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Entretiens
 
" La consultation ", un film avec des acteurs de santé
 
Crécy (de) Hélène
décembre 2007, par serge cannasse 

Après des études de lettres et philosophie, Hélène de Crécy obtient un diplôme en sexologie et santé publique. Avant La Consultation, elle a réalisé deux documentaires : Désirs d’amour (2002) aborde le thème du handicap physique et de la sexualité, Secrets d’hommes (2004) porte sur l’impuissance masculine due aux pathologies prostatiques. Elle est également l’auteur d’un court métrage (La Girafe) et termine l’écriture d’un long métrage de fiction : Vera Icon.

Comment avez vous eu l’idée de réaliser un film sur le travail quotidien d’un médecin généraliste ?

J’ai été élevée aux Antilles, dans une famille nombreuse (nous étions 7 enfants). Quand le médecin venait pour l’un, il en profitait, d’un regard, d’un geste d’auscultation, d’une question, d’une attention pour passer tout le monde en revue … Il nous connaissait tous très bien, il se souvenait de chacun de nous. Pour moi, le médecin, c’était la mémoire de la famille. Arrivée à l’âge adulte, j’ai consulté deux ou trois généralistes à Paris pour des babioles. C’est à peine s’ils me regardaient ; je disais ce que j’avais, ils remplissaient des papiers, une ordonnance, et c’était tout. Il ne s’était rien passé. Le film a commencé par cette interrogation : où sont passés les médecins ?

Qu’a de particulier le médecin du film, Luc Perino ?

Avant tout, c’est un clinicien, c’est-à-dire quelqu’un qui travaille avec le patient.

Il fait de la clinique. Ce terme « clinique » du grec klinikê tekhn consiste originellement en une médecine exercée près du lit du malade. C’est une pratique qui se base avant tout sur l’observation du patient. Il s’agit de voir, de sentir, de palper, bref ! d’être au plus proche de la manifestation des signes et symptômes qui peuvent prendre mille et un visages. Luc Perino, en bon clinicien, sait tout de suite ce qui se passe, mais il laisse venir. Il a un très grand savoir sur la maladie, beaucoup d’expérience, mais il écoute l’être humain qui lui parle, la façon dont il vit sa maladie et la façon dont il se positionne par rapport à la douleur. Dans une séquence du film, une femme s’inquiète du fait que le médecin ne regarde pas les résultats échographiques avant d’ausculter son mari : « Mais vous ne regardez pas les images ? » (Elle vient de lui donner l’enveloppe des examens). Et il lui répond : « Mais non ! Je fais confiance au radiologue : le compte-rendu me suffit. » Les patients aussi changent : ils veulent de la technologie de pointe, des prescriptions pour des examens toujours plus poussés, sinon ils ont l’impression que le médecin ne fait pas son boulot. Leur corps devient un objet qui leur est étranger, qu’ils ne connaissent pas. Il est remplacé par des images.

Ce médecin a également une façon étonnante de toucher les gens : il les effleure, mais donne l’impression de plonger profondément en eux.

Valéry disait : « Ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau. »

Ce que montre bien votre film, c’est que, derrière les comportements de certains patients qui peuvent agacer, il y a de la détresse. Je pense à cette femme qui vient avec sa liste à renouveler : elle vient faire son marché ! C’est pour cela que votre film n’est pas seulement un film sur la médecine générale.

Je crois qu’il pose la question du confort et de la prise en charge : qu’est-ce que ça veut dire « prendre en charge quelqu’un » ? Où est la personne, là dedans ? J’ai demandé à Luc : « Qu’est-ce que tu penses du droit à la santé ? » ça l’a vraiment énervé ! « Relis le texte de l’OMS : on a droit aux soins et au bien-être, mais je ne peux pas apporter la santé sur un plateau d’argent : les gens doivent être acteurs de leur santé. » C’est à ce moment que j’ai compris comment il était médecin : il fait son métier avec passion, il aide les gens à retrouver ou maintenir leur santé, mais ces personnes doivent aussi se prendre en charge, arrêter la surenchère des médicaments, comprendre ce qui va à l’encontre de leur santé et de leur bien être.

J’ai été frappée de voir que beaucoup de gens venaient avec en tête un « droit à la santé » qui est devenu un acquis. Notre système de soins est un des plus performants, et c’est une excellente chose, mais rares sont les personnes qui osent interroger l’usage qu’ils en font réellement. Ce qui crée de nombreux déséquilibres, notamment budgétaires… et qui parfois détourne ce métier de sa fonction première.

On dirait que chaque séquence du film est construite comme un acte théâtral…

Pendant la période de repérage, j’avais remarqué qu’il y avait trois temps qui rythmaient le fil de la consultation ; c’était comme une dramaturgie théâtrale, mais infiniment discrète, ce qui fait que le film est miniaturiste, ou impressionniste. Premier temps : le patient essaie d’exprimer ses maux avec ses mots ; il y arrive ou pas ; il expose, le médecin écoute. Deuxième temps : examen clinique, sur la table d’examen, et pose d’un diagnostic ; c’est un temps très plein. Le troisième temps est celui du contrat thérapeutique : d’un seul coup, le médecin propose quelque chose, le patient est d’accord ou pas.

L’important pour moi était de rendre cette temporalité, de redonner ce rythme au montage, avec le problème qu’une consultation dure entre 20 et 40 minutes et le film une heure trente ! Il fallait donner l’illusion de ne rien avoir enlevé à chaque consultation. Je voulais un film très sobre, montrant une médecine de tous les jours, avec la possibilité pour le spectateur de s’identifier au patient ou au médecin. Il était important pour moi de montrer que ces histoires pouvaient être celles de tout le monde. Les gens se sont donnés tels quels, une sorte de vérité s’en dégage parce qu’il est difficile de mentir quand on a mal. La souffrance impose une mise à nu dans laquelle on peut tous se retrouver et se regarder de ce fait avec compassion, amusement, et beaucoup de douceur toujours dans le film. En tout cas, c’est le regard que je porte et que j’espère partager.

Le film donne l’impression que les gens viennent avant tout pour des problèmes existentiels.

Vous avez cette scène où une vieille dame vient avec sa fille, pour un problème cardiaque. Elle n’a pas pris ses médicaments ou a peut-être oublié… Petit à petit, on s’aperçoit qu’elle n’en peut plus, qu’elle en a marre de tout et surtout de la vie en laquelle elle ne trouve plus sa place. Plus rien ne lui dit et tandis qu’elle parle des pulsations de son cœur, la main posée dessus, on lit sur le visage de sa fille qu’elle a peur qu’il lui arrive un accident cardiaque… Et tout à coup, il se passe autre chose, quelque chose d’inattendu… mais qui donne la clef de cette consultation.

C’est selon moi, une des plus belles scènes car elle éclaire toutes les autres qui la précèdent. Ce qui fait le plus peur dans cette séquence, ce n’est pas tant le problème cardiaque que le problème de la dépression qui remonte à loin. On a tous envie à la fin, qu’elle trouve ce regain d’énergie et d’amour de la vie et lorsque le médecin lui demande désemparé : « qu’est-ce que je peux faire pour vous », elle trouve d’elle-même les mots : « rien, vous ne pouvez rien faire pour moi, c’est à moi d’agir, sinon… ».

Comment avez vous eu l’idée des intermèdes, moments précieux où le médecin commente ce qui vient de se passer ?

Quand les patients quittaient le cabinet, il m’invitait à m’asseoir à leur place et me parlait. J’ai été impressionnée par sa capacité à se remettre en question. C’est dans ces moments aussi que j’ai réalisé à quel point ce métier est éprouvant. Parfois, il s’allongeait sur la table d’examen, juste pour dormir un peu.

Nous avions un maître mot entre nous : maïeutique. Il l’a vraiment réalisé quand il a vu le film monté (il n’avait rien vu avant, il me faisait confiance). Au début du tournage, il m’avait dit : « Les patients savent très bien ce qu’ils ont, seulement ils ne savent pas le formuler. Je les aide à le faire. Ils savent quand c’est grave ou pas. » Nous avons besoin du regard de l’autre pour pouvoir se dire que nous avons « quelque chose », parce que c’est angoissant. Lacan a dit : « L’angoisse est un affect qui ne trompe pas. »

Pour moi, la santé n’est pas seulement reliée au corps, c’est aussi un état d’être, une liberté, une liberté qu’on se donne à vivre tous les jours. C’est un rapport à la vie. Je l’ai compris en filmant des personnes handicapées. Certaines sont très diminuées physiquement, mais elles sont pourtant dans un état de santé excellent, parce qu’elles ont ce rapport à la vie. Et à l’inverse, certaines personnes ont « tout » et sont malheureuses. Luc a une qualité extraordinaire : il se met au niveau de chacun, il peut écouter n’importe qui. Il fait quelque chose en quoi je crois énormément : il construit un espace-temps commun à lui et au patient, dans lequel chacun met son désir, son être à soi, et accepte celui de l’autre. A la fin de la première journée de repérage, il m’a dit : « Voilà encore une journée remplie d’humains. » Il traite de l’humain, pas seulement de la douleur. La douleur n’est qu’un point qui ouvre vers autre chose. C’est cela qu’il faut comprendre pour s’en dégager, pour qu’elle ne soit pas étouffante, paralysante, tétanisant. Ça n’est pas la même chose de dire « j’ai une maladie » et « je suis malade ». Parce que le médecin s’occupe de l’état d’être en chacun de nous, qu’on soit petit ou grand, qu’on vienne pour un bobo ou pour quelque chose de plus grave, parce qu’il est au cœur déchiré du vivant, c’est avant tout du rapport à son propre vécu dont il est question. Oui, ce film il me semble que c’est un condensé de vie, ni plus ni moins.

Histoire d’un tournage

Au plus près du corps c’est l’âme qui surgit…

« Un jour, dans une librairie, j’ai vu un bouquin dont la couverture bleue m’a interpellée. C’était Carnets de santé, de Luc Perino. Je l’ai lu en une nuit. Le lendemain, avec en tête l’idée d’un film, j’ai appelé Luc. Nous nous sommes rencontrés et je lui ai demandé la permission d’assister à ses consultations. Il a accepté, à condition qu’il n’y ait ni caméra, ni prise de son, ni appareil photo, ni prises de notes. Ce repérage m’a donné à envisager la consultation comme un mini théâtre, avec ses entrées, ses sorties, son unité de champ et de lieu et une très grande diversité humaine de tons, de paroles, de détresses, de maux, de douleurs. Au-delà de ce mal être et de cette vulnérabilité, chacun y allait de sa dignité et de sa vérité. L’enjeu était là, grandeur nature.

Je suis revenue pour prendre des notes et écrire un projet. Luc pensait à une émission radio, ou à des entretiens écrits, mais moi, c’était un film qu’il m’importait de mener à bout. Il a accepté que je réalise des enregistrements sonores, ce que j’ai fait lors d’un troisième repérage. Cette matière était pleine de moments de poésie, de cris, d’affolement, de détresse, de rires, de larmes. Le film était là, tout proche. Encouragée par ma productrice, Caroline Roussel, le projet a pris la forme d’un vrai scénario, que nous avons envoyé au CNC (Centre national du cinéma). Quelques mois plus tard, nous avons eu le bonheur d’avoir une réponse positive de la commission d’avance sur recettes, avec une remarque : « comment allez vous filmer, pour filmer le plus intime de l’intime ? ».

Luc a accepté que je vienne avec une mini-caméra pendant deux jours. Je prenais le soin de prévenir les patients de ma présence et de mon projet. Le bout-à-bout des scènes filmées nous a confirmé que non seulement cette part d’intime pouvait être filmée, mais qu’elle avait du sens : s’en dégageaient une maïeutique ainsi qu’un champ de conscience et de confiance qu’il me semblait importants de restituer dans le film. Après réflexion, il nous a semblé que le dispositif filmique serait plus juste avec deux caméras pour pouvoir mettre en place le jeu des champs et contrechamps et ce d’autant plus qu’il m’importait de filmer l’examen clinique, qui est vraiment le cœur de la consultation. J’ai expliqué à Luc que nous devions être au moins trois : un ingénieur de son, un chef opérateur et une assistante qui s’occuperait de prévenir les patients et leur expliquerait ma démarche.

Premier jour de tournage : catastrophe ! Luc ne s’était pas attendu à ce qu’il y ait tout ce matériel, tous ces éclairages. Il voulait tout arrêter. Comme il n’avait pas été gêné quand j’étais seule à filmer, nous avons décidé de revenir à cette solution, mais restait le son. C’est un film où la parole, les respirations, les temps de silence ont une importance cruciale. Susanne, l’ingénieur du son, a fait une installation pour que nous ayons un résultat qui soit homogène et au plus près du grain de la voix, avec un dispositif le plus discret possible. Elle mixait « à l’aveugle » dans une pièce à côté… Isabelle, mon assistante, m’a aidée pour les caméras et Jean-François, le chef opérateur, m’a aidé à obtenir cette douceur picturale qui me tenait tant à cœur. Peu à peu, on a trouvé le bon rythme.

J’ai écrit un résumé de ma démarche. Dans la salle d’attente, Isabelle le remettait aux gens et leur expliquait le pourquoi et le comment du film ; 65 à 70 % des gens disaient « oui » spontanément. Quand ils ne voulaient pas, je m’éclipsais. Elle leur faisait signer un papier d’accord quand ils acceptaient d’être filmés. Nous en avons fait signer un autre quelques mois plus tard, à ceux que j’avais choisis pour le film, après qu’ils l’aient vu.

Les gens ont senti que ça n’était pas du voyeurisme, que je filmais un échange et pas seulement le médecin ou le patient. La projection a créé une sorte de petite famille : les gens ne se connaissaient pas, mais participaient à une aventure commune. J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour eux : ils ont donné leur image, leurs personnalités, leurs histoires personnelles… ce film a aussi trouvé son incarnation au travers de toutes ces émotions, de ces humeurs à l’origine de la médecine ancienne et qui sont le sang, la sueur, les larmes …

En cela, je tiens à leur rendre hommage comme à toutes les personnes qui, de près ou de loin, ont participé à ce film. »

Entretien paru dans le numéro du 26 mars 2007 du Panorama du médecin.

Voir aussi l’article ” Un film à voir absolument : la Consultation ” paru dans la Revue du Praticien médecine générale du 13 mars 2007 et sur ce site.

Luc Perino. Carnets de santé. Calmann-Lévy, 2004.




     
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