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Transversales
 
À propos d’un article d’Alain Ehrenberg
 
Connaître le fonctionnement cérébral pour connaître l’intime et le social ?
février 2008, par serge cannasse 

Le fonctionnement du cerveau peut-il expliquer le fonctionnement intime des individus et rendre compte de la vie sociale ? Répondre par l’affirmative, c’est adhérer à ce qu’Alain Ehrenberg appelle le « programme fort » des neurosciences, qui « prétend identifier connaissance du cerveau, connaissance de soi et connaissance de la société ». Sociologue, ce qui l’intéresse est d’expliquer le succès contemporain de ce programme, qu’il dénonce comme un leurre, sans pour autant nier que la recherche qu’il inspire apporte des données nouvelles.

À propos d’un article d’Alain Ehrenberg (sociologue - CESAMES - CNRS. Paris) : Le cerveau "social". Chimère épistémologique et vérité sociologique. Esprit. janvier 2008.

La question de départ n’a rien d’anodin ou de purement spéculatif. Il suffit de songer à l’argumentaire promotionnel de certains neuroleptiques, qui faciliteraient les relations avec les autres et l’insertion sociale. Suivons donc Alain Ehrenberg dans sa démonstration, qui nous emmène bien plus loin qu’une critique rageuse de l’industrie pharmaceutique, sans prétendre épuiser la richesse d’un article copieux.

Corrélation, interprétation, démonstration

Les neurosciences apportent effectivement des données nouvelles : par exemple, telle région du cerveau est activée quand telle émotion est soulevée chez son propriétaire. Les chercheurs en concluent que ces régions du cerveau jouent un rôle (ou plutôt joueraient : prudence !) dans le fait d’avoir des émotions. L’ennui, fait remarquer Ehrenberg, c’est qu’on ne sait jamais quel est ce « rôle », qui fait glisser une corrélation, qui n’est pas une explication, non pas vers un mécanisme, qui resterait à définir et à prouver, mais vers une interprétation (une explication « non fondée sur des preuves » diraient les médecins modernes). Or, ajoute Ehrenberg, « des corrélations, la science en trouve tous les jours. » J’ajouterais volontiers très prosaïquement qu’à moins de croire que les sentiments ou l’intellect se cachent dans une âme immatérielle, il serait très surprenant de ne trouver aucune activité cérébrale lorsqu’ils se manifestent, mais que son existence n’explique évidemment rien à elle seule.

Les faits sociaux ne sont pas fondés sur l’empathie entre individus

Cette interprétation plus ou moins formulée repose sur quelques postulats largement partagés dans nos sociétés occidentales contemporaines. Parmi eux, « la croyance que les hommes ont d’abord un Soi (ici, biologique) auquel s’ajoute une relation intersubjective. » Je (tu) suis (es) un individu autonome qui entre en relation avec d’autres individus autonomes et l’ensemble de ces relations fonde les faits sociaux. Pour que cela soit possible, il faut que nous soyons doués d’empathie, c’est-à-dire de la faculté de deviner l’état mental de l’individu avec qui je (tu) suis (es) en relation.

Application : l’autisme, « redéfini » comme « l’incapacité à se mettre à la place d’autrui, la difficulté de la distinction soi/autrui et le manque de compétences sociales. » En bref, l’incapacité à avoir des « représentations partagées » avec autrui. Or, fait remarquer Ehrenberg, la représentation n’est pas une notion « strictement biologique »…

D’où aussi la fascination pour les neurones miroirs, « activés quand le sujet observe un geste finalisé et quand il fait le même geste. » Interprétation : « ces neurones matérialisent dans un cerveau ce qui se passe dans la tête d’un autre, » autrement dit sont « la base biologique de la cognition sociale. » Le biologique serait ainsi en passe de rendre compte du social.

L’ennui est que l’empathie n’est pas un trait fondateur de l’ensemble des société humaines : elle n’a d’importance que pour les Occidentaux contemporains. Ce que manquent les explications « naturalistes » du programme fort, c’est que les relations entre les humains sont largement fondées sur des conventions et des valeurs.

L’individu opposé au social : une valeur occidentale

Une de nos conventions est de penser que l’individu s’oppose au social : il « vaut mieux » que lui, en quelque sorte. Et pour que le « social » soit vivable, il nous faut des individus attentifs les uns aux autres, « dévoués et serviables », capables de pitié et de sympathie pour leurs semblables. Non que ces traits n’existent pas dans une société traditionnelle, mais ils n’en sont pas constitutifs.

« Les notions de compétences et de capacités sont aujourd’hui une préoccupation sociale forte et un ensemble de modes d’action noués à l’autonomie généralisée. Les neurosciences font partie de cette dynamique générale qui consiste à traiter le patient en individu conçu comme l’agent de son propre changement. (...) Les problèmes que rencontrent les personnes autistes de haut niveau et celles atteintes de schizophrénies ou d’autres troubles psychiatriques graves condensent et radicalisent tous les problèmes de socialisation et de socialité que rencontre l’individu de la société de l’autonomie généralisée. »

L’efficacité des traitements repose désormais sur un individu qu’il s’agit de rendre autonome, doué des compétences nécessaires pour vivre dans la cité : « la socialité doit être intégrée à la prise en charge des patients, elle entre dans le soin ». Ehrenberg parle ici des malades mentaux, mais il suffit de songer aux préoccupations sur l’observance pour réaliser à quel point la remarque va plus loin.

Sujet, individu et personne

S’il « faut sortir de l’idée que le social est un rapport entre un individu et un autre individu où l’individu est un organisme », comment s’y prendre ? D’abord constater que « parler de la société est un mirage, la société est une abstraction dont l’usage conduit à des généralités n’expliquant rien. » Les sujets agissent toujours au sein d’institutions et de valeurs (chez nous, l’individualisme, par exemple) et que « dans aucune société, le sujet de l’institution est l’individu empirique. » Il s’agit d’une personne, qui « ne sépare pas l’individu et la société, pas plus qu’un intérieur subjectif et un extérieur objectif. » C’est cette notion qui « permet à chaque être humain d’avoir une place dans le monde quel que soit ce monde et quelle que soit cette place. » Dans chacune des nombreuses institutions où elles prennent place, les personnes sont dans un « rapport de complémentarité entre partenaires, » « elles jouent un rôle. »

En définitive, il faut comprendre qu’un fait social est toujours une « relation de sens où la fonction est subordonnée à la signification, » alors qu’un fait biologique est une relation fonctionnelle. Comme le dit Ehrenberg, on ne peut pas « écraser » le social sur le biologique.

Voir aussi un entretien d’Alain Ehrenberg dans le supplément Économie du Monde du 15 janvier 2008. Extraits :

" L’intérêt des neurosciences sociales est de nous obliger à clarifier ce que nous, sociologues, faisons. Et c’est une bonne chose dans la confusion qui règne aujourd’hui entre l’homme social et l’homme biologique.

Le constat d’une corrélation ne lève pas l’ambiguïté entre " quand je fais X, mon cerveau est dans l’état E " et " si je fais X, c’est parce que mon cerveau est dans l’état E ", c’est-à-dire entre quelque chose qui se passe dans mon cerveau quand je fais une action et quelque chose que je fais parce que mon cerveau en est la cause.

Le risque serait de croire que les solutions vont sortir des laboratoires. (...) Le problème est l’insuffisance des capacités d’accueil et de prise en charge psychiatrique des patients. Ce ne sont pas d’hypothétiques résultats futurs qui compenseront une politique de santé publique inexistante en la matière."

Cet entretien prend place dans un dossier consacré à la neuroéconomie, qui " prétend utiliser les progrès de l’imagerie cérébrale pour expliquer, modéliser, voire prédire, le comportement des agents économiques." Le Pr Christian Schmidt (Paris Dauphine) y explique ainsi que " la neuroéconomie nous indique que, si les décisions sont logiques, elles sont le résultat d’arbitrages entre émotions et raisonnements." Elle démontrerait scientifiquemetn que l’homo economicus n’est pas qu’un agent dont les décisions sont fondées rationnellement (sur son intérêt). Elle s’inscrit dans le "long chemin" vers ce que le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux appelle " une théorie matérialiste plausible des fonctions supérieures du cerveau " qui permettrait d’élaborer des modèles prédictifs des prises de décision.

Voir aussi l’entretien avec Alain Ehrenberg dans Carnets de santé.




     
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