaté par le village, il promet de revenir, il a une dette. Celui qui ne revient pas est un déviant, quelqu’un qui ne respecte pas sa parole, ça n’est pas un vrai homme.

Être enterré au village, c’est sacraliser la terre. On le voit bien avec tous ces nouveaux rites qui construisent une « belle mort » pour des jeunes qui sont morts d’accidents de voiture, d’overdose, de sida, qui n’ont jamais mis les pieds dans le village de leurs parents et dont le corps y est pourtant rapatrié par eux.

En écrivant que « le stade suprême de l’intégration, c’est la désintégration du corps », vous montrez que le choix crucial pour un migrant est en définitive le lieu de son inhumation.

Il y a un conflit, qui ne se dit pas, entre plusieurs éthiques - celle de l’islam, celle de la localité d’origine et celle de la société d’accueil – et des tentatives pour "inventer" de nouvelles éthiques, plus individuelles. Chaque famille essaie de bricoler une bonne mort, alors que dans les cultures d’origine, on n’a pas à y penser, la prise en charge de la mort est collective.

Je pense que c’est surtout la culture d’origine qui intervient dans les choix. Par exemple, les musulmans d’Afrique noire mettent un morceau de pain dans le cercueil, alors que c’est strictement interdit chez les musulmans maghrébins et indifférent pour la législation française. Mais l’Islam est la seule légitimité que ces gens peuvent mettre en avant, la seule que les autres puissent entendre.

La légitimité musulmane vient d’abord du Coran et des hadiths, les dits du Prophète et de ses compagnons, transmis de générations en générations. Les interprétations de ces textes sont aujourd’hui multiples, souvent de la part de gens qui se proclament des sages et diffusent leurs idées par internet, sans que cela émane de discussions entre théologiens, comme cela se pratiquait exclusivement autrefois. Il peut donc y avoir une certaine confusion. En principe, le rapatriement est strictement proscrit par l’Islam : on doit être enterré là où on est mort et le plus rapidement possible après le décès. Mais aujourd’hui, 80 % des Algériens rapatrient le corps, parce qu’on doit aussi être enterré là où on est né, qu’au village, l’enterrement sera correct du point de vue religieux et qu’on est certain que le corps n’y sera jamais déterré : la rumeur dit qu’en France, les corps sont exhumés après quelque temps, ce qui est strictement interdit par la religion.

Vous citez pourtant ce vieillard qui dit : « J’ai décidé de me reposer ici en France pour donner des racines à mes enfants et mes petits-enfants, … et comme ça, ils aimeront cette terre ».

C’est un homme merveilleux de 76 ans, très religieux, une sorte de notable qui ne sait ni lire ni écrire ! Il a bien réussi sa vie (sa fille est institutrice ici et mariée à un médecin). C’est un des derniers témoins des ouvriers immigrés de chez Citroën, ce qui n’est pas rien. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’il se sacrifie et qu’il n’a pas étudié. Les intellectuels de ma génération, ceux qui ont été envoyés ici par le gouvernement algérien pour étudier et qui ne rentrent pas au pays, qui sont la classe moyenne que l’on dit intégrée, ceux-là veulent tous se faire enterrer en Algérie, contrairement aux immigrés de la génération de leurs parents et de leurs grands-parents. Qu’est ce que ça veut dire, être intégré ? Un émigré est quelqu’un qui n’est de nulle part, ni d’ici, ni de là-bas, absent ici quand il est présent là-bas, présent ici quand il est absent là-bas. Sa vieillesse est de toute façon dérangée : elle dérange les gens d’ici, elle dérange les gens de là-bas, elle dérange même l’intéressé.

Du point de vue d’ici, de la France, ceux qui renient le retour au village en se faisant inhumer ici sont intégrés, ils ont même du courage, mais du point de vue du village, ils ont toujours une dette, ils ont sacrifié tout le village au profit de leur progéniture, ils ont une mauvaise mort. Le rapatriement du corps est justifié par le fait de payer sa dette, de revenir à son placenta et de continuer à sacraliser la terre. Pour le village, c’est la bonne mort d’un immigré qui a réussi.

Mais en même temps, cet immigré prend l’Islam à contre-pied, parce que celui-ci interdit le rapatriement et les soins thanatopraxiques, indispensables pour celui-ci. Les musulmans de France acceptent pourtant ces soins, parce qu’ils sont prescrits par les lois de santé publique. Ils ont intériorisé ces lois, comme je le constate aussi dans un travail que je mène actuellement sur les dons d’organe faits par des immigrés musulmans (à des gens qui ne sont pas forcément de la même religion), alors que l’Islam interdit que l’on touche au corps. C’est aussi ça l’intégration.

Le rapatriement représente un investissement financier important. Est-il possible pour toutes les familles ?

Certains ont une assurance rapatriement. Beaucoup cotisent à une caisse du village, une sorte de tontine, bien moins chère que les assurances (environ 15€ par personne et par an), gérée par 4 ou 5 personnes reconnus pour leur piété, leur sagesse, et mandatées par les tribus du village. Ces personnes très discrètes aident les autres pour beaucoup de choses, par exemple, pour laver les corps, ce qui est important dans la religion musulmane. Elles font un travail considérable dans les quartiers difficiles. Ce groupe de vieux est le groupe qui se situe au sommet de la pyramide, celui qu’on craint le plus, qui guide les conduites morales, le référent, celui dont il faut avoir la caution. Il est composé de personnes âgées aussi bien biologiquement qu’anciens dans l’immigration.

L’argent collecté ne sert pas uniquement pour les rapatriements, mais aussi pour les animations locales et le village (construire des routes, faire de l’assainissement, acheter des livres pour l’école, acheter des réfrigérateurs pour protéger les morts de la chaleur ! s’occuper des visas pour des malades, etc).

Il sert même pour rapatrier le corps de ceux qui n’ont pas cotisé et parfois même de ceux qui n’appartiennent pas au village. Il peut même servir à rapatrier le corps d’un européen (j’ai un exemple de rapatriement d’un Portugais), parce qu’il partage la même condition sociale. Il y a un vrai dépassement des frontières ethniques dans les banlieues.

Que doivent savoir les professionnels de santé qui prennent en charge une personne musulmane ? notamment à l’égard des femmes ?

Encore une fois, il faut se détacher des discours médiatiques, qui portent le plus souvent sur des cas très rares d’intolérance ou de fanatisme. Pour les immigrés de première ou deuxième génération, il y a trois personnes en qui on peut avoir une totale confiance : l’imam, l’instituteur et le médecin, même s’il n’est pas musulman. Le médecin possède un savoir que personne d’autre ne peut avoir à sa place. Savoir médical et savoir religieux cohabitent sans problème.

La grande difficulté est au moment de la mort. Il n’y a pas assez d’aumôniers musulmans, une trentaine seulement sur la région parisienne, et pas beaucoup de laveurs, qui sont ces notables dont j’ai parlé et, de plus en plus, des personnes formées par des entreprises privées de pompes funèbres. Quand il y a plusieurs décès en même temps, cela pose un réel problème. Il faut insister sur l’angoisse de mourir seul à l’hôpital, même s’il y a une infirmière : elle ne sait pas réciter la première sourate du Coran, essentielle au moment du dernier souffle. Pour un musulman, tenir une main ne suffit pas, il faut aussi maintenir l’index levé droit (geste qui signifie la croyance en l’unicité de Dieu). Pour lui, c’est une grande aide.

La difficulté de respecter ces rites explique pourquoi de plus en plus de mourants demandent à être rapatriés avant leur décès, ce qui coûte évidemment très cher.

Le mort a des droits sur le vivant

A partir de matériaux recueillis auprès de familles immigrées de confession musulmane résidant en France et auprès de responsables des pompes funèbres musulmanes de France, complétés par une observation directe des carrés musulmans du cimetière parisien de Thiais, Atmane Aggoun propose dans son livre de montrer la double négociation du rite funéraire en situation d’immigration. D’une part, les immigrés négocient avec l’Islam et leur culture d’origine (le rapatriement des corps est très pratiqué bien qu’il soit déconseillé dans les textes). D’autre part, ils négocient avec les lois du pays d’accueil (acceptation des mesures d’hygiène imposées en France malgré des préceptes religieux contraires). Cette enquête révèle une logique de “cumul” des deux sociétés (d’origine et d’accueil) en maintenant les signes religieux et culturels de là-bas et en intégrant les traits en usage d’ici.

Dans le Coran, le jour du Jugement, chaque croyant n’aura à répondre que des actes dont il est seul responsable ; il est donc seul face à la mort, séparé de sa communauté. « Ce jour-là, les gens sortiront séparément pour que leur soient montrées leurs œuvres. Quiconque fait un bien fût-ce du poids d’un atome le verra, et quiconque fait un mal fût-ce du poids d’un atome le verra » (Sourate 99, dite Az-zalzala, « la secousse »).

Les hadiths (paroles du Prophète, rapportées par les proches, mais non dictées par Dieu dans le Coran) impliquent certaines prescriptions : réciter une dernière fois la shahada (profession de foi) à l’oreille du mourant quand celui-ci est trop faible pour le faire, mourir l’index levé, geste que le croyant a eu toute sa vie pendant les prières et qui signifie la croyance en l’unicité de Dieu, envelopper le corps lavé dans un linceul, être enterré le visage en direction de la Mecque, à même la terre.

Cela étant, la darûra (la nécessité) autorise l’adaptation des rites aux contraintes de la réalité. L’essentiel est d’en respecter l’esprit, c’est-à-dire avant tout la modestie et l’austérité devant l’événement capital qu’est la mort. C’est pour cela qu’en principe, les rites funéraires doivent aller le plus rapidement possible, montrant ainsi l’acceptation de la volonté de Dieu. La tombe doit être la plus simple possible. Enfin, il est dit que « le mort a des droits sur le vivant », signifiant par là les liens qui les unissent (en droit français, on dit que ” le mort saisit le vif “).

Entretien paru dans le numéro 5035 du 6 novembre 2006 du Panorama du Médecin




     
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