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Musique chez les tout-petits : l’éveil à soi, aux autres et à sa culture
 
Caillard Marc
septembre 2009, par serge cannasse 

Marc Caillard est le fondateur de l’association Enfance et Musique. Il explique en quoi l’activité musicale est bien plus qu’un loisir, mais aussi un éveil à la culture, au partage, à l’épanouissement de soi. Pour lui, c’est pour cela qu’elle est aussi affaire d’éducation, dès les débuts de la vie, par les parents et les professionnels de la petite enfance. Un discours qui peut inspirer promoteurs de la santé et éducateurs thérapeutiques, comme le montre les activités de son association en PMI.

Pourquoi l’association Enfance et Musique se préoccupe-t’elle autant des tout jeunes enfants ?

Pour bien le faire comprendre, il me faut revenir à ses origines et donc, pour moi qui en suis le fondateur, à mon histoire personnelle. Je suis musicien et fils de musicien, né dans une famille de choristes dans laquelle chanter faisait partie des activités normales. Par exemple, enfant, je n’étais pas surpris quand des adultes lançaient ensemble des notes dans un espace nouveau qu’ils trouvaient intéressant.

En 1971, à 20 ans, je suis devenu professeur à l’école nationale de musique de Romainville. Mes élèves avaient cinq ou six ans, ils chantaient difficilement et souvent, pas très juste. En fait, ils avaient du mal à coordonner leur oreille et leur voix. Je me suis alors aperçu que ce qui était évident pour moi ne l’était absolument pas pour tout le monde. Pour moi, chanter, c’est bien sûr m’exprimer, mais aussi la validation de ma singularité par les autres, le partage, un lien avec ma culture, avec des textes, avec des histoires. Ça a du sens. J’étais surpris de la résistance que les enfants opposaient au chant, alors qu’eux-mêmes et leurs parents étaient pleins de bonne volonté, puisqu’ils faisaient la démarche d’aller dans un Conservatoire de musique. J’ai alors réalisé que j’avais eu la grande chance d’hériter au sein de ma famille de la richesse du langage musical.

Par ailleurs, dans le cadre d’une association (Les Musicoliers), je travaillais aussi dans les écoles maternelles. Là, j’ai découvert que tous les petits adorent jouer avec les sons, mais que ça n’est pourtant pas si simple de les faire progresser. Je me suis alors passionné pour les pédagogies de la musique.

Puis j’ai eu la chance d’être contacté en 1978 par une femme remarquable, Jacqueline de Chambrun, médecin-chef de la PMI de Seine Saint Denis. Elle m’a proposé de rassembler quelques musiciens et d’aller dans les crèches et les salles d’attente des PMI pour faciliter la relation avec les mamans en difficulté, notamment celles qui étaient issues de l’immigration. Le travail avec ces femmes et les professionnels m’a alors ouvert à la richesse des cultures musicales du monde et au fait que tous les bébés aiment le son. Enfin, Philippe Arrii Blachette, qui dirigeait le Conservatoire où je travaillais, a accepté que j’ouvre une classe pour les enfants de 18-24 mois et que je les accueille avec leurs parents.

En somme, je m’apercevais que non seulement il faut s’occuper de l’éveil à la musique le plus précocément possible dans la vie des enfants, mais que cela ne peut pas être seulement le fait de musiciens professionnels. Cela doit être l’affaire des familles et des professionnels de la petite enfance. J’ai alors créé l’association Enfance et musique dans le but de promouvoir les pratiques artistiques vivantes dans la vie sociale et familiale des tout-petits.

Qu’entendez vous par « pratiques artistiques vivantes » ?

Ce sont des pratiques d’expression et d’échanges entre les savoirs des musiciens, des formateurs et des enfants, des familles et des professionnels de la petite enfance. Le but n’est pas seulement qu’un musicien passe quelques heures à faire de « l’animation », mais aussi de recréer du lien social, de la richesse relationnelle. C’est de faire s’échanger notre culture musicale avec des cultures populaires, par exemple, les cultures musicales étrangères. Nous avons d’ailleurs entrepris à l’époque un des premiers collectages de chansons à la cité des 4 000 de la Courneuve.

Ainsi, dans une salle d’attente de PMI, nous ne sommes pas là uniquement pour distraire, mais pour partager des temps de musique avec les mamans et leurs bébés. Par exemple, quand nous voyons une maman malienne inquiète et isolée avec son bébé, nous pouvons entrer en relation beaucoup plus facilement en proposant une chanson de son pays. Evidemment, nous faisons des erreurs. La maman nous corrige, chante avec nous, nous explique ce que veut dire le chant : alors un échange commence. Chacun apporte son patrimoine. Ça peut donner « les petites marionnettes » en arabe ! En revanche, il est certain qu’il ne sert à rien de chanter pour un bébé si vous n’aimez pas ce que vous chantez.

C’est une question d’amour ?

C’est une question de sens : on ne transmet bien que ce qui a du sens, c’est-à-dire ce qui nous inscrit dans le langage, dans l’histoire, dans la culture, et nous fait retrouver une lignée, familiale et collective.

Vous tracez un espace commun entre les savoirs professionnels et les savoirs de ceux qui ne le sont pas.

Nous essayons de retrouver l’espace commun entre ceux qui ont une passion et ceux qui bénéficient de cette passion. Les premiers ne sont pas forcément des professionnels. Autrefois, dans les villages, il y avait celui qui jouait du violon, parce que son père jouait du violon et ainsi de suite. En Afrique, il y avait les griots, qui racontaient des contes, que les mamans reprenaient ensuite pour leurs enfants. Nous refusons le modèle dans lequel il y a ceux qui savent la musique et ceux dont ils s’occupent, supposés être autre chose, parents ou professionnels de la petite enfance, par exemple. Aujourd’hui, on promeut l’artiste, les œuvres, l’art, au détriment de tout ce qui est populaire. Il ne faut pas opposer les deux.

Dans vos textes et vos propos, vous mettez en avant la gratuité de l’art. Qu’est ce que cela signifie ?

Nous vivons une époque où tout est transformé en marchandise ou en service, donc en valeur marchande. Nous consommons de la musique, en perdant toutes les interactions vivantes, tous les jeux, bien structurés, qui mêlaient le corps et les gestes, par exemple, porter son enfant en écoutant la musique qu’on aime, ce qui de plus va mettre en place la pulsation et le rythme.

La musique n’a rien de naturel, c’est une affaire de culture. Si les enfants africains ont un tel sens du rythme, c’est bien parce qu’ils l’apprennent très tôt en chantant avec leurs parents. Frapper dans ses mains, c’est engager tout son corps, être capable d’entendre la durée dans son corps, sélectionner des cadences, grâce à une scansion du temps, une pulsation régulière, comme celle du métronome ou du « tic tac » du réveil. Quand un enfant n’a pas reçu cela dans son milieu de vie à 5 ou 6 ans, ça devient très difficile de lui transmettre.

A quoi ça sert ? à s’épanouir, s’accomplir, s’exprimer, partager, recevoir et transmettre, tricoter du lien social, être acteur de sa vie. C’est cela la gratuité : le temps de l’humain.

Pourtant, les jeunes gens écoutent énormément de musique, cela fait même partie de la construction de leur identité.

Ils écoutent surtout beaucoup de musique de fond, très souvent des produits formatés, parfaits pour boucher l’audition, remplir les oreilles de sons qui n’ont aucun sens, et qui sont souvent faits par des auteurs « industriels ». Une musique qui nous est imposée partout, dans les centres commerciaux, les ascenseurs, les espaces publics, etc.

Le choix d’un style musical, c’est bien souvent comme celui d’une paire de baskets : c’est le choix d’une marque. Si un jeune le refuse, il est victime de l’ostracisme des autres. C’est souvent une identification très prégnante au système marchand.

Il est vrai que certains jeunes résistent et trouvent des compromis avec ce système. Mais c’est très compliqué. Mon fils est musicien, il m’emmène écouter des groupes dont il me parle de façon très intéressante. Mais si ça se passe à Bercy, il faut d’abord supporter de longs moments de publicité avant le concert !

C’est le silence qui n’est plus supporté par beaucoup.

Même de nombreux professionnels alimentent cette difficulté d’écoute. Par exemple, dans les lieux d’accueil, juste après avoir donné un instrument de musique à un enfant, beaucoup de professionnels se sentent obligés de lui prendre la main et de commencer à l’agiter pour faire du bruit, au lieu de rester dans l’écoute silencieuse de l’enfant et d’être dans l’interaction entre le son qu’il va produire grâce à cet instrument et la proposition de mise en forme de ce son qui peut être faite à l’enfant, en lui faisant par exemple, découvrir un autre son avec ce même instrument. C’est-à-dire au lieu de recréer un langage commun dans l’échange, la reprise et la variation des productions musicales de l’un par l’autre.

Vous insistez beaucoup sur la transmission.

Oui. La musique est une culture, c’est-à-dire une actualisation du passé, une recréation, donc aussi une transmission : dès qu’on fait de la musique, on transmet bien plus qu’une jouissance physique, on est bien plus que dans le loisir.

C’est important, parce qu’il y a actuellement une déperdition des savoirs populaires. Ils se transmettent moins bien. Il y a vingt ans, quand nous demandions aux jeunes stagiaires de demander à leurs mères ce qu’elles leur chantaient quand elles étaient enfants, nous récoltions beaucoup de choses. Aujourd’hui, les mères demandent de demander aux grands-mères, parce qu’elles ont oublié.

Pour s’occuper des enfants, il faut donc s’occuper des adultes.

C’est le fondement même d’Enfance et musique. Pour la musique, cela passe par la formation des professionnels, les familles sont beaucoup plus difficiles à atteindre. Nous privilégions les crèches, parce qu’il est plus facile pour un professionnel de s’absenter pour un stage sans perturber le fonctionnement de toute l’équipe que, par exemple, dans une PMI. Cela étant, nous avons un projet avec 5 PMI de Seine-Saint Denis pour travailler dans les quartiers. Mais il est difficile à monter parce que, si les PMI sont souvent à l’avant-garde des projets sociaux, leurs moyens ne sont pas toujours à la hauteur de leurs ambitions. Quant aux assistantes maternelles, elles sont dispersées. Mais nous avons des projets avec leur fédération.

Dans les métiers du « souci des autres », l’écoute est souvent une valeur importante. La musique devrait elle faire partie de la formation des professionnels ?

Evidemment. Ainsi, qu’est-ce qu’éduquer ? c’est former à l’expression et la sensibilité, donner la capacité d’avoir un rapport au monde imaginatif et créatif. Tous les éducateurs devraient être capables de chanter en s’accompagnant d’une guitare. Ça n’est vraiment pas si compliqué à apprendre : il suffit d’une semaine pour connaître quelques accords et se lancer.

La musique est une affaire politique ?

Nous sommes partie prenante d’une utopie : être des acteurs d’une refondation du lien social, participer au débat d’idées. Nous contribuons à réparer le monde que nous avons largement abîmé et à lutter contre les consommations inutiles, dont on mesure aujourd’hui qu’elles portent atteinte aux valeurs humaines et détruisent notre environnement.

Entretien paru dans le numéro 151 (juin 2009) de la Revue des métiers de la petite enfance

Enfance et musique

Photo © serge cannasse




     
Mots clés liés à cet article
  enfance culture famille éducation Grands-parents liens sociaux modes de vie promotion de la santé
     
     
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1 Message

  • Caillard Marc

    8 septembre 2009 11:15, par Roxane
    Quel bel article !!
 
     
   
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