Accueil  > Professionnels de santé > Démographie médicale : incitation, désincitation, énervements
 
Professionnels de santé
 
 
Démographie médicale : incitation, désincitation, énervements
octobre 2007, par serge cannasse 

Le mouvement de grève des internes en médecine incite à revenir brièvement sur les problèmes de démographie médicale, bien que soit déjà paru sur ce site l’essentiel de ce qu’il est raisonnable d’en penser, à partir des travaux de la Drees et de l’Irdes (voir " ECN 2006, démographie médicale : où en sont les scenarii catastrophe ?" et " Démographie médicale : des pistes dans le désert ").

Mais qui lit ces travaux, bien écrits, bien documentés, courts, faciles d’accès et gratuits ? À l’évidence, pas grand monde.

Un problème incontestable de répartition des médecins

Un article du Monde (12 juillet 2007) a bien formulé le problème : " La France n’a jamais compté autant de médecins - pas loin de 213 000 praticiens en exercice, généralistes ou spécialistes, libéraux et salariés. Soit 90 % de plus qu’il y a trente ans. Et pourtant, il lui faut recruter des médecins originaires d’Afrique noire, du Maghreb et d’Europe de l’Est pour assurer les gardes et le fonctionnement de certains services dans les hôpitaux éloignés. La densité de praticiens, notamment généralistes, de l’ordre de 340 pour 100 000 habitants, est une des plus élevées d’Europe. " Le problème est dans leur répartition, ce qui a mis quelques années à être admis, mais ça y est, c’est fait ! " Les campagnes ont été les premières à tirer le signal d’alarme. Mais la pénurie de médecins commence à menacer les banlieues, où les départs anticipés de praticiens âgés peinent à être remplacés." " Aux disparités géographiques s’ajoutent les déséquilibres de la pyramide des âges dans certaines spécialités." " La médecine générale (40 % de femmes) reste sous-valorisée auprès des jeunes."

Comment y remédier ? Comme le souligne un travail de l’IRDES rapporté dans le même article (et résumé sur ce blog), des tas de mesures disparates ont été prises, avec " absence d’évaluation de toutes ces dispositions. " Jusque là, pas de surprise, hélas ! " Au niveau national, l’Etat et l’assurance-maladie privilégient les aides financières à l’installation. A l’échelle régionale, les mesures portent principalement sur la formation et soutiennent les initiatives des professionnels de santé visant à s’organiser autrement."

Même si " le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie n’hésite pas à lever (le) tabous (de) la liberté d’installation ", " les responsables de la santé semblent unanimes à considérer que les aides financières ne suffiront pas à corriger les disparités et, surtout, ne règlent en rien les attentes des médecins."

S’inspirer du protocole d’accord Assurance maladie - infirmières libérales ?

Cependant, le protocole d’accord entre l’assurance maladie et les syndicats d’infirmières libérales, signé le 22 juin 2007, " ouvre la brèche ". " Dans les bassins de vie à faible densité d’infirmières libérales, des mesures d’incitation à l’installation devraient être développées et les installations en groupe favorisées. A l’inverse, dans les bassins à très forte densité, les nouveaux conventionnements devraient être suspendus pendant 12 mois et les infirmières cessant leur activité ne pourront être remplacées." (Infirmier.com du 23 juin 2007 )

Ça donne des idées. En préalable d’un entretien avec Michel Chassang (président de la Confédération des syndicats médicaux français ), les Echos notent (17 septembre 2007) : " Michel Régereau, président de l’Union nationale des caisses d’assurance-maladie (Uncam), (a) estimé dans « La Tribune », que l’on ne « devait plus laisser une liberté totale d’installation (aux médecins libéraux) ». (...) la Cour des comptes a recommandé la mise en place de « pénalisations financières » pour les médecins s’installant dans des zones surdotées en professionnels. "

Qu’en pense Michel Chassang ? " Il y a un problème de répartition des professionnels de santé, c’est clair. Nous l’avons pris à bras-le-corps en signant, il y a trois mois, un accord avec l’assurance-maladie, qui prévoit une majoration de 20 % des honoraires dans les zones où l’on manque de médecins, et la mise en place d’un observatoire pour en évaluer l’impact, en vue, le cas échéant, d’aller plus loin et de prendre des mesures désincitatives, telles que la moindre prise en charge des cotisations des praticiens s’installant en zone excédentaire. Entendre la Cour des comptes affirmer que c’est inefficace, ce n’est pas sérieux." Et de l’application aux médecins d’un accord inspiré de celui avec les infirmières ? " Ce serait une vraie folie, un casus belli."

Enfoncer le tabou : le corps médical est au service du public

Mais le Président de la République déclare : " Il va falloir faire la même chose." (Le Figaro du 19 septembre 2007) Effectivement, " le projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2008 (PLFSS), adopté (...) en Conseil des ministres et présenté le 23 octobre à l’Assemblée, prévoit (...) de lier le conventionnement des praticiens à la densité de professionnels en place dans la zone d’exercice." (Les Echos du 12 octobre 2007) Les associations de jeunes médecins réagissent : " la réglementation des installations serait injuste, inefficace et dangereuse."

Certains leur donnent tort. Ainsi Daniel Lenoir, directeur général de la Mutualité française : " À refuser de toucher à un principe vieux de 80 ans, on a fini par oublier l’essentiel : à savoir que le corps médical doit être au service du public, et ce d’autant plus qu’il est financé par la collectivité." (La Tribune du 26 septembre 2007) Et Christians Saoult, président du Collectif interassociatif sur la santé (Ciss) : " Nous estimons souhaitable d’essayer des mesures incitatives. On peut très bien imaginer l’instauration de forfaits pour aider à l’installation des médecins dans les zones désertées. Il serait aussi possible de reconvertir certains hôpitaux en centres de santé. (...) Il s’agit d’une profession dont les revenus sont assurés par les cotisations de tous les Français." (La Croix du 2 octobre 2007)

Contraintes d’installation : inefficaces

Mais d’autres leur donnent raison. Julien Mousquès, chercheur à l’Irdes : " Les rares expériences de contrainte d’installation menées au Royaume-Uni pendant 50 ans, en Colombie-Britannique et aujourd’hui en Allemagne montrent qu’elle n’est pas efficace." Pour lui, le plus "efficient" est " d’agir d’abord sur leur formation (des jeunes médecins) : soit en leur montrant l’attrait de l’exercice de la médecine dans les zones mal desservies, soit en en renforçant leur capacité à exercer dans ces zones et favoriser ainsi leur maintien, en particulier dans les disciplines de soins primaires et de proximité. Ensuite, en les aidant à se regrouper ou à travailler en réseaux entre professionnels, car ce que les jeunes redoutent plus que tout dans ces déserts, c’est d’être isolés et d’avoir à travailler 24 heures sur 24." Cependant, il ajoute : " Laisser l’organisation du système aux conventions entre la Cnam et les syndicats de médecins, c’est risquer de noyer le poisson dans des mesures dilatoires. La Cour des comptes rappelait que les accords conventionnels avaient fini par "subordonner l’organisation du système de soins aux objectifs d’optimisation des revenus." (La Tribune du 26 septembre 2007)

Le vrai problème : que veut on de la médecine générale ?

Jean de Kervasdoué (dont un entretien a été publié sur ce blog), qu’on ne peut guère suspecter de tendresse pour la CSMF : " C’est une mesure qui ne marche pas. (...) Quand un médecin ne peut pas s’installer dans la région où il le désire, il travaille quelques années à l’hôpital en attendant de pouvoir le faire. (...) Cela risque de détourner encore plus les étudiants de la médecine générale. Or la question cruciale aujourd’hui, c’est celle-là. (...) C’est moins une question de revenus que de conditions de travail.(...) La profession de généraliste est dévalorisée en partie parce que la réforme de 2004, malgré l’instauration du médecin traitant, a été incapable d’aller jusqu’au bout dans la définition du rôle du médecin généraliste. " (La Croix du 2 octobre 2007)

Yann Bourgueil, chercheur à l’IRDES et spécialiste de la démographie médicale : " Il y a eu des mesures, beaucoup de mesures, mais elles ont été très peu évaluées, et aussi très peu mises en œuvre. (...) Ce sont des mesures le plus souvent d’ordre financier qui ont été prises, mais elles sont disparates. " Proposant la création d’un guichet unique pour renseigner les jeunes médecins sur tout ce qui existe, il ajoute : " Parler de mesures coercitives, c’est éviter de parler de quelles missions pour la médecine généraliste. (...) Il n’y a pas de politique visible sur les soins primaires (...) alors qu’il y a un changement sociologique très fort, avec une féminisation du corps médical, une envie de travailler différemment." (Libération du 6 octobre 2007)




     
Mots clés liés à cet article
  infirmier(e)s territoires démographie médicale médecins
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
• Histoires de soigner ou le Lavadonf...
• Internat en médecine générale : un parcours initiatique...
• Démographie médicale à Paris : le double langage de la Sécurité Sociale...
• Dépassements d’honoraires : le débat est engagé...
• Formation initiale infirmière : le modèle suisse à Limoges...
• Pourquoi certains médecins prescrivent beaucoup et d’autres moins....
• Toubibs ! merci de fixer vos idées !...
• On manque d’infirmières : oui, et alors ?...
• Infirmières en pratiques avancées : une étude comparative de l’OCDE...
• L’art médical est une enquête policière...
• Problèmes de santé des généralistes : la fatigue et le stress, avant tout...
• Démographie médicale et origine sociale des médecins...
• Pour la reconnaissance au niveau master des sages-femmes...
• Transparence de l’information médicale : pour le Formindep et l’UFC-Que choisir, la loi n’est pas respectée...
• Défense et illustration des ostéopathes...
• Rémunérations des médecins dans 14 pays de l’OCDE ...
• L’Ordre infirmier au complet...
• L’Ordre des pharmacien perquisitionné !...
• Chargée de communication du secteur associatif ? kaissqueussé ?...
• Démographie médicale : une cartographie des généralistes par des généralistes...
• Démographie médicale : les données 2008 de l’Ordre des médecins...
• Quels patients et quels problèmes dans les cabinets des médecins généralistes ?...
• Un communiqué de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes à propos de ses opposants...
• Un appel en faveur de la médecine générale...
• Hommage au Dr Patrice Muller...
• Souffrance psychique : les généralistes « inventent » une maladie...
• Les infirmières libérales en ont assez d’être méprisées...
• Secret médical : du colloque singulier au DMP...
• La représentativité des syndicats médicaux...
• Lettre ouverte aux acteurs de l’éducation thérapeutique du patient...
• Élections à l’Ordre infirmier : taux de participation plus élevé que prévu...
• Visiteurs médicaux, information des médecins et torture...
• Des syndicats médicaux à l’amende pour incitation abusive au dépassement d’honoraires...
• Infirmières, kinésithérapeutes : désOrdres...
• Rémunération des médecins généralistes : les temps changent...
• Les infirmiers en cancérologie pour la reconnaissance de leur spécialité...
• Ordre des infirmiers : un dossier d’Infirmiers.com...
• Création de l’Académie des Sciences infirmières...
• Généraliste, sérieux et drôle : c’est possible !...
• Les infirmières en santé au travail en colloque...
• Cadre de santé : un historique...
• Formation médicale continue "sous dépendance"...
• Comment installer les jeunes médecins dans le désert : les propositions du SMG...
• Deuxième colloque de la Fondation GSK : soigner le sida en Afrique...
• Petit traité de la décision médicale (un livre de Pierre Lecoz)...
• Réforme du statut des praticiens de CHU : une proposition de René Frydman ...
• Les infirmières aiment leur travail, pas leurs conditions de travail...
• Chirurgiens-dentistes : démographie et horizon 2030...
• Réforme de l’Université et facs de médecine...
• Démographie médicale : pour le Conseil national de l’Ordre des médecins, un problème de répartition...
• Médecine du travail et médecine scolaire, spécialités en crise...
• Le Haut conseil des professions paramédicales est officialisé...
• Des hommes sages-femmes...
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être