Accueil  > Professionnels de santé > Au cœur du colloque singulier médecin-patient : réponse à l’entretien d’Anne-Chantal Hardy
 
Professionnels de santé
 
 
Au cœur du colloque singulier médecin-patient : réponse à l’entretien d’Anne-Chantal Hardy
juillet 2013, par Delléa Didier 

L’entretien avec la sociologue Anne-Chantal Hardy a suscité un long commentaire du Dr Didier Delléa, qui en reprend plusieurs passages portant sur le secret médical, la relation médecin-patient, la situation « d’allégeance » des médecins par rapport à l’État, leur rémunération, leur origine sociale, la féminisation du corps médical…

Le Dr Didier Delléa a été médecin référent départemental (notamment : Thématique Plans-de-Crises-Sanitaires, Thématique Urgences-SMUR-SAMU, Thématique SIDA-VIH-IST-Hépatites, Domaine des relations avec les Ordres des Médecins et Affiliés, Domaine des relations avec les Paramédicaux avec ou sans Ordre professionnel).

Le titre de l’entretien - Le colloque singulier, un mythe français - est accrocheur, mais le raisonnement sous-jacent semble négliger un certain nombre de notions et de faits fondamentaux dans la constitution et la compréhension de la relation particulière médecin-patient. Remarquons d’abord que cette qualification (colloque singulier) ne s’applique pas aux autres professionnels de santé.

[Les titres des articles sont le fait du rédacteur principal des Carnets, Serge Cannasse. Même si les auteurs les approuvent le plus souvent, ils sont donc de sa responsabilité.]

Le secret médical, une notion très ancienne

La relation médecin-patient est fondamentalement basée sur le secret médical, une notion vieille de deux mille cinq cents ans (depuis Hippocrate, 460 à 370 avant J.-C) qui s’impose dans toute pratique médicale afin de ne pas trahir la confiance du malade. Il se situe aux confins de la médecine, de l’éthique, de la philosophie et du droit. Leur histoire est aussi longue que celle de la médecine. Elle accompagne l’évolution de la pensée médicale comme celle de la société.

C’est au Moyen Âge que l’on voit apparaître les premières entorses au secret médical avec un pouvoir politique ordonnant fréquemment aux médecins de leur signaler les blessés par arme ou les malades contagieux. L’intérêt supérieur prime alors sur le secret médical même revêtu d’un caractère sacré. De nombreux édits contraignent les médecins à dénoncer les blessés et à se faire auxiliaires de police, notamment pour les lépreux dont l’isolement est imposé avec sévérité, entre autres par Pépin le Bref et Charlemagne.

À partir de la Renaissance, la médecine s’organise de façon plus officielle. Les universités créées au Moyen Âge prennent de l’importance. Les médecins (ainsi que les chirurgiens) se regroupent en confréries, avec des textes officiels qui régentent la formation et l’exercice des praticiens.

À partir de 1761, on imprime sur toutes les thèses de médecine à Paris et à Montpellier la formule : « Aegrorum arcana , visa, audita , intellecta , eliminet nemo », soit : « Que personne ne divulgue les secrets des malades ni ce qu’il a vu, entendu ou compris. » Or seul celui qui est introduit dans l’intimité du patient (voire de sa famille), mais qui possède aussi le savoir associé à l’expérience, peut découvrir et comprendre même ce qui n’est pas explicitement énoncé.

En 1810, paraît le premier Code Pénal français, objet d’une longue préparation depuis 1800 et sous la surveillance de Napoléon. Son article 378 donne un fondement légal au secret médical, dont la violation constitue un délit pénal, lui donnant une dimension juridique jusqu’alors pratiquement inconnue. Par la suite, Il devient un symbole presque sacré de l’exercice médical ; il faut attendre la seconde partie du XXe siècle pour qu’il reprenne sa place originelle : un moyen de respecter les personnes, et non une fin en soi.

La création des assurances sociales entre 1928 et 1930 puis de la Sécurité Sociale en 1945 a été vécue par les médecins comme une atteinte au secret médical, car il était initialement prévu que les feuilles de maladies devaient comporter les diagnostics et que les résultats de laboratoire devaient être transmis à la caisse. La réaction des syndicats médicaux fut très vive. En définitive, la loi du 30 avril 1930 prévoyait que les feuilles de maladie ne devaient porter aucun diagnostic et que les actes médicaux devaient être codés en lettre et en chiffres.

A partir de 1923, les projets de loi visant à créer un Ordre des médecins se multiplient. Différentes conceptions s’y affrontent sur les rôles dévolus à l’État, aux structures médicales scientifiques, à un Ordre professionnel des médecins (avec ou non présence de magistrats), à côté des syndicats médicaux qui ne peuvent prendre en charge les problèmes de morale médicale et de discipline professionnelle.

Les dispositions prises par le Régime de Vichy de création d’un organisme appelé Ordre des Médecins, par les lois de 1940 et 1942, modifié en 1943 par le Comité français de libération nationale (à Alger), seront frappées de nullité à la Libération par une Ordonnance de décembre 1944, qui mettra en place un organisme provisoire de gestion de l’exercice médical de rôle à la fois ordinal et syndical.

C’est enfin par une Ordonnance du 24 septembre 1945 que l’Ordre des Médecins sera définitivement instauré dans sa forme actuelle dans les lois françaises (ses caractéristiques et ses missions n’ont pas été modifiées depuis cette date). Le Code de Déontologie Médicale opposable aux médecins sera défini par le Décret du 27 juin 1947 pris en application de l’Ordonnance (avec des versions modifiées depuis lors).

La confiance, une nécessité

La relation thérapeutique est un espace symbolique et affectif où les enjeux ne peuvent se réduire à la définition d’un simple rapport entre d’une part, une offre et une demande et d’autre part, un simple rapport de pouvoir. Pour s’en remettre à son médecin pour des décisions qui touchent son corps, sa santé, la part intime de soi, il faut bien qu’existe un minimum de confiance. Revendiquée par les patients comme par les praticiens, elle relève bien d’une relation asymétrique, même si l’espace de l’interaction laisse la porte ouverte aux jeux d’une distance entre deux singularités en fonction des situations individuelles et sociales.

La consultation médicale est interprétée à l’aune des attentes de l’un et l’autre des acteurs, des formes de relation qu’ils ont instituées, de la durée de leur histoire commune et de l’univers social personnel propre à chacun. Pour qu’un lien de confiance existe , un « savoir commun minimum entre ceux qui sont impliqués est ce qui permet de nouer et de maintenir la confiance » ( Servet , 1994 ).

Cela définit bien une relation « singulière » ... , à l’opposé d’un simple échange contractuel de services.

Le secret médical, une exception culturelle française ?

À la suite de la France, principalement après 1848, la plupart des pays occidentaux se dotent de textes encadrant le secret médical, mais avec des différences non négligeables.

Pour certains, le médecin ne peut être poursuivi que s’il y a plainte du patient (Allemagne, Italie, Portugal, Pays Bas, Suisse). Pour d’autres, le médecin peut être relevé du secret par le malade (Suisse, Suède, Autriche, Italie, Danemark, la plupart des États des USA). Pour d’autres encore, un intérêt supérieur peut obliger le médecin à parler (Italie, Suède, Portugal, Autriche, USA). Pour certains, la violation du secret médical n’est punissable que si elle est de nature à porter préjudice (Italie, Autriche, Pays Bas). Enfin, dans certains pays, le secret médical n’a aucune reconnaissance légale (Norvège , Espagne). La France est donc un des pays où le respect du secret médical est le plus strict.

Le 10 décembre 1948, les 58 États Membres qui constituaient alors l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies ont adopté la Déclaration universelle des droits de l’homme. Article 3 : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. ». Article 12 : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. ».

Du devoir du médecin au droit du patient

Le secret médical connaît actuellement en France une mutation importante car après avoir été longtemps abordé comme un devoir du médecin, il devient un droit du malade, qu’on appelle « usager du système de santé. » Dans la loi du 4 mars 2002, le secret médical est surtout considéré comme une protection de l’usager, qui acquiert ainsi un droit légal. Il semble que l’interprétation du concept de secret médical évolue vers une conception d’intérêt privé.

Cependant, le secret médical concerne tous les médecins, quels que soient leurs modes d’exercice et liens hiérarchiques : il s’applique non seulement aux médecins exerçant leur activité de façon libérale, mais aussi aux médecins salariés et à ceux travaillant au sein ou auprès d’administrations.

Par ailleurs, le principe du secret professionnel, affirmé dès l’article 4 du Code de Déontologie Médicale, s’étend aux collaborateurs du médecin sous sa responsabilité, même si les dits collaborateurs ne sont pas sous sa dépendance hiérarchique. L’article 72 du même code rappelle que le médecin est responsable de toute indiscrétion venue de son entourage.

Comme le stipule Jacques Trémintin dans son article " Qu’en est-il du secret professionnel ? " (Revue " Lien Social ", 2007) : « Le partenariat, c’est quand chacun reste à sa place : tenir cette tension entre l’originalité de chacun et la nécessité d’un travail en commun passe d’abord par une clarification des concepts. Ainsi , il ne s’agirait pas d’accéder à un secret partagé, mais bien plutôt à des conditions de partage d’une information couverte par le secret professionnel. Il y a là plus qu’une nuance. Il faut identifier les partenaires vers qui pourrait s’opérer ce partage d’informations. »

On ne peut donc que constater la persistance corporative et juridique (de manière définitive en France depuis 1947) d’une obligation particulière du médecin vis-à-vis du patient dont les autres professionnels de santé (voire autres : auxiliaires, administratifs, ...) ne sont pas redevables également et qui place de fait le médecin dans une situation de « colloque singulier » irréversible (à vie) envers le patient.

Oserais-je rappeler à ce propos que la déontologie infirmière n’existe que depuis 1993 et l’Ordre des infirmiers que depuis 2006, avec des différences déontologiques non négligeables ? Sans parler des psychothérapeutes, pour lesquels il n’y a toujours pas de transposition juridique française d’une quelconque obligation de confidentialité et de compétence (encore actuellement seulement corporative) !

La relation médecin-patient a changé

Les formes de la relation médecin-patient ont changé et il n’est plus possible d’analyser la relation thérapeutique comme une simple relation de pouvoir entre une « conscience » et une « confiance ». De plus en plus et en fonction des situations, la relation thérapeutique est envisagée comme un « ordre négocié » (Strauss ; Baszanger). En outre, le développement des maladies chroniques a particulièrement contribué à redéfinir les formes du rapport entre savoirs professionnels et savoirs profanes.

Il faut cependant souligner que les évolutions du rapport à l’autorité du médecin s’accomplissent différemment suivant les catégories sociales, car la distance sociale entre médecin et patient accentue l’asymétrie de la relation. Le rapport de respect, voire de soumission, est plus présent dans les catégories moins aisées aux ressources sociales, culturelles et symboliques moins importantes. Néanmoins, cette reconnaissance d’une autorité assise sur un statut social supérieur n’implique pas obligatoirement que les prescriptions et les conseils seront suivis.

Je dois personnellement concéder, comme je l’ai déjà exprimé, que les médecins ne sont pas ou plus formés à appréhender le patient dans sa globalité, même somatique et a fortiori humaine, ceci étant avant tout la rançon de l’hyper-technicisation de la médecine moderne. Une baisse relative du temps médical consacré au patient est aussi à l’œuvre (même si la durée moyenne de consultation libérale a augmenté dans les années 90), due pour partie à une inégalité territoriale de répartition et pour partie à l’évolution des demandes et besoins d’une population mieux informée, mais aussi plus exposée de par son environnement.

Une fois revenu de mission humanitaire, j’ai aussi pu constater que les médecins français, même quand eux-mêmes étaient partis en mission en pays en voie de développement, n’imaginaient pas que certaines pratiques pouvaient perdurer en zone développée ; ils n’avaient appréhendé que les différences socio-culturelles en oubliant les différences socio-éducatives, qui ont bien plus d’impact sanitaire.

Il n’est pas tout-à-fait exact que « La notion de secret médical est ainsi utilisée de façon paradoxale et essentiellement en fonction de la logique de l’action médicale ...  » : les répercussions familiales , sociales et professionnelles de la divulgation de données médicales sont bien perçues par les médecins (attention portée à ne pas communiquer à de soi-disant proches ou médecins, en réalité voisins ou collègues de travail, agents d’assurance, ... ). Cela est encore plus présent à leur esprit depuis l’infection par le VIH.

Sachant que la relation médecin-patient impose déjà beaucoup de secrets dévoilés (relatifs aux corps, vécu, famille, couple, mode de vie, pratique sexuelle, ... ) et qu’elle ne se situe pas dans le cadre d’une enquête scientifique dénuée d’intérêt vital pour le patient, une certaine réserve est nécessaire afin de garder la confiance du patient, même s’il est vrai que parfois les médecins devraient oser parler de certaines choses intimes et mettre leur propre pudeur de côté.

Des médecins sous allégeance ?

S’il est vrai qu’en France les gouvernements successifs, emprunts d’une vision étatiste et bonapartiste, ont plus ou moins essayé de régenter les médecins dont l’influence sur la population pourrait leur poser problème, de là à dire que les médecins « sont en situation d’allégeance par rapport à l’État », il y a un gouffre beaucoup trop vite franchi, que l’encadrement juridique de la formation médicale et la prise en charge de la rémunération médicale par remboursement des soins ne justifient pas.

D’ailleurs, même pour les Médecin-Inspecteurs de Santé Publique de l’Administration d’État, l’article R.1421-14 du Code de Santé Publique stipule que : « Dans l’exercice de leurs fonctions, ils veillent au respect du secret médical et des règles professionnelles », qui comme cela s’entend au niveaux professionnel , ordinal et judiciaire, sont celles de déontologie médicale et de bonnes pratiques médicales, auxquelles s’ajoutent quelques rares règles en cas d’alertes sanitaires et de crises sanitaires (bien sûr ! à chacun d’avoir le courage de faire respecter ses droits et devoirs et les droits des patients et usagers).

Anne-Chantal Hardy dit : « Le colloque singulier empêche les médecins de penser leur rôle dans la régulation sociale ...  ». Elle aurait parlé de « leur rôle dans la santé publique », j’aurais pleinement approuvé. Mais les médecins ne doivent surtout pas vouloir faire de la régulation sociale. Ce sont d’ailleurs ces intentions qui avaient prévalu à la première mouture d’inscription de l’Ordre des Médecins et du Code de Déontologie Médicale dans les Lois françaises sous le Régime de Vichy !

Après avoir travaillé plusieurs années comme Médecin-Inspecteur contractuel de Santé Publique, je peux témoigner à titre personnel de la position très particulière de cette fonction médicale au sein de l’Administration d’État. En dehors des pharmaciens-inspecteurs de santé publique au rôle technico-technique relégué à un niveau régional, ils sont les seuls agents à y bénéficier de l’indépendance de leur avis, en l’occurrence médical et sanitaire, votée par l’Assemblée Nationale puis le Sénat, et à avoir ainsi un pied de part et d’autre du « pouvoir » dans tous leurs domaines d’intervention, avec obligation légale de préserver les droits et intérêts des patients, des usagers et de la population générale, tout en y associant une vision collective de santé publique. La confrontation intériorisée d’intérêts divergents n’y est pas une simple vue de l’esprit, même en situation quotidienne au sein d’une des rares démocraties modernes (évidemment, tout dépend comment chacun assume sa fonction : être un agent administratif, voire un soldat civil, muni d’un doctorat en médecine ou bien être un vrai médecin au service de l’Administration d’État, comme stipulé dans les lois françaises).

En ce qui concerne l’exemple pris de la solution adoptée par « les médecins hospitaliers en désaccord avec la façon dont est géré leur hôpital : ils démissionnent ! Mais il ne leur viendrait pas à l’idée de s’associer aux grèves d’aides-soignantes ...  », oserai-je rappeler qu’un médecin fonctionnaire en hôpital public n’a pas le droit de réellement faire grève sous peine de poursuite judiciaire pour non-assistance à personne en danger et de rejet par une population inquiète pour sa santé ?

Oserai-je aussi rappeler que tous les salariés des hôpitaux publics sont aux 35 heures, sauf les médecins, pour qui le Parlement Européen a dû intervenir afin de limiter leur horaire de travail à 48 heures par semaine (+ 37%). Encore ne s’agit-il pas d’un maximum, mais d’une moyenne calculée sur 4 mois, à laquelle il faut rajouter les 7 à 10 heures de formation médicale continue hebdomadaire !

Quant à la difficulté des médecins « à penser qu’ils pourraient partager un objet commun, transversal, qui serait le patient considéré au-delà du « colloque singulier », comme une personne autonome et particulière par rapport aux autres autant qu’à elle-même et en particulier à son propre corps » , cela a du sens en termes de santé publique et de prévention, mais sur le plan thérapeutique cela pose déjà un problème médico-judiciaire de responsabilité (y compris dans les hôpitaux publics et plus encore dans les réseaux), même s’il est évident que les actes et soins se doivent d’être acceptés par le patient et non pas imposés à un patient « infantilisé » (sauf cas particuliers : altération importante de l’état de conscience, mise en danger de mineur, ... ).

Le terme « autonomie » me fait penser à l’écrivain Paul Valéry parlant (pour celui de liberté) de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens et qui chantent plus qu’ils ne parlent. Le qualificatif autonome est très séduisant, mais ne prend sens que si on y adjoint ceux de responsable et lucide, avec au départ l’aptitude à la compréhension de la situation, qui implique elle-même une certaine compétence. Par exemple, combien de patients ne se font vacciner que lorsqu’ils y trouvent un intérêt personnel, mais pas collectif, même si la démarche les protège aussi indirectement eux et leurs proches ?

Médecin : une profession enviable ?

Pour Anne-Chantal Hardy, « En période de crise économique, la profession médicale reste une « valeur sûre », car elle est très attractive : autonomie, reconnaissance, sécurité de l’emploi. En dépit des protestations des médecins, c’est un des métiers qui jouissent d’un prestige important autant que d’une situation objectivement favorable. Ce sont les médecins qui dévalorisent leur propre profession ...  »

Or il ne faut pas confondre déclaration d’intention, vision élitiste et réalité de terrain. Des études institutionnelles (CNAMTS, ...) ont montré que pour les soins primaires (hors pédiatrie infantile, gynéco-obstétrique et ophtalmologie), les Français ont tendance à consulter en première intention plus souvent un médecin spécialiste que généraliste, ce d’autant plus qu’ils ont un niveau plus élevé de diplôme, de statut social ou de rémunération, ou qu’ils habitent une zone plus urbaine que rurale, et idem pour le reste de leur famille (conjoint, enfants) lorsqu’ils sont chefs de famille.

De plus, des études françaises ont montré qu’en 1993, 19% des jeunes médecins avaient des problèmes d’ordre financier. Il faut dire qu’un plombier salarié peut gagner plus qu’un interne en médecine et un plombier installé plus qu’un médecin généraliste installé en cabinet libéral.

Par ailleurs, comme je l’ai écrit précédemment , « A l’hôpital public , les salariés sont tous aux 35 heures... La seule exception porte sur les médecins, qui ont dû voir le Parlement Européen intervenir afin de limiter leur nombre d’heures de travail en hôpital public et d’instaurer le repos de sécurité en sortant de garde, en limitant ce nombre à 48 heures par semaine, soit plus 37% par rapport aux 35 heures des autres. Cependant pour ceux-ci, il s’agit d’un maximum, alors que pour les médecins, il s’agit d’une moyenne calculée sur 4 mois. Cela signifie que pour des besoins de service ne se limitant pas malheureusement aux catastrophes et crises sanitaires, on peut exiger d’eux ... Mais il devra déduire annuellement au moins ... entre 2 500 à 3 000 euros pour un médecin de base résidant en Ile-de-France où ont lieu la plupart des congrès intéressants ; sinon il devra ajouter les frais de transport et d’hôtel. Cela correspond à presque 300 euros par mois. En bref, sans les gardes et même en les incluant ... , un médecin senior contractuel même français formé en France aura donc une rémunération horaire réelle plus faible que celle d’un(e) infirmier(e) !  »

Influence du niveau social et de la féminisation

Par contre, je reconnais une certaine véracité aux propos suivants : « Cet élitisme du recrutement est peut-être une des raisons de la désertification des zones défavorisées ... les jeunes hésitent à s’installer au sein de populations avec lesquelles ils n’ont aucune proximité sociale ... »

Cependant, là encore il faut relativiser. En effet, on s’extasie devant la soi-disant démocratisation par la féminisation de la profession médicale, on ne peut plus « politiquement correcte ». Cependant, à y regarder de près, on ne peut que constater que l’origine socio-professionnelle des médecins femmes est beaucoup plus élevée que celle des médecins hommes. Par exemple, une thèse de doctorat en médecine générale d’une dizaine d’années retrouvait sur le département francilien « middle class » du Val de Marne que :
- les médecins hommes avaient une origine socio-professionnelle prolétaire dans 15 % des cas (soit plus de 5 % avec un père employé de bas niveau, plus de 4% avec un père ouvrier et plus de 4 % avec un père chômeur) et élevée dans 25 % des cas avec un père cadre supérieur ou patron ;
- par contre, les médecins femmes avaient une origine socio-professionnelle prolétaire dans 5 % des cas (toutes avec un père employé de bas niveau, aucune avec un père ouvrier ou chômeur) et élevée dans 50 % des cas avec un père cadre supérieur ou patron.

Les publications de la DREES (notamment depuis décembre 2003) ont aussi montré un décalage entre l’origine socio-professionnelle des médecins et celle de la population générale, mais aussi entre celle des médecins hommes et femmes et plus encore celle des paramédicaux et auxiliaires de santé. Je le note d’autant plus volontiers que je ne suis pas d’origine « bourgeoise », ni de statut ni même d’esprit, ayant notamment dû travailler à temps complet comme salarié en parallèle de mes études de médecine ...

Par ailleurs, les implications de la prépondérance des médecins de sexe féminin a fortiori parmi les médecins généralistes sont majeures :
- hors origine socio-professionnelle, pour les points suivants en particulier : des horaires tardifs avec les enfants au moins en bas âge à s’occuper, une insécurité plus importante en zones sensibles pour les médecins femmes, un taux de plus de 95% des postes salariés de médecins à la base « généralistes » occupés de facto par des femmes,
- accentuées par l’origine socio-professionnelle plus élevée des médecins femmes : comme les autres femmes, elles s’apparient de manière stable dans 90% des cas avec un homme d’un niveau plus élevé qu’elles sur le plan du diplôme, du statut social ou de la rémunération, donc au sein d’un couple plus « exigeant » pour le cadre de vie et d’éducation des enfants, ... dont le domicile au moins ne sera pas en zone sensible.

Cependant , les répercussions de cette origine sociale élevée des médecins femmes ont une influence plus profonde encore. Ce n’est pas parce qu’elles suivent les mêmes enseignements et travaux dirigés-pratiques en faculté de médecine et se retrouvent dans les mêmes services hospitaliers qu’elles pratiqueront ensuite la médecine de la même manière et auront la même vision et la même compréhension du patient (et même de la patiente).

Les pires réflexions auxquelles j’ai été confrontées durant ma formation, du style « Qu’est-ce que tu t’embêtes à faire l’éducation des patient(e)s ? », étaient exprimées par des médecins femmes (jamais hommes) internes ou chefs de clinique, pourtant de style « décontracté », habillées tout en jean, certes « bohèmes » mais « bourgeoises » quand même (« bobos ») ... comme lors des deux circonstances suivantes.

Par exemple, aux urgences pédiatriques : alors qu’une jeune femme caucasienne de 17 ans (parlant très bien le français bien que vivant en territoire prolétaire et migrant) consultait pour son nouveau-né de trois semaines affamé et déshydraté , car elle ignorait qu’il fallait augmenter les doses de lait en fonction du poids et de l’âge, ce qui ne lui avait pas été expliqué par les sages-femmes avant sa sortie de la maternité mais non plus transmis par des femmes de générations précédentes de sa famillle.

Lors d’un autre exemple, aux urgences gynéco-obstétricales : alors qu’une jeune femme caucasienne de 19 ans (faisant des études supérieures) venait consulter pour une salpingite fébrile, elle n’avait jamais eu d’examen gynécologique même par un médecin généraliste , et il fallait la mettre en confiance , non seulement pour la réalisation de l’examen intime , mais surtout pour lui donner confiance dans « le médecin » en général afin qu’elle ose ensuite se faire suivre sur le plan gynécologique en ville, avant de tomber enceinte (et d’avoir à avorter) voire pire de devenir séro-positive pour le VIH.

Une spécificité française à vocation internationale

Pour conclure, le sujet abordé par Anne-Chantal Hardy est très intéressant, mais elle en pose mal la problématique. Car, même s’il est nécessaire de faire évoluer les médecins français sur différents plans (notamment par un enseignement princeps de la clinique, et l’acquisition d’une vision globale de l’humain somatique et socio-psychique), certaines notions inhérentes à la profession médicale ne sont pas loin s’en faut du seul fait des médecins eux-mêmes, mais sont issues d’une histoire singulière, à l’envergure éthique certes presque spécifique à la France avec ses exigences socio-juridiques, mais qui a inspiré les instances internationales, comme l’ONU (Charte des droits de l’homme - de l’humain comme je préfère l’appeler) et l’OMS (qui a édité ces dernières années un guide de bonnes pratiques éthiques des tradi-praticiens africains par exemple, ...).

On se noie trop souvent dans des généralités empreintes de stéréotypes. La crise socio-économique d’ampleur mondiale accentue le phénomène (qui met à mal surtout notre vie développée, moins celle des autres, habitués à l’instabilité), tout en s’empressant de ne pas voir ce qui nous dérange chez ceux que nous voulons proches de nous. Et pourtant ! quelques exemples pris dans nos sociétés « évoluées et supposées démocrates » :
- des personnes étrangères n’ont plus accès aux soins primaires (Italie),
- la dénonciation judiciaire est recommandée pour les séro-positifs pour le VIH « seulement supposés » ne pas utiliser systématiquement un préservatif, qui seront ensuite emprisonnés (Suède),
- la judiciarisation de la transmission du VIH, même sans intention criminelle, (Canada, ...).

Qu’on le veuille ou non, de par ses composantes intimes et ses répercussions sociales, la pratique d’un médecin, dont les compétences permettent de saisir des problématiques même non exposées explicitement par son patient, se situe dans une relation singulière de confiance et de compréhension avec celui-ci. Un « kit pluri-professionnel » même sous couvert d’un secret professionnel institutionnalisé ne l’apportera jamais. Prenons simplement le cas des malades atteints de pathologies psychiatriques : la différence d’attitude des psychiatres de ville est flagrante par rapport aux psychiatres hospitaliers, qui officient dans un environnement hospitalier où le secret médical et l’intérêt pour la personne humaine psychiquement troublée ne sont pas équivalents (quelle que soit la bonne volonté de tel ou tel praticien).

A ce propos , ayant été Médecin-Inspecteur contractuel de Santé Publique Référent sur la Thématique SIDA-VIH-IST-Hépatites, la mise en réseau du dossier médical voire social des patients séro-positifs (comme dans les COREVIH) n’est pas sans poser question, de par la multitude d’intervenants à l’œuvre dans diverses structures aux formations différentes et aux objets quotidiens variables (avec de plus un équipement informatique doté d’une protection variable). Sans oublier les problèmes qui peuvent se poser au sein même d’associations œuvrant habituellement auprès de patients et usagers séro-positifs du fait de l’énorme différence de formation initiale des intervenants.

Références

Pr Bernard Glorion (Président du Conseil National de l’Ordre des Médecins de 1993 à 2001). L’Ordre des médecins : Quels pouvoirs ? Revue Pouvoirs n°89 (revue française d’études constitutionnelles et politiques) - Le pouvoir médical - avril 1999 - p.135-144

Etienne Maes. Thèse de Doctorat en Médecine présentée le 13 mai 2004 sous l’égide de Mme le Professeur Maryannick LE GUEUT, Président du jury de la Faculté de médecine de Rennes 1 : Secret professionnel appliqué à la pédiatrie - Cas du signalement de l’enfance en danger – Enquête prospective auprès des médecins généralistes .
Ou ici

Christine Rolland (sociologue, chargée de l’animation scientifique de l’IFERISS, Unité Inserm 558 « Épidémiologie et analyses en santé publique : risques , maladies chroniques , handicaps, Toulouse, France), Pr Thierry Lang (Professeur, épidémiologiste, Unité Inserm 558 « Épidémiologie et analyses en santé publique : risques, maladies chroniques, handicaps », Toulouse, France). Rapport de Recherche : La relation médecin-malade lors de consultations de patients hypertendus en médecine générale de ville - Analyse pour l’amélioration de la prise en charge de l’hypertension artérielle et la réduction des facteurs de risque , publié le 23 février 2007 par l’Institut Fédératif d’Etudes en Recherche Inter-disciplinaire en Santé et Société (IFERISS), puis le 30 septembre 2009 par Institut National de Prévention et d’Education à la Santé (INPES) - cliquer ici . L’IFERISS a pour partenaires le CHU de Toulouse, l’Université de Toulouse Paul Sabatier, l’Université de Toulouse Le Mirail, l’Université de Toulouse Capitole, le PRES, l’INSERM, le CNRS, l’ORS Midi-Pyrénées.

Jean-Michel Servet. Paroles données : le lien de confiance , publié en 1994 dans la Revue du MAUSS semestrielle, n°4, 2ème semestre : " A qui se confier ? Confiance , interaction et théorie des jeux ", pages 37-57. Disponible également ici

Jacques Trémintin. Qu’en est-il du secret professionnel ? . Revue Lien Social n° 828 du 15 février 2007.

Talcot Parsons. The social system. The Free Press of Glencoe, 1951. Versions électroniques ici et ici

Anselm (Leonard) Strauss. La Trame de la Négociation, Sociologie qualitative et interactionnisme. Textes réunis et présentés par Isabelle Baszanger (sociologue et directrice de recherche au CNRS). L’Harmattan, coll. Logiques sociales. 1992. Versions électroniques ici , ici et ici

Photos : Paris, 2011-12 ©serge cannasse




     
Mots clés liés à cet article
  patients et usagers professionnels de santé partenariats interprofessionnels médecins rémunération
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
• Histoires de soigner ou le Lavadonf...
• Internat en médecine générale : un parcours initiatique...
• Démographie médicale à Paris : le double langage de la Sécurité Sociale...
• Dépassements d’honoraires : le débat est engagé...
• Formation initiale infirmière : le modèle suisse à Limoges...
• Pourquoi certains médecins prescrivent beaucoup et d’autres moins....
• Toubibs ! merci de fixer vos idées !...
• On manque d’infirmières : oui, et alors ?...
• Infirmières en pratiques avancées : une étude comparative de l’OCDE...
• L’art médical est une enquête policière...
• Problèmes de santé des généralistes : la fatigue et le stress, avant tout...
• Démographie médicale et origine sociale des médecins...
• Pour la reconnaissance au niveau master des sages-femmes...
• Transparence de l’information médicale : pour le Formindep et l’UFC-Que choisir, la loi n’est pas respectée...
• Défense et illustration des ostéopathes...
• Rémunérations des médecins dans 14 pays de l’OCDE ...
• L’Ordre infirmier au complet...
• L’Ordre des pharmacien perquisitionné !...
• Chargée de communication du secteur associatif ? kaissqueussé ?...
• Démographie médicale : une cartographie des généralistes par des généralistes...
• Démographie médicale : les données 2008 de l’Ordre des médecins...
• Quels patients et quels problèmes dans les cabinets des médecins généralistes ?...
• Un communiqué de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes à propos de ses opposants...
• Un appel en faveur de la médecine générale...
• Hommage au Dr Patrice Muller...
• Souffrance psychique : les généralistes « inventent » une maladie...
• Les infirmières libérales en ont assez d’être méprisées...
• Secret médical : du colloque singulier au DMP...
• La représentativité des syndicats médicaux...
• Lettre ouverte aux acteurs de l’éducation thérapeutique du patient...
• Élections à l’Ordre infirmier : taux de participation plus élevé que prévu...
• Visiteurs médicaux, information des médecins et torture...
• Des syndicats médicaux à l’amende pour incitation abusive au dépassement d’honoraires...
• Infirmières, kinésithérapeutes : désOrdres...
• Rémunération des médecins généralistes : les temps changent...
• Les infirmiers en cancérologie pour la reconnaissance de leur spécialité...
• Ordre des infirmiers : un dossier d’Infirmiers.com...
• Création de l’Académie des Sciences infirmières...
• Généraliste, sérieux et drôle : c’est possible !...
• Les infirmières en santé au travail en colloque...
• Cadre de santé : un historique...
• Formation médicale continue "sous dépendance"...
• Comment installer les jeunes médecins dans le désert : les propositions du SMG...
• Deuxième colloque de la Fondation GSK : soigner le sida en Afrique...
• Petit traité de la décision médicale (un livre de Pierre Lecoz)...
• Réforme du statut des praticiens de CHU : une proposition de René Frydman ...
• Les infirmières aiment leur travail, pas leurs conditions de travail...
• Chirurgiens-dentistes : démographie et horizon 2030...
• Réforme de l’Université et facs de médecine...
• Démographie médicale : pour le Conseil national de l’Ordre des médecins, un problème de répartition...
• Médecine du travail et médecine scolaire, spécialités en crise...
• Le Haut conseil des professions paramédicales est officialisé...
• Des hommes sages-femmes...
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être