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Entretiens
 
Petits discriminants, grandes discriminations
 
Amadieu Jean-François
avril 2007, par serge cannasse 

Notre santé et, d’une manière générale, notre vie sont influencées par un nombre considérable de déterminants se renforçant mutuellement et corrélés entre eux. A côté des discriminants bien connus parce que "massifs", certains semblent d’apparence anodine, comme le prénom, d’autres sont plus évidents, mais largement sous-estimés, comme l’apparence physique. La plupart sont fortement liés au milieu social d’origine, qu’ils révèlent souvent à l’insu de leurs porteurs.

Professeur agrégé en Sciences de gestion et Directeur du Centre d’Etude et de Recherche sur les Organisations et la Gestion des Relations Sociales (CERGORS) à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, Jean-François Amadieu occupe de nombreuses fonctions dans divers organismes publics et associations. Il est notamment Directeur de l’Observatoire des Discriminations et membre du comité consultatif de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité. Il a en particulier publié Le Poids des Apparences (2002) et Les Clefs du destin (2006), tous deux chez Odile Jacob (Paris).

Votre dernier livre contient quelques données surprenantes. Par exemple, vous y affirmez que le prénom de quelqu’un est un facteur important de discrimination.

Sans que nous en soyons toujours bien conscients, le choix d’un prénom n’exprime pas seulement une préférence personnelle, mais dépend étroitement de l’endroit où nous habitons, de notre religion et surtout du groupe social auquel nous appartenons. Un prénom est donc un marqueur social et il l’est même de plus en plus : ainsi, les prénoms choisis à un certain moment dans les milieux favorisés ne sont plus adoptés par les milieux plus modestes au bout de quelques années, ce qui est un phénomène nouveau. Les prénoms traduisent l’approfondissement des clivages sociaux. Certains bénéficient d’un préjugé favorable et d’autres d’un préjugé défavorable selon le milieu dans lequel ils sont exprimés. Cela a un impact direct sur, par exemple, la recherche d’emploi et l’estime de soi. En outre, des travaux américains ont montré que certaines syllabes sont associées à une meilleure espérance de vie et à une moindre fréquence de certaines maladies, par exemple, la syllabe « joy » (joie en anglais) !

Certains des travaux dont vous parlez rendent objectives des impressions que nous avons tous plus ou moins à propos de l’effet de certains déterminants, mais qu’en définitive, nous minimisons la plupart du temps, comme la beauté d’un visage.

Les données concernant l’impact de ce facteur sont aujourd’hui très nombreuses. Ainsi, les prématurés que les infirmières considèrent comme plus attirants physiquement sortent plus tôt de l’hôpital et en meilleure santé ! La beauté physique est un élément important de constitution de l’estime de soi, essentiellement à cause du regard que les autres portent sur la personne concernée. Le succès actuel de la chirurgie esthétique montre que beaucoup en sont conscients. Cela étant, si un beau visage est un facteur indéniable de succès, il n’est pas suffisant : il faut en plus posséder les codes sociaux d’habillement et de comportement qui signent l’appartenance à un milieu ou, sinon, la possibilité de s’y intégrer (ce qui demande du temps et des efforts considérables).

Aujourd’hui, un des principaux marqueurs physiques est l’obésité. Bien souvent, elle est perçue comme un indicateur de mauvaise santé présente ou future et comme le révélateur d’une personnalité faible, moins dynamique, moins compétente, moins intelligente, etc. De ce fait, l’insertion professionnelle est plus difficile. Il faut d’ailleurs souligner que, de ce point de vue, assimiler l’obésité à une maladie complique les choses, de même qu’insister sur la nécessité de certaines pratiques alimentaires et du sport ! Le poids est avant tout un privilège ou un handicap de naissance. Les enfants issus de familles populaires sont plus souvent que les autres victimes de surpoids ou d’obésité. Les raisons en sont bien connues (moindre accessibilité financière et/ou psychologique de certains produits), mais il me semble important d’insister sur un point : bien souvent, le surpoids de certains enfants n’est pas perçu par leurs parents, d’autant que, dans certains milieux, il est plus difficile de consulter un médecin, susceptible de remarquer et faire remarquer le poids et de donner des conseils. Or il est évidemment bien plus difficile de lutter contre le surpoids et l’obésité à l’âge adulte.

Vous affirmez également que le mois de naissance est important !

Dans mon dernier livre, j’en parle surtout en ce qui concerne l’école. Naître dans les trois derniers mois de l’année est un facteur de difficultés scolaires, vraisemblablement parce qu’à cet âge, les écarts de maturiré sont importants sur des périodes de quelques mois. Cela se traduit dans les relations avec les autres enfants et constitue ainsi un facteur de moins bonne estime de soi, avec les conséquences qu’il est facile d’imaginer. Ces conséquences sont pérennes : elles sont très difficiles à corriger en primaire et au collège, il faut s’y prendre dès la maternelle.

De très nombreux travaux américains montrent que le mois de naissance a aussi une influence certaine sur la santé. Ils ont répertorié une trentaine de maladies pour lesquelles la corrélation est significative, notamment des cancers, des pathologies psychiatriques et l’asthme. L’effet varie suivant que la naissance a lieu dans l’hémisphère nord ou sud. Plusieurs raisons sont invoquées : la saison influerait sur les consommations alimentaires de la mère et du petit enfant, notamment en fruits et légumes, mais aussi en favorisant ou pas l’activité et le stress ; la durée d’ensoleillement aurait également un rôle. Les résultats de ces travaux sont cependant difficiles à extrapoler en France.

Cela ne signifie pas que le mois de naissance est la variable principale. Il fait partie des nombreuses variables qui, prises seules, ont un effet limité, mais qui, mises bout à bout, ont des répercussions importantes sur l’avenir de l’enfant, comme la taille de la famille, le rang de naissance, le prénom, etc.

Vous accordez une grande importance au lieu de résidence.

Cela est surtout vrai pour le parcours scolaire, pour lequel le lieu d’habitation rassemble l’essentiel des discriminants. Les formes de ségrégation qui lui sont liées sont très fortes, en particulier pour une raison peu connue : le voisinage a une influence considérable sur l’échec scolaire. Il suffit qu’un enfant vive entouré de gens non diplomés pour que ce risque augmente de moitié à l’âge de 15 ans !

Bien entendu, il ne s’agit pas du seul facteur. Ce qui est important à retenir, c’est que cette discrimination locale est très fine : elle joue d’un quartier à l’autre dans une même agglomération. Il ne suffit donc pas de comparer des régions, des départements ou des villes.

Vous lire donne l’impression que non seulement les facteurs de discrimination renforcent leurs effets entre eux, mais qu’ils sont liés, comme si chacun impliquait presque automatiquement tous les autres, y compris dans le domaine de la santé.

Il est certain qu’ils se renforcent et qu’ils sont largement corrélés entre eux. Mais, même si leurs effets sont importants en termes statistiques, ils n’ont rien d’automatique, comme le montrent, par exemple, les études qui ont été faites sur les enfants issus de milieux défavorisés et qui réussissent leur carrière professionnelle : on identifie plusieurs facteurs de succès, parfois les mêmes que les facteurs discriminants (comme l’origine ethnique), et qui dépendent souvent des choix faits par les parents (par exemple, limiter le nombre des enfants).

Cela étant, il est important de comprendre que le destin de chacun ne dépend pas seulement de qualités personnelles. Les règles du jeu social sont déterminantes, les gens doivent en être informés afin d’être en mesure d’agir sur elles. Il ne s’agit pas forcément de mener un débat général sur l’Éducation nationale ou le système de soins, mais, par exemple, d’examiner quelles sont les conditions locales pour étudier ou se faire soigner. Les personnes des milieux favorisés ont ici un avantage presque inné, du fait de leurs réseaux relationnels, alors que les autres doivent se contenter de rumeurs.

Dans ce type d’approche, les indicateurs de qualité sont cruciaux. Cependant, le plus souvent, ce n’est pas leur construction qui pose problème, mais la diffusion des résultats qu’ils permettent d’obtenir. Personne n’est content de savoir que le collège où va son enfant a de piètres résultats ou que l’hôpital dont on est proche est plus ou moins dangereux ! C’est pour cela que je pense que cette approche doit relever avant tout du rôle de l’État : lui seul a les moyens de recueillir l’ensemble des données, de les traiter et de les diffuser en toute légitimité.

La presse a joué un rôle important de sensibilisation en proposant des classements d’établissements scolaires ou d’hôpitaux, mais les critères employés sont discutables et les résultats publiés peuvent inquiéter inutilement. Par exemple, un lycée où les professeurs notent sévèrement pourra obtenir de moins bons résultats si l’analyse se base sur le seul critère des notes, alors qu’en fait, il offre peut-être une formation meilleure que d’autres du fait de son niveau d’exigence. Inversement, la surnotation pratiquée dans certains établissements scolaires maintient les parents dans l’ignorance du niveau réel de leur enfant.

Les médecins ont ils un rôle à jouer dans la lutte contre les discriminations ?

Les médecins ont certainement un rôle d’éducation très important. Je pense notamment aux conseils qu’ils peuvent donner aux femmes enceintes et aux jeunes parents, puisque tout indique que la discrimination commence très tôt, que beaucoup de choses se jouent dès la grossesse et la petite enfance. La connaissance de certains facteurs défavorisants peut ainsi faire prendre conscience aux parents que leur enfant a des facteurs de fragilité et qu’il faut en conséquence être particulièrement vigilant à son égard. Les questions de comportement alimentaire ont évidemment une très grande importance. Je pense aussi à des conseils en apparence banals. Sait on que raconter une histoire tous les soirs à son enfant est un facteur important de réussite scolaire, d’intégration sociale et de réussite professionnelle ? voilà un conseil simple et efficace !

Cela étant, le médecin doit être averti qu’ayant fait des études longues et difficiles, très sélectives, il vient le plus souvent d’un milieu favorisé, ce genre d’études étant très peu (et de moins en moins) accessible aux gens d’origine modeste. Sa façon de parler et de se comporter comporte une foule de codes implicites qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux de son patient. Ce simple fait peut provoquer des réticences de chaque partenaire, dont les raisons peuvent leur être inconscientes.

Un Observatoire et une Haute Autorité contre les discriminations

L’Observatoire des Discriminations est une association dont le but est de développer des recherches et études concernant toutes les formes de discriminations : homme/femmes, ethniques, d’âge, religieuse, géographique, d’apparence, selon les orientations sexuelles, l’état de santé et le handicap, etc. Il ambitionne en particulier de traiter conjointement les facteurs qui conduisent à des inégalités d’accès à l’emploi, de déroulement de carrière, de salaires, d’accès à la formation ou encore de licenciement. Il soutient activement les associations qui agissent contre les discriminations et contre l’échec scolaire en mettant en place avec elles des dispositifs d’accompagnement en cours de scolarité ou d’études supérieures. Il soutient les entreprises dans leurs efforts de lutte contre les discriminations et de promotion de la diversité.

La Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE) a été créée par une loi promulguée en décembre 2004. Celle-ci faisait suite à une décision du Président de la République destinée à appliquer les directives européennes de 2000 et de 2002 sur ce sujet et à une mission, confiée à Bernard Stasi, dont les résultats avaient été présentés en février 2004. La HALDE est compétente pour toutes les discriminations réprimées par la loi ou par un engagement international ratifié par la France. Elle a deux missions principales : le traitement de cas de discrimination et les actions de promotion de l’égalité.

Elle peut être saisie directement par la victime de discrimination ou par l’intermédiaire d’un parlementaire ou d’un représentant français au Parlement européen ou encore être saisie conjointement par la victime et une association. Elle peut aussi s’auto-saisir, si une victime identifiée ne s’y oppose pas.

Elle peut aider les victimes à constituer leur dossier, grâce à un pouvoir d’investigation important (elle peut notamment auditionner des personnes, consulter des documents ou même dans certains cas procéder à des vérifications sur place). Elle peut également organiser une médiation et obliger la partie incriminée à s’y soumettre, sous peine de publication de ses recommandations.

Enfin, la HALDE pourra recommander des modifications législatives ou réglementaires et sera consultée par le Gouvernement sur des textes ou questions concernant la lutte contre les discriminations ou la promotion de l’égalité.

Un article de Jean-François Amadieu contre les propositions du Commissaire à la diversite Yazid Sabeg : Mesure de la diversité : les étranges projets de Yazid Sabeg (24 mars 2009)

Entretien paru dans le n°5019 du 22 mai 2006 du Panorama du Médecin




     
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