Accueil  > Entretiens > Brugère Fabienne (2)
 
Entretiens
 
Pour une démocratie sensible
 
Brugère Fabienne (2)
février 2012, par serge cannasse 

Le care s’adresse à des individus singuliers, incarnés, dans un contexte particulier. Il demande une attention soutenue, bien souvent épuisante. Aussi l’organisation du travail devrait-elle tenir compte de la vulnérabilité des personnes qui le mettent en oeuvre dans un contexte professionnel (santé, éducation) ou privé (travail domestique) et reconnaître la créativité qui s’y exerce. Mais aujourd’hui, la hiérarchie des places descend de ceux qui s’adressent à l’individu abstrait à ceux dont les tâches sont au plus près des corps.

Professeur à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, Fabienne Brugère est philosophe. Elle préside le Conseil de développement durable auprès de la Communauté urbaine de Bordeaux. Elle vient de publier « L’éthique du care » (Que sais-je ? PUF, 2011 – 128 pages, 9 euros).

Un premier entretien avec Fabienne Brugère a été publié dans les Carnets à propos de son livre "Le sexe de la sollicitude".

Une opposition traverse tout votre livre : celle entre l’individu « autonome et abstrait » et l’individu « dépendant ou vulnérable et incarné ».

Le care, c’est d’abord le « prendre soin », dans une relation entre deux individus singuliers, spécifiques, concrets, faits de chair (« incarnés »), dans un contexte particulier, en rapport avec une vulnérabilité face à la vie. Dans le domaine médical, on lui oppose communément le cure, qui renvoie aux soins à un individu abstrait atteint d’une maladie à diagnostiquer et qui doit retrouver la santé grâce au savoir médical. D’une manière générale, le care est dans le relationnel ; ainsi, il suppose une prise en compte des récits de vie du patient. Cette dimension est de plus en plus importante dans nos sociétés, du fait, par exemple, du développement des maladies chroniques, qui obligent à une attention accrue à la vie de chaque malade.

Le problème n’est pas tant l’autonomie que la conception qu’on en a actuellement. Nous sommes de plus en plus renvoyés à une définition très américaine ou anglosaxonne : l’autonomie est vue comme une indépendance, la capacité de faire ce qu’on veut quand on veut. Mais il y en a d’autres, en particulier dans la tradition philosophique de l’Europe continentale. Ainsi pour Rousseau, l’autonomie des individus est ce qui permet de fonder le contrat social, un bien-vivre politique ; pour Kant, l’autonomie est le garant de la morale conçue comme le souci des autres. Il s’agit de deux conceptions relationnelles qui permettent de penser la coopération. Bien entendu, le problème chez Kant est qu’il n’a affaire qu’à des individus abstraits. On trouve même chez lui des propositions sidérantes sur les femmes, les populations migrantes, les classes laborieuses, conçues comme dépendantes donc incapables de fonder une réelle citoyenneté.

Le care est d’abord dirigé vers des individus vulnérables. L’éthique du care nous rappelle que nous le sommes tous à un moment ou un autre de notre vie et que nous sommes constamment interdépendants. Il ne s’agit pas d’opposer l’individu abstrait à l’individu incarné, mais de redonner sa dignité à celui-ci. Nos démocraties doivent devenir « sensibles ».

Vous associez le « care » à la notion de concern.

Le care, c’est à la fois des activités, qui se rapportent au corps, et une intention, qui ne recouvre pas les tâches, les compétences, mais plutôt une dimension psychique : une attention particulière à autrui. C’est à ceci que fait référence le concern, souvent traduit par « sollicitude ». C’est une notion qui a été développée par Winnicott à propos de la relation entre la mère et le jeune enfant et, plus généralement, entre les parents et leurs enfants quand la relation se passe bien.

Le concern n’est pas l’amour ; il faut le préciser pour ne pas faire dévier le care vers le compassionnel. C’est une disposition psychique d’intérêt à l’autre. Il permet d’insister sur un point essentiel de l’idéal de la relation de soins (car cet idéal existe bel et bien) : le but du prendre soin, c’est de produire ou de restaurer la capacité d’agir de la personne dont on s’occupe en fonction de ce qu’elle est, de ses manières d’être, de ce qu’elle peut, de ce qu’elle veut, et non de ce que veut pour elle la personne qui s’en occupe. Idéalement, le but est que la personne « soignée » puisse se passer de la personne « soignante ». C’est exactement ce que les parents font (ou devraient faire…) en éduquant leurs enfants.

En ce sens, le care ne s’oppose pas à la notion d’empowerment, bien au contraire ! Il n’est pas du côté de l’assistanat, mais de la restauration de la capacité d’agir. Cette finalité est celle du soin, de l’éducation et du travail social.

Le care est une sollicitude qui s’exerce dans des activités qui ont affaire au corps. Or vous écrivez que plus les soins sont proches du corps, plus ils sont invisibles et déconsidérés.

Il y a effectivement une hiérarchisation du soin, avec des places reconnues et d’autres qui le sont beaucoup moins. Le soin donné par le médecin est bien identifié, du côté du curatif, de la prise en charge, de l’exercice de compétences manifestes, de la responsabilité, d’un pouvoir et de la capacité de guérir. A l’autre bout, les auxiliaires des soins, par exemple les aides-soignantes, sont réputées faire des tâches répétitives, donc faciles et ne mobilisant pas de compétences particulières. Ce qui est largement faux : elles ont affaire au plus intime des personnes, ce qui suppose de savoir établir une relation faite de tact et de délicatesse, en particulier lorsqu’elles lavent le corps. Il y a ici un véritable savoir-faire. Parce qu’elles sont faites de répétition et d’attention, ces tâches sont souvent usantes.

Elles sont d’autant moins reconnues que justement, elles ont affaire à de l’intime, à ce qui est habituellement caché. Dans des réunions rassemblant des professionnels de santé très divers, je suis toujours étonnée que les infirmières et les aides-soignantes (souvent des femmes…) me remercient de parler de quelque chose de bien réel, mais invisible, en particulier pour les médecins. La chaîne du soin est extraordinairement hiérarchique : le médecin ne voit pas le travail de l’infirmière, qui ne voit pas celui de l’aide-soignante, qui ne voit pas celui de l’aide-ménagère, etc.

Plus généralement, l’invisibilisation des tâches du care, qu’elles soient rémunérées ou pas, aboutit à de nouvelles formes d’exploitation. Encore une fois, il n’y a pas que l’espace du soin, mais aussi celui de l’éducation des enfants et de la famille (dit privé). Ces tâches sont essentielles : elles sont une condition sine qua non de l’activité économique et doivent être reconnues comme telles.

Vous proposez que le travail de soins privé (en direction de membres de la famille ou de proches) soit rémunéré.

Oui, c’est un vrai travail ! qui de plus, ne peut que se développer dans une société qui vieillit. Les gens peuvent de moins en moins l’assurer et sont donc obligés de recourir à des personnels qui n’étant pas reconnus, sont souvent livrés à différentes formes d’exploitation.

D’une manière générale, l’organisation du travail social et du travail de soin (en particulier à l’hôpital) ne tient pas compte de la vulnérabilité des soignants. Or celle-ci est importante : il faudrait vraiment la prendre en compte.

Certaines mesures ont pourtant été prises dans ce sens.

Oui, mais elles participent à des politiques que l’on peut dire cosmétiques. Nous avons un kaléidoscope de mesures très diverses, mais la prise en compte de la vulnérabilité et des expériences des professionnels n’a jamais été au centre des politiques publiques, en particulier dans le travail social. Celui-ci est un agglomérat d’institutions et d’associations disparates dans lequel il est extrêmement difficile de se repérer. Il serait temps de penser un projet cohérent, qui parte de la créativité des acteurs de terrain et construise des institutions en accord avec leurs pratiques. En quelque sorte, il faut partir du « bas » pour repenser le « haut ».

Vous dénoncez un usage « néolibéral » du care.

Lorsque Martine Aubry a développé l’idée d’une "société du care" au printemps 2010, beaucoup d’amalgames ont été faits, en particulier celui qui consistait à comprendre le care de manière néo-libérale. Michel Foucault nous avait pourtant déjà bien avertis quand il nous expliquait combien le "prendre soin" pouvait servir en définitive à adapter les humains aux seules lois du marché, à fabriquer du capital humain. Cependant, le néolibéralisme n’est pas le libéralisme classique dont il parlait. C’est un nouveau libéralisme. Avec lui, le lien marchand ne porte plus seulement sur la sphère économique, mais il est étendu à toute chose. Le souci de séparer les sphères politique et économique a disparu : pour le néolibéralisme, il faut casser leurs frontières. Chacun doit devenir l’entrepreneur de soi-même, peu soucieux des autres et du collectif. Tout ce qui relève du privé et même de l’intime doit pouvoir être intégré dans le lien marchand, donc le care aussi. Mais c’est oublier l’éthique du care, qui nous montre qu’on ne peut pas réduire l’humain à des liens marchands. Il faut faire très attention à cet usage néolibéral du care.

Pourtant, le care lui aussi rend floues les distinctions entre sphères privées et publiques.

Ce que nous dit l’éthique du care, c’est que de toute façon, le privé est traversé par le politique. En conséquence, tout dépend de quel usage on fait de ce politique. Ce que je dénonce, c’est la manipulation du privé au nom de la simple rentabilité.

On a pris l’habitude d’associer efficacité et sphère marchande. Mais il y a bien d’autres modèles d’efficacité. L’éthique du care a pour horizon ce que Avishai Margalit appelle « une société décente » : une société « dont les institutions n’humilient pas les gens. »

Cet entretien a d’abord été publié sous une forme légèrement modifiée dans le numéro 864 de juin 2011 de la Revue du praticien médecine générale




     
Mots clés liés à cet article
  infirmier(e)s aide-soignant(e) professionnels de santé médecins politique(s) autonomie corps attention gouvernance care émotions individu Professionnels de la petite enfance
     
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être