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Brugère Fabienne
avril 2009, par serge cannasse 

Les professionnels du soin à autrui sont en majorité des femmes. Les raisons en sont historiques et ne tiennent pas à une supposée nature féminine. Le "care", que Fabienne Brugère propose de traduire par "sollicitude", est autant l’affaire des hommes que des femmes. Il traduit une valeur commune, mais souvent oubliée : la fraternité. Il ne s’oppose pas au souci de soi.

Fabienne Brugère est philosophe. Elle enseigne à l’université Michel de Montaigne à Bordeaux. Elle a consacré plusieurs ouvrages à l’esthétique et à la philosophie du 18ème siècle. Elle a également écrit des livres pour enfants. Cet entretien est basé sur son dernier livre : " Le sexe de la sollicitude " (Seuil, 2008)

Que désignez vous par le mot « sollicitude » ?

La sollicitude est un vieux mot que je propose de réactiver pour désigner une activité particulière : l’exercice d’une relation entre deux personnes dont l’une tente d’aider l’autre à sortir d’une trop grande dépendance, pour diminuer ou stabiliser sa trop grande vulnérabilité. Plus généralement, la sollicitude désigne un souci des autres qui prend la forme d’une attention particulière.

Vous la distinguez soigneusement de la compassion.

La sollicitude est un sentir avec l’autre. La compassion est un sentir « pour » l’autre. La personne qui compatit est non seulement dans une très grande distance avec celle qui souffre, mais réduit celle-ci à une figure de la souffrance. Elle est dans la position du spectateur. C’est pour cela que la compassion fonctionne très bien avec les médias. Le spectateur des actualités télévisées compatit à la souffrance des familles pour leurs enfants tués dans une guerre, mais il en est loin.

La sollicitude doit aussi être distinguée de la charité. Celle-ci est une activité, mais elle part d’un principe abstrait, la figure chrétienne de l’amour du prochain, puis applique ce principe, à l’origine en direction des pauvres. Au départ, il y a une morale, voire une religion, surplombantes. Alors que la sollicitude s’enracine d’abord dans son activité même, un exercice à l’égard des êtres vulnérables ou dépendants, la charité suppose un partage préalable des riches et des pauvres.

Quel est le rapport de la sollicitude au soin ?

La langue anglaise dispose du mot « care », très difficile à traduire parce qu’il englobe des notions distinctes pour nous. Le « care », c’est la sollicitude, le souci des autres (une notion assez proche de la sollicitude), le soin, l’attention à autrui, les responsabilités que celle-ci implique, etc.

Dans la sollicitude, il y a l’idée d’une disposition mentale : je me dispose à me soucier d’autrui, j’exerce mon attention à autrui. Celle-ci n’est pas de l’empathie. C’est prendre en compte ce qu’est autrui au moment présent.

Tout d’abord, le soin est davantage du côté du corps. Cependant, un « bon soin », c’est celui qui laisse une place à la disposition à se soucier d’autrui, à l’attention à autrui. Je ne sépare pas disposition et action : l’idéal du soin est un aller-retour constant entre la disposition et l’action, l’une allant toujours vers l’autre.

Dans le mot sollicitude, il y a quelque chose de plus que dans le mot soin : il y a l’idée d’une implication de la personne qui prend soin, qui fait un « bon soin », ce que rend bien le mot « care » en anglais. Prendre soin du corps et prendre soin de la personne procèdent d’un même mouvement. Soin et sollicitude ne s’opposent pas, comme le montre l’activité d’une assistante maternelle s’occupant d’un petit enfant. On ne doit pas séparer les soins au corps et les affects, sous peine de tomber dans une mécanique des corps ou une mystique psychologisante. Ce qui est en jeu dans la relation de « care », c’est d’établir une bonne distance : ni trop loin, ni trop près, ce qui suppose également un investissement affectif réfléchi.

Vous écrivez que le souci de l’autre ne va pas sans le souci de soi.

Je l’écris à propos des métiers du « care » (professionnels de santé, de la petite enfance, etc), qui comportent le risque du sacrifice, du don de soi. Ces métiers sont fatiguants, usants, ce qui est en général très peu pris en compte. Par exemple, les parents se soucient du bien-être de leur enfant en crèche, ce qui est évidemment légitime, mais très peu de celui des personnes qui s’en occupent. Le « dévouement » des infirmières est considéré comme « naturel ».

Il y a ici un imaginaire social qui associe la sollicitude et le soin à la nature des femmes : les femmes seraient « naturellement » plus disposées que les hommes à s’occuper des autres, donc à exercer ces professions. Ce qui revient à rendre invisible, non professionnel, un caractère essentiel et spécifique de ces professions : l’usure inévitablement liée à l’attention aux autres. Cela explique aussi que peu d’hommes les exercent : leur éducation ne les y prépare pas.

Ce qui veut dire qu’il y a une continuité entre ces professions et l’espace domestique, privé, traditionnellement assigné à la femme.

Tout-à-fait. L’association entre l’espace privé et la place sociale des femmes a été consolidée au 18ème siècle. Depuis, les femmes ont été assignées aux tâches domestiques : l’entretien de la maison et le souci de ceux qui l’habitent, le mari et les enfants. Cela est un peu différent aujourd’hui, parce que les femmes travaillent de plus en plus et que la famille a pris des formes nouvelles, mais reste en grande partie vrai. Le point commun entre les tâches domestiques et les professions du « care », c’est la notion de service, service domestique ou service aux personnes. Le service est la place désignée des femmes, dans les faits comme dans l’histoire des idées.

Cette assignation à l’espace domestique est due à la maternité ?

Oui. La figure de la mère a porté le modèle de la sollicitude, du souci des autres, du soin. La maternité a été confondue avec les tâches de maternage : les soins au bébé et à la petite enfance. Or il n’y a aucune raison qu’elles ne soient accomplies que par la mère. D’ailleurs, aujourd’hui, elles sont souvent partagées avec les professionnels de la petite enfance, qui sont souvent des femmes, conformément à l’idée que c’est « dans leur nature ». Elles le sont plus également avec ceux que l’on nomme les « nouveaux pères » investis dans le maternage et l’éducation des enfants.

Les tâches de maternage et les tâches domestiques devraient être également partagées entre hommes et femmes. De même, les métiers liés à la sollicitude devraient être aussi bien l’affaire des hommes que celle des femmes.

Je suis philosophe et non un homme ou une femme politique. Je pense pourtant qu’une mesure essentielle à prendre serait de remplacer le congé maternité par un congé parentalité qui s’effectuerait pour moitié par l’homme et pour moitié par la femme, comme cela se fait déjà dans certains pays du Nord de l’Europe. Ce serait une excellente façon de faire bouger les mentalités.

La sollicitude n’est pas seulement l’affaire des femmes, elle est l’affaire du genre humain, des femmes et des hommes.

Au lieu d’invoquer la notion à la mode de solidarité, vous écrivez que la valeur qui tient la sollicitude, c’est la fraternité.

Oui, à condition de ne pas la restreindre au milieu familial. La fraternité, c’est la capacité de se rapporter à son semblable sur d’autres modes que celui de la famille, par exemple, sur celui de l’amitié. On oublie constamment que la devise républicaine est « liberté, égalité, fraternité. » Depuis longtemps, la liberté a été appropriée par une certaine idéologie libérale de droite et l’égalité par une idéologie de gauche. La fraternité n’a été là pour personne, ce qui est assez étonnant.

La fraternité serait le contre-poison de l’individualisme ?

Oui, mais pour bien le comprendre, il faut faire un retour au 18ème siècle, en suivant les analyses de Louis Dumont sur la naissance de l’individualisme en Europe. A cette époque, se construit la figure d’un individu indépendant, autonome et rationnel, qui trouve son apogée avec le philosophe allemand Emmanuel Kant. Il s’agit d’une figure politique et morale, mais il est frappant de constater à quel point elle fonctionne bien avec une figure économique, celle de l’individu performant, entrepreneur, y compris entrepreneur de lui-même.

En général, on retient ces figures. C’est oublier qu’à la même époque, des penseurs écossais comme Adam Smith et Hume, considérés pourtant comme des fondateurs de notre individualisme libéral, ce qui est vrai, insistent aussi sur la figure de l’individu interdépendant. Les individus sont toujours pris dans du lien et dans des réseaux de liens. Ces liens ne sont pas toujours bénéfiques, comme le montre la crise économique actuelle. La sollicitude et la fraternité dévoilent les liens que nous devons construire à la différence d’une société du réseau structurée souvent par le profit et l’intérêt privé.

La figure de l’individu autonome est une belle figure, mais elle n’est qu’une fiction. La figure de l’individu interdépendant est beaucoup plus proche du réel.

Vous écrivez qu’il s’agit de construire un universel concret. Qu’est-ce que cela veut dire ?

En discutant la fiction d’un individu autonome, voire rationnel, je ne veux pas condamner l’idée de l’universel. Mais je pense que cet universel se fait dans des histoires. Un universel concret est un universel historique. La compréhension que nous avons de l’universel change, les principes universels sont toujours déformés par des utilisations qui valent parfois comme des manipulations. De mauvais usages de l’universel ont pu justifier la suprématie de certaines populations sur d’autres, comme au temps du colonialisme. Cela veut dire que les principes sur lesquels étaient fondé l’universel de ce temps n’étaient peut-être pas faux, mais qu’il en était fait une mauvaise utilisation, donc qu’il fallait certainement en corriger quelque chose.

Nos conduites se font toujours dans un contexte : le bien et le mal ne sont pas prédéterminés. Leur examen peut conduire à des contradictions dont il faut tenir compte, comme dans le cas des avortements : si l’on en reste alors à la valeur a priori du bien, le bien, c’est tout autant de donner la vie (au nom de sa valeur) que de ne pas la donner (au nom du respect d’une vie dont on ne peut assurer le développement). Les principes ne valent pas toujours de la même manière, et surtout, entraînent des dilemmes moraux dans les situations complexes. Il faut tenir compte des individus, des situations concrètes, de leur histoire et du récit qu’ils peuvent construire de leur vie.

Fabienne Brugère. Le sexe de la sollicitude. Seuil, 2008. 188 pages,18 euros.

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 149 d’avril 2009 de la Revue des métiers de la petite enfance.

Sur Carnets de santé, lire également : Pour une politique de la sollicitude (à propos du livre de Joan Tronto : Un monde vulnérable).

Photos : © serge cannasse




     
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