Accueil  > Entretiens > Brigaud Thierry
 
Entretiens
 
Allier colloque singulier et santé publique
 
Brigaud Thierry
décembre 2014, par serge cannasse 

Il n’y a pas d’opposition entre colloque singulier et santé publique : les deux s’alimentent l’un l’autre. C’est en cela que médecine humanitaire et médecine du travail sont proches. De même la démarche de santé communautaire peut être largement efficace, à condition que la participation des personnes concernées soit réelle, et non un prétexte pour les politiques à faire croire aux gens qu’ils décident.

Médecin généraliste de formation, Thierry Brigaud est Président de l’ONG Médecins du Monde.

14080006-BrigaudThierryEn quoi votre organisation se distingue-t-elle des autres ?

Par trois particularités. La première est que nous travaillons à la fois à l’international et en France. L’expérience acquise ici nous sert à l’étranger. Par exemple, nous avons été à l’avant-garde de la politique de réduction des risques chez les toxicomanes, en organisant les premières distributions de seringues et en créant les premiers centres et bus de distribution de méthadone. Nous sommes en train de monter un programme d’échanges de seringues dans la banlieue de Dar-es-Salem, en Tanzanie, pour des populations très précaires. L’héroïne y étant peu chère et arrivant en grandes quantités, il existe actuellement une véritable épidémie de toxicomanie par voie intraveineuse facilitant les infections à VIH et les hépatites C. En Tanzanie, nous faisons un lobbying très proche de celui mené en France pour que le pays adopte une véritable politique de réduction des risques, avec maintenant de bonnes chances de succès.

En effet, si contrairement à de nombreux pays, la France dispose d’une offre de soins satisfaisante, elle a comme beaucoup des problèmes pour leur organisation, en particulier leur articulation avec le travail social. Notre objectif n’est pas de remplacer les autorités de santé, mais de montrer que certaines solutions nouvelles sont possibles et de tenter de les faire passer dans le droit commun en témoignant et en sensibilisant.

Nous avons fait partie de ceux qui se sont battus pour la création de la CMU, ce qui a fait diminuer le recours de nombreuses personnes à nos Centres d’accueil, de soins et d’orientation (CASO). Aujourd’hui nous sommes en faveur de la fusion de l’AME (Aide médicale d’État, gratuite) et de la CMU, parce que cela permettrait aux personnes « sans papiers » de rentrer plus facilement dans le droit commun (elles accèdent souvent très tardivement aux soins) avec des économies de gestion. Évidemment, on peut toujours décider de ne pas soigner ces 100 à 200 000 personnes …, mais ça n’est pas le choix de la majorité des Français.

Deuxième particularité : le refus de choisir entre l’urgence et le long terme. Nous faisons les deux. Cela nous permet de rester longtemps dans les endroits où nous intervenons afin de construire une vraie relation d’accompagnement avec les gens concernés, d’égal à égal. Le danger de l’urgence est de transformer les personnes ciblées en réceptacles passifs de l’aide.

Même dans l’urgence nous essayons de construire des rapports équilibrés avec nos partenaires. Par exemple, à la suite du typhon de novembre dernier aux Philippines, nous avons d’abord pris le temps de travailler avec le ministère de la santé du pays pour savoir où nous devions nous installer afin de favoriser la reconstruction du système de santé ultérieur. Ce n’est pas toujours possible car il faut un ministère de la santé suffisamment solide. Cela a des inconvénients : parfois nous ne sommes pas les premiers sur place et en conséquence nous avons moins de couverture mediatique.

La moitié de nos ressources vient de nos donateurs. Il faut leur expliquer que l’argent est bien utilisé et nous permet d’être réellement efficaces. Il faut aussi en trouver de nouveaux. Il est donc utile qu’on parle de nous de temps en temps !

Et la troisième particularité ?

Nous tenons à ce que notre vie associative soit très forte. Ainsi tout programme international est organisé autour d’un triptyque comportant un responsable de mission, qui est un bénévole, des correspondants locaux, que nous salarions à temps plein, et les « desks » (bureaux) en France, qui établissent et supervisent les différents rapports d’étape. Il est très important aussi d’avoir des personnes qui n’aient pas d’intérêt professionnel (financier, de carrière ou autre) à défendre dans l’association, mais qui agissent parce que cela a du sens pour eux. Nos 20 centres de soins en France fonctionnent essentiellement avec des bénévoles qui sont des professionnels de la santé et du social. Les médecins y assurent une permanence sur toute la semaine. Cela nous donne du poids auprès des médias et des responsables politiques.

Nous promouvons une vraie démocratie associative. Par exemple, les présidents changent tous les trois ans pour empêcher toute personnalisation du pouvoir et favoriser le travail d’équipe. Ça diminue la visibilité médiatique, mais cela crée une dynamique.

Vous promouvez la santé communautaire. Elle est pourtant très critiquée.

Ce concept a généré beaucoup de malentendus. La santé communautaire est une démarche collective : des demandes sont faites par un groupe de personnes ayant un problème de santé en commun et souhaitant le résoudre ; leurs besoins sont repérés par des professionnels et des solutions sont construites, mises en œuvre et évaluées conjointement. Prenons un immeuble dans lequel les habitants, en particulier leurs enfants, se plaignent de différents troubles. Des professionnels diagnostiquent un problème de saturnisme lié à des peintures anciennes. Ils appuient l’action des habitants qui veulent fonder une association pour demander à la préfecture ou au propriétaire de refaire les revêtements muraux.

Ce sont les populations concernées que beaucoup oublient en prétendant s’occuper de santé communautaire. Il ne suffit pas de travailler dans une communauté ou de brandir la démocratie participative, comme c’est le cas de certaines municipalités qui plaquent des solutions en voulant faire croire aux habitants qu’ils ont décidé. Cela ne marche pas : les solutions ne sont pas efficaces et les gens ne sont pas dupes. Au contraire, cela les conduit à se méfier de cette soi-disant « santé communautaire ».

N’est-ce pas un peu utopique ?

Non, nous avons déjà eu de très belles réussites. Au Mexique, ce sont les communautés amérindiennes qui nous présentaient ceux qu’ils avaient eux-mêmes désignés comme promoteurs de santé pour que nous les formions. C’est avec eux qu’en deux ans, nous avons fait diminuer le nombre de cas de typhoïde, fréquente et grave dans ces régions. Nous avions repéré un village qui où un cinquième des cas avaient été diagnostiqués. L’origine de l’infection était l’eau d’une source contaminée. En travaillant avec les habitants, nous avons réussi à installer des tuyaux d’alimentation en eau à partir d’une autre source saine pas trop lointaine, pour éviter aux femmes de longs trajets. Ainsi la typhoïde avait fortement diminué dans ce village.

Plus près de nous, en Belgique, une mairie a demandé aux personnes âgées quelle maison de retraite elles désiraient. Les familles ont demandé que cette structure comporte un lieu médicalisé, où elles puissent être accueillies et un autre lieu dans lequel les différents cultes religieux s’exerçaient. C’est ce qu’a fait la mairie.

Pourquoi est-ce si peu répandu ?

Parce que cela fait courir un risque aux politiques : au départ, ils ne savent pas où la démarche va les emmener et à la fin, ils ne sont pas les seuls à évaluer le résultat de leurs actions. Comme la construction de la réponse se fait au fur et à mesure, les budgets peuvent être dépassés.

Vous êtes aussi médecin du travail. Y-a-t-il un rapport avec la médecine humanitaire ?

Oui, c’est une spécialité qui a l’avantage de réunir la pratique du colloque singulier et le travail collectif sur les risques professionnels. Son exercice peut être très proche de la démarche de santé humanitaire.

Les patients ne disent certaines choses qu’en face-à-face. Quand un gamin des rues à Bogota me consulte, je suis dans une relation personnelle dont le but est par exemple de soigner sa maladie sexuellement transmissible. En même temps, il s’agit d’un problème de santé publique dont la solution passe en particulier par une concertation et une négociation avec des groupes d’enfants des rues, en coordination avec les autres associations. Il ne s’agit pas seulement de les amener à se faire soigner, mais aussi de comprendre ce qu’il leur arrive : les problèmes d’hébergement, les violences, en particulier sexuelles, leurs relations avec leurs familles, l’usage de drogues, etc.

En consultation de médecine du travail, si je reçois un patient maniaco-dépressif, il va falloir lui faire admettre les répercussions de sa maladie, en particulier ses absences, et négocier avec sa hiérarchie pour aménager son temps professionnel en conséquence. Le but est que le travail de ce salarié soit fait malgré sa maladie dans des conditions acceptables pour tous.

Il existe un courant de l’ergonomie sociale qui pour moi est proche de la santé communautaire : poser un diagnostic à propos d’un problème de santé au travail nécessite de passer beaucoup de temps avec les gens concernés, et notamment d’utiliser la technique des focus groupes. De même, à Bogota, nous avons travaillé avec des groupes d’enfants pour voir quels sont leurs a priori sur les préservatifs, comment ils vivent leur sexualité, comment elle peut s’articuler avec l’usage du préservatif, etc. D’une manière générale, la santé communautaire comme la médecine du travail impliquent de construire des réponses pour améliorer la santé avec l’ensemble des acteurs et de négocier avec toutes les parties prenantes.

En médecine du travail, l’impossibilité de prescrire est-elle un handicap ?

Rarement. La plupart des salariés ont un médecin généraliste. Il suffit de prendre contact avec lui pour discuter d’éventuels examens ou prescriptions. Cela nous oblige à cultiver notre réseau de confrères, ce qui est une bonne chose.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 928 d’octobre 2014 de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
Mots clés liés à cet article
  inégalités catégorie sociale violences professionnels de santé ONG travailleurs sociaux démocratie sanitaire promotion de la santé accès aux soins
     
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être