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Entretiens
 
Le médecin, philosophe
 
Comte-Sponville André
décembre 2007, par serge cannasse 

Né à Paris en 1952, André Comte-Sponville a longtemps été Maître de Conférences à la Sorbonne. Depuis le succès international de ses ouvrages, dont le plus célèbre est le Petit Traité des Grandes Vertus, il vit de sa plume et de ses conférences. Il est régulièrement sollicité par les médias les plus variés. Son dernier ouvrage, La Vie Humaine (Hermann, 2005) a été écrit en collaboration avec le peintre Sylvie Thibert. Il comprend des reproductions des très belles toiles de cette artiste.

Recours de plus en plus fréquent de nos contemporains devant les difficultés de la vie, le médecin est-il condamné à se transformer en moraliste chargé d’enseigner les qualités de la bonne vie ?

Le médecin ne peut pas être vertueux ou sage à la place de son patient ! Il n’a pas non plus à lui faire de leçons de morale. Comme le disait Alain, « la morale n’est jamais pour le voisin », sinon il ne s’agit plus de morale, mais de moralisme. Le médecin n’a donc pas à rendre son patient vertueux ; il a, lui, à l’être. Au fond, la morale étant ce qui contrebalance l’égoïsme, le médecin a même la chance de pouvoir s’appuyer sur celui de son patient, qui veut guérir, et de garder pour lui l’exigence de sollicitude et de générosité !

En revanche, un médecin doit s’occuper de ce que j’appelle l’éthique, c’est-à-dire de l’art de vivre, qui est une façon d’être égoïste intelligemment. Permettez moi un petit détour par l’histoire. Les philosophes grecs de l’Antiquité ont toujours pensé la philosophie par analogie avec la médecine : pour eux, la philosophie était la médecine de l’âme. Ça ne peut plus être vrai aujourd’hui, parce que l’âme a trouvé ses thérapeutes (qui ne sont pas philosophes mais psychiatres) et parce que la médecine est devenue scientifique, ce que la philosophie ne saurait être. Mais beaucoup de nos contemporains font un contresens inverse. Pour eux, la médecine est devenue une philosophie très acceptable, voire la meilleure du monde : c’est à elle qu’ils demandent le bonheur ! Ils ont tendance à considérer le malheur, la tristesse et l’angoisse comme des maladies, à ramener toutes les questions spirituelles à une approche sanitaire ou médicale.

Voltaire l’a remarquablement exprimé : « J’ai décidé d’être heureux, parce que c’est bon pour la santé. » Pendant 25 siècles, le but suprême a été le bonheur, dont la santé était un moyen. Aujourd’hui, pour beaucoup, le souverain bien, c’est la santé. Vous connaissez peut-être ce dessin de Sempé, qui montre une petite dame dans une immense cathédrale, devant l’autel et priant ainsi : « Mon Dieu, mon Dieu, j’ai tellement confiance en Vous que des fois, je voudrais vous appeler Docteur ! »

La frontière est souvent floue entre le normal et le pathologique.

Bien entendu. Je ne dis pas qu’il faut réserver le soin médical aux cas de pathologies avérées. Certaines souffrances morales sont atroces, par exemple celle d’une mère qui a perdu un enfant. Si le médecin peut réduire ces souffrances, pourquoi ne le ferait il pas ? Il peut même s’agir de prévenir la transformation d’une douleur affective intense en douleur pathologique ou pathogène.

Mais ce ne sont pas les médecins qui veulent médicaliser la société. Mon propos s’adresse moins à ces derniers qu’à nous tous. Un ami psychiatre me disait qu’il est encombré de gens qui lui disent « Docteur, je viens vous voir parce que je fais une dépression » ! Certains sont en effet déprimés : il les soigne. Mais d’autres ne sont pas plus déprimés, au sens médical du terme, que n’importe qui. Simplement, ils sont malheureux, et souvent pour d’excellentes raisons : parce qu’ils font un métier harassant ou ennuyeux, que leur femme ou leur mari les a quitté, qu’ils vieillissent et qu’ils n’aiment pas ça, etc. S’ils étaient heureux quand tout va mal, on pourrait suspecter une euphorie morbide, qui pourrait faire craindre une bouffée délirante ! Mais être malheureux quand tout va mal, ça fait partie de la santé !

La médecine est là pour nous aider à vivre mieux ; elle n’est pas là pour nous dispenser de vivre. Or j’ai quelque inquiétude, parce que ses progrès sont tels que la tentation est grande de lui demander de nous masquer la fragilité humaine. Celle-ci fait partie de la grandeur de l’humanité : l’être humain est faible, incertain, exposé à la souffrance, à la maladie, à l’angoisse, à la mort, et il faut l’accepter. Les médecins ont en charge la santé de leurs patients, pas leur bonheur. Ils ne peuvent pas être courageux, humains, vivants, à notre place. Il est urgent que chacun d’entre nous fasse un effort de lucidité et de réflexion.

Très souvent, combattre le malheur, ça n’est pas combattre une maladie particulière, c’est apprendre à vivre. Comme le fait dire Roger Martin du Gard à son personnage Jean Barois : « La vie est une victoire qui dure. » Il faut combattre la mort et la souffrance le mieux que l’on peut, mais il ne faut pas rêver d’une vie qui en soit libérée. C’est la grande formule de Montaigne : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant. » Le médecin doit aider le patient à l’accepter.

Aimer la vie, ça n’est pas la même chose qu’aimer le bonheur. Il s’agit d’aimer la vie telle qu’elle est, même quand elle n’est pas heureuse. Qu’est-ce que la sagesse ? C’est un maximum de bonheur dans un maximum de lucidité. Il y a une dimension très concrète du travail des médecins, qui consiste à aider leurs patients à devenir un peu plus sages. C’est la dimension humaniste du médecin, et c’est à cela aussi que sert la philosophie. Cela veut dire que les médecins sont amenés à aider leurs patients à philosopher. Certains m’ont dit qu’ils conseillaient souvent mes livres, parce que ce qu’ils constatent, même après la guérison, c’est une difficulté à vivre.

Etre philosophe ne s’improvise pas ! Comment les médecins peuvent ils l’apprendre ?

La philosophie, c’est d’abord une dimension constitutive de l’existence humaine. Personne ne peut philosopher à votre place. Mais il y a de la naïveté à croire qu’on peut réfléchir tout seul dans son coin, entre deux consultations, à propos de la mort, de la liberté (s’agissant par exemple du « consentement éclairé » du patient), etc. Je ne dis pas qu’il faut lire Aristote, Spinoza ou Kant pour être médecin, mais il existe de nombreux philosophes très accessibles dont la fréquentation est un plus. Pensez par exemple à Épicure, aux stoïciens, à Montaigne, Pascal ou Nietzsche… Plusieurs philosophes contemporains sont aussi parfaitement accessibles.

La médecine n’est pas une science, c’est un art, ce qui veut dire qu’elle est indissociable de la fin qu’elle vise. C’est une discipline qui a une forte composante scientifique et d’ailleurs, le premier devoir moral du médecin est d’être compétent. Mais les médecins sont obligés d’assumer une réflexion sur la fin que poursuit leur art, la santé, le soin. Toute réflexion sur les fins suppose une réflexion philosophique.

Le problème est que les médecins n’ont plus le capital culturel de leurs aînés aujourd’hui à la retraite. Leur formation est devenue presque exclusivement scientifique. La philosophie devrait être une matière obligatoire non seulement des études de médecine, mais dans tout l’enseignement supérieur, et être poursuivie dans la formation médicale continue. Il est en effet très dur de s’y mettre tout seul.

Il faudrait aussi faire en sorte que les étudiants croisent assez de grands patrons pour avoir une chance raisonnable d’en rencontrer au moins un qui soit pour eux un maître. La dimension individuelle de la médecine est en effet beaucoup plus grande que pour un technicien ou un artisan. Il s’agit d’une dimension humaniste, qui s’enseigne mieux par l’exemple que par les livres. On n’est jamais trop scientifique, jamais trop technique, mais jamais trop humaniste non plus.

Parmi celles que vous citez dans votre livre « Le petit traité des grandes vertus », depuis la politesse jusqu’à l’amour, lesquelles vous semblent particulièrement nécessaires au médecin ?

Il lui faut au moins la plus facile, celle que j’appelle la petite vertu : la politesse. Nous avons tous connu ces médecins qui ne disent pas « bonjour » en entrant dans la chambre d’un malade. C’est inadmissible. Si un médecin n’est pas capable de politesse, on peut imaginer que toutes les autres vertus lui manquent !

Quant à la vertu la plus haute, l’amour, tout dépend quel amour. Il ne peut évidemment pas s’agir d’Éros, l’amour passion, ni même de philia, l’amitié, qui, avec un patient, complique plutôt les choses. Il pourrait s’agir de la charité, c’est-à-dire l’amour du prochain, autrement dit de n’importe qui. Mais il s’agit d’une vertu tellement haute, difficile et rare qu’on peut même douter de son existence ! Il ne faut pas demander au médecin d’être un saint.

Comme pour chacun de nous, dans la vie quotidienne, le respect et la compassion suffisent. Le respect, c’est-à-dire la prise en compte de la dignité de l’autre. Et la compassion, c’est-à-dire l’empathie avec la souffrance de l’autre. Même si tous n’ont pas ces deux vertus, beaucoup les ont. On ne devient pas médecin par hasard, surtout aujourd’hui où la médecine a perdu de son prestige. On fait ce métier parce qu’on a envie de soulager la souffrance de l’autre. Mais encore une fois, soulager l’autre de la souffrance, c’est très bien, quand on le peut, mais il ne faut pas rêver de soulager l’autre du poids de son humanité.

A vous écouter, je me dis que la principale qualité demandée à un médecin pourrait être le discernement, dont le diagnostic différentiel serait la traduction technique.

Oui, c’est un très beau mot, parce qu’il indique qu’il y a quelque chose qui n’est pas réductible à un protocole technique, quelque chose qui excède les codes de la médecine scientifique et qui touche pour une part au bon sens et pour une autre au talent. C’est ce dernier qui fait la différence entre le bon médecin, qui est compétent, humain et plein de bon sens, et le grand médecin, qui est compétent, humain, plein de bon sens et qui a du talent. Quand on rencontre ce mélange d’humanité, de compétence, d’intelligence, d’attention à l’autre et de talent, il se passe quelque chose de très beau. Je ne connais pas de lieu qui m’ait donné une plus haute idée de l’humanité que l’hôpital. J’ai énormément de gratitude et d’admiration pour plusieurs médecins, que j’ai rencontrés dans des circonstances difficiles et parfois tragiques. Aussi, j’aimerais terminer cet entretien en disant simplement aux médecins : « Bravo, merci, et bon courage ! »

Le retour philosophique de la vertu

Les humains s’interrogent depuis toujours sur la meilleure façon de mener une bonne vie. Dans de nombreuses cultures, cette bonne vie est aussi une vie bonne, c’est-à-dire vertueuse, dans laquelle le souci de soi se combine avec le souci des autres ou de sa communauté. Sa recherche est celle de la sagesse. La philosophie s’y inscrit, comme l’indique son nom : sophia, la sagesse ; philein : aimer.

Classiquement, elle commence avec Socrate. Celui-ci en pose l’exigence fondatrice : la vertu ne peut pas être fondée sur la croyance dans les dieux ou sur des mythes. Elle doit être fondée sur la vérité. Affirmation profondément subversive (à l’époque, mais sans doute encore aujourd’hui), qui le conduit à sa condamnation à mort. C’est ce lien entre recherche de la vertu et recherche de la vérité qui fait l’originalité de la philosophie occidentale. Pour au moins deux raisons : elle amène à promouvoir la raison comme instrument de connaissance du monde, ce qui donnera naissance, entre autres, à la science ; elle place l’individu sur le devant de la scène, car si la vérité n’habite pas d’abord dans les dieux, elle doit d’abord habiter les hommes.

Cette vision classique de la philosophie a été fortement contestée pendant tout le 20ème siècle, en particulier dans l’après guerre, par des penseurs qui ont insisté sur le fait que l’individu est aussi fait du contexte dans lequel il se développe et vit : institutions, groupes sociaux, langues et mentalités. La « sagesse » ne vaudrait que pour un temps et un lieu. Elle serait donc en grande partie au mieux illusoire, au pire créatrice d’illusions, parce que masquant les véritables enjeux politiques et sociaux. Il a même été question pendant un temps de la « disparition » de la philosophie, devenue inutile.

Cependant, depuis quelques années, on assiste à un retour de la tradition philosophique classique qui pose l’existence d’un universalisme humain, d’une morale commune, d’une raison et d’une éthique valables pour tous et de la valeur de la recherche de la sagesse. André Comte-Sponville est un des plus illustres représentants de ce retour. Le succès de ses ouvrages montre qu’ils correspondent à une attente bien réelle après la disparition des idéologies messianiques et l’incertitude dans laquelle semblent plongés nos contemporains. Sa profonde connaissance de l’histoire de la philosophie (qu’il a enseignée à la Sorbonne), la qualité de son écriture et son sens de la formule y contribuent certainement pour une large part.

Entretien paru dans le n° 5012 du 3 avril 2006 du Panorama du Médecin




     
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