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Sagesse pratique : une rationalité modeste, réaliste et exigeante
 
Champy Florent
janvier 2017, par serge cannasse 

Pour la sociologie, le métier de médecin a réalisé l’archétype de ce qu’est une profession. Si cette conception a été attaquée par l’école interactionniste, avec des bénéfices évidents en ce qui concerne la description des activités, elle peut être aujourd’hui utilement remplacée par le concept de "sagesse pratique" ou d’activité prudentielle, dans laquelle le praticien est attentif à la complexité et à la singularité du réel et agit dessus en utilisant tous les outils dont il dispose. La délibération est un élément clef de sa démarche, notamment avec les autres.

Directeur de recherches au CNRS, Florent Champy a publié plusieurs ouvrages, dont « La sociologie des professions » (PUF, 2012 – 2ème édition. 258 pages, 16 euros).

Pourquoi le métier de médecin est-il l’archétype de ce qu’est une profession ?

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La notion de profession, et sa sociologie, ne se constituent pour l’essentiel qu’à partir des années 1930, avec les travaux de l’Américain Talcott Parsons. Pour lui, elle regroupe des activités dotées de traits particuliers, dont les plus saillants sont le monopole d’exercice, qui les protège de la concurrence, et une position hiérarchique dominante vis-à-vis des autres métiers du secteur concerné. La médecine est la plus emblématique d’entre elles. Parmi ses caractères distinctifs, Parsons insiste aussi sur l’autonomie d’activité de ses membres, l’encadrement des contenus de l’enseignement par la profession elle-même et plus largement l’autorégulation : un code de déontologie et une association professionnelle (l’Ordre des médecins en France) permettent le contrôle des compétences et de l’honnêteté de ses membres. Ces dispositifs institutionnels sont justifiés à la fois par un haut niveau d’expertise. Ils assurent le désintéressement personnel : les médecins travaillent pour leurs malades et non pour l’argent.

Les métiers du droit pouvaient revendiquer ces caractères, d’autant qu’ils sont dotés d’institutions beaucoup plus anciennes que celles des médecins. Mais ceux-ci ont réussi à devenir la référence de ce qu’est une profession sans doute parce qu’ils étaient plus nombreux et mieux ancrés dans le tissu social : tout le monde a affaire à eux un jour ou l’autre.

Cette conception de la médecine est bien écornée.

Elle correspond à une image idéale de la profession, que les sociologues interactionnistes ont attaquée sur quasiment tous les points : chaque métier demande de l’expertise, les médecins ne sont pas aussi désintéressés qu’ils le prétendent (voir les différents scandales sanitaires), leurs institutions défendent leurs intérêts avant ceux des malades (les mauvais praticiens sont rarement sanctionnés). Les travaux de l’école interactioniste ont mis sur le même plan tous les métiers, ce qui a permis d’en dégager de nouveaux aspects, notamment en ce qui concerne les savoirs tacites. En revanche, cette approche a rendu impossible l’étude de leurs différences, surtout en France où toute description de spécificités est immédiatement condamnée comme élitiste. En arrière plan, cette démarche est justifiée par un projet politique : lutter contre la domination de certaines professions, rendre visibles les métiers dominés (par exemple, les aides soignantes). Cependant elle ne rend pas compte du fait que dans quasiment tous les pays, les médecins ont obtenu que leur activité soit protégée (notamment par le monopole d’activité), ce qui n’est pas le cas pour la plupart des autres métiers. Comment cela serait il possible si leur profession n’avait pas quelque chose de bien particulier ?

Vous proposez une troisième voie.

Elle est fondée sur un concept qui n’est pas très nouveau, puisqu’il est d’Aristote : celui de phronesis, qu’on peut traduire par prudence ou sagesse pratique. Il s’agit d’un mode de pensée pour l’action en situation d’incertitude irréductible, c’est-à-dire quand elle est à la fois singulière et complexe, empêchant d’utiliser des solutions déjà éprouvées par ailleurs. Le but est d’agir de façon adéquate et sans dommages. La médecine est évidemment exemplaire de cela, aussi bien quand il faut établir un diagnostic que proposer un traitement, surtout si on y ajoute la dimension psychosociale (modes de vie, observance, etc).

La sagesse pratique est une présence au monde, une attention au concret visant à en apprendre quelque chose et agir en faisant feu de tout bois : les savoirs théoriques, les protocoles, l’expérience, les données des sens, les informations obtenus par des moyens techniques sophistiqués, etc. Elle implique la délibération, la capacité de sortir des automatismes de pensée et des routines, y compris sur les finalités de l’action (que l’on songe aux soins palliatifs, par exemple). La médecine est emblématique de ce que j’appelle une activité prudentielle.

On m’a objecté que toute activité humaine est susceptible de prudence. C’est exact, mais pour reprendre une expression de Frédéric Pierru, il y a des « densités inégales de prudence ». Ça n’est pas la même chose de peindre un mur et de s’interroger sur ce qu’a un malade ! Cette différence de degré est fondamentale, y compris au sein de la profession médicale : la chirurgie orthopédique, bien normée, n’est pas la diabétologie, où les savoirs techniques sont largement insuffisants pour régler les problèmes d’observance.

Lz concept de sagesse pratique est un bon prisme pour observer la division du travail et la façon dont agissent les professionnels selon leur métier ou leur spécialité. Il aide à penser l’articulation entre contraintes liées aux contextes de travail et contenus de l’activité. Cette réflexion est particulièrement importante à un moment où l’exercice de la prudence est en butte à des injonctions bureaucratiques et managériales parfois dangereuses.

Quel est le rapport de la sagesse pratique avec le care ?

Il insiste lui aussi sur la singularité des situations, sur l’attention nécessaire au concret, sur l’importance des savoirs pratiques, etc. Il est une façon de réintroduire de l’humain dans la médecine d’organe, de réhabiliter le patient comme sujet de sa maladie, par opposition au modèle qui le transforme en objet. Mais le care existe surtout par son opposition au cure dont il apparait que comme un complément utile, quoi que disent ses promoteurs.

Or l’enjeu de la sagesse pratique est bien plus fondamental. Il porte sur ce qu’est la rationalité au travail. Les philosophes nous apprennent que la rationalité pure suppose omniscience et capacité infinie de calcul dans un monde transparent où tout est prévisible. Mais ce sont des attributs divins. La sagesse pratique, c’est la rationalité modeste, mais réaliste et exigeante, en situation d’incertitude. Elle ne s’oppose pas aux savoirs constitués, aux protocoles, aux moyens techniques d’objectivation. Elle n’est pas technophobe. Personne n’ayant seul les attributs nécessaires à la rationnalité, la prudence est distribuée entre acteurs dans la division du travail ainsi que dans des dispositifs techniques et des règles. Mais elle suppose d’évaluer ces derniers, au besoin. Par exemple, elle conduit à se demander si les règles en vigueur ont été faites par des gens qui savent concrètement de quoi ils parlent et à en sortir si nécessaire, tout en justifiant cette décision et en vérifiant sa pertinence par d’autres règles. Elle peut faire appel à l’intuition aussi bien qu’à l’audace.

Or la notion de rationalité a été détournée de son sens originel au profit de conceptions bureaucratiques, managériales ou scientistes reposant sur le déni d’incertitudes pourtant omniprésentes. Ces conceptions ont produit des dispositifs abstraits qui nous coupent dangereusement du réel. Cela ne s’applique pas qu’à la santé. Dans la finance, les modèles de risque sont si sophistiqués que presque plus personne ne les comprend, mais les acteurs s’y fient par paresse, conformisme ou intérêt à court terme, prenant des risques que la prudence, voire le simple bon sens, permettraient d’éviter.

Les praticiens ne vont ils pas vous rétorquer que c’est ce qu’ils font au quotidien ?

Tout-à-fait. Le problème d’aujourd’hui est qu’ils puissent continuer à le faire. Le concept de sagesse pratique est un outil pour lutter contre la pseudo objectivité qui leur est de plus en plus demandée. Une chose me frappe : les praticiens saisissent bien mieux ce qu’est la prudence que des théoriciens en surplomb de l’action, par exemple, des sociologues, et vont souventsd plus vite et plus loin que moi. Ce que peut leur apporter un sociologue, ce sont des mots et des idées pour expliciter ce qu’ils font et qu’ils ont de plus en plus de mal à justifier auprès de leurs tutelles. C’est important parce que cette difficulté à dire a souvent un coût élevé : les gens souffrent des obstacles quotidiens à l’exercice de leur « sagesse pratique » et de ne pas pouvoir s’en expliquer.

Une des tâches de la sociologie des professions devrait être de décrire les contenus effectifs du travail et les obstacles rencontrés par les acteurs, et les innovations de ceux que j’appelle des « entrepreneurs » de sagesse pratique, ceux qui refusent de se laisser enfermer dans des normes. Il existe de nombreuses initiatives sur lesquelles il faudrait se pencher plus attentivement pour les rendre visibles et les faire comprendre, notamment aux décideurs.

Comment se transmet la sagesse pratique ?

Dans la mesure où il s’agit avant tout d’une attitude, par des modèles, incarnés par des enseignants qui montrent l’exemple et sont capables de discuter de ce qu’ils font, ce qu’on appelait autrefois des maitres. La présence au monde se cultive aussi par des exercices (méditation, hypnose, ...). Et l’expérience est cruciale.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 973 (janvier 2017) de la Revue du Praticien Médecine Générale.




     
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