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Problèmes de santé
 
 
Dépendance et addiction : deux termes qui ne se superposent pas
avril 2010, par Roland Narfin 

Il est parfois utile de revenir à l’étymologie des mots pour mieux saisir la réalité qu’ils indiquent. Celles de « dépendance » et de « addiction », qui dérivent tous deux du latin, permet de comprendre en quoi les deux notions ne sont pas équivalentes, la seconde ouvrant à une approche plus complète, au risque d’être trop large.

Chacun a une expérience personnelle de la « dépendance », au sens où il a des comportements qui sont des habitudes (relationnelles, alimentaires, etc). Si la notion de dépendance "pathologique" fait appel au mésusage, au sens d’usage néfaste pour la santé..., il est difficile d’en donner une définition, comme en témoignent celles qui ont été proposées depuis plus de 40 ans, variant avec l’évolution de nos conceptions et parfois trop réductrices ou au contraire trop extensives.

Dépendance : la domination

Dépendre vient du latin « dependere », pendre de, être suspendu à, détacher une chose qui était pendue (Littré) ; au sens propre et au sens figuré : « être lié à ». Dans le vocabulaire juridique médiéval, il désignait la relation entre un fief vassal et un fief dominant.

La dépendance indique donc une perte manifeste de la liberté, comme l’attestent certains propos recueillis : « C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en passer », « je suis plus à l’aise avec », « je suis plus intéressant avec … », « je n’ai plus de volonté… », « c’est ça qui me tient… », « j’ai perdu ma liberté… ». Elle regroupe des conduites unies par un rapport de domination et de besoin.

Elle pose le problème complexe de faire exister ensemble un modèle l’expliquant « en général » et les spécificités biologiques, pharmacologiques, psychopathologiques, socioculturelles de chaque type de conduite (ainsi que de sa prise en charge thérapeutique). Ainsi, aujourd’hui, il n’est plus possible d’envisager la dépendance alcoolique en se restreignant au seul produit.

L’addiction : la contrainte par corps

À la notion de dépendance, qui implique une relation duelle entre un sujet et un produit ou un objet, il faut préférer la notion d’addiction, parce que, comme le dit A.Memmi, de fait « la dépendance est une relation trinaire : deux partenaires et un objet ». Toute conduite addictive nécessite la rencontre entre trois acteurs. Par exemple, dans le cadre de l’alcool, il s’agit d’un sujet (le dépendant alcoolique, sa vie psychique), un pourvoyeur (l’alcoolier, le vendeur d’alcool ou ce qui fait lien) et l’objet de pourvoyance (l’alcool).

Il n’y a donc pas lieu de superposer les notions d’addiction et de dépendance. La dépendance ouvre sur un lien à un autre « perverti » : le sujet utilise la dépendance à un « produit » comme un bouclier, une défense contre une réalité intérieure intolérable ; il s’agit d’un « entre-deux » évitant au sujet d’aborder son intime.

Alors que l’addiction renvoie à un extérieur, à un symptôme, à un signe visible, à une conduite. Elle ouvre à la dimension du corps et de la jouissance. Loin d’être, comme on le croit souvent, un néologisme anglo-saxon, le terme « addiction » vient lui aussi du latin : addictus, « esclave pour dettes », dérivant de « se donner ». Il définissait une pratique de contrainte par corps infligée à des débiteurs devenant esclaves parce que ne parvenant pas à honorer leurs dettes. La définition n’inclut donc pas la référence à un objet.

Etymologiquement, le terme latin ad-dicere renvoie à six acceptions dont la notion de : . adjuger quelqu’un à quelqu’un d’autre . dédier, vouer, abandonner . attribuer au sens de mettre sous le nom de quelqu’un . dire au sens de donner ; l’esclave était dictus ad, « dit à tel » maître.

L’addiction met l’accent sur la contrainte à consommer, quelle que soit la nature du produit impliqué, contrainte qui est ici d’ordre pulsionnel.

Le vassal n’est pas un esclave (mais le serf l’est)

Le domaine d’application est donc large. Certaines dépendances semblent facilement y entrer, d’autres suscitent plus d’interrogation pour les y intégrer, comme s’il y avait deux groupes dans le champ addictif. Le « noyau dur » serait constitué des addictions stricto sensu, telles que celles liées aux substances psychoactives, la boulimie/anorexie, les achats pathologiques, les jeux et le travail… Les autres seraient celles pour lequel le terme est employé dans un usage plus « métaphorique », par exemple, les scarifications, la sexualité, les dépenses physiques…… Quoiqu’il en soit, on ne peut plus réduire le champ des addictions aux toxicomanies et à l’alcoolisme.

Or tout être humain évolue aussi dans l’excès et par l’excès, par la démesure. En ce sens, il en est « dépendant ». Ce qui signe l’addiction, ce n’est pas le comportement en lui-même, fut-il excessif ou démesuré, mais l’utilisation qu’en fait le sujet... : vassal ou esclave ?

Références :
M.Jacquet et A.Rigaud, Emergence de la notion d’addiction dans l’histoire de la psychanalyse, In Anorexie, addictions et fragilités narcissiques, PUF,Paris 2001, Ed 2002
A.Memmi, La Dépendance, Paris, Gallimard
P. Lembeye, Nous sommes tous dépendants, Edition Odile Jacob, Paris, 2001
J.L Pedinielli, G. Rouan, P. Bertagne, Psychopathologie des addictions, Puf, 1997

Roland Narfin est psychologue clinicien au Greta des métiers de la santé et social (section AISP - action, intégration sociale et professionnelle).

Photo : Italie, 2009 © serge cannasse




     
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