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Du secret de l’homo/bi-sexualité au militantisme, de multiples trajectoires
mars 2015, par Mathilde Coudray, Marjory Corbinaud, Elisabete de Carvalho 

En 2013, l’Observatoire de SIS Réseau a recueilli le témoignage de 2 051 personnes homo/bisexuelles sur le vécu de leur orientation sexuelle. En tous lieux et prenant de multiples formes, les discriminations et la crainte d’être discriminé concernent encore quatre personnes sur cinq. Alors que l’homosexualité gagne en visibilité dans la sphère publique et se banalise, quelle est la réalité du vécu de cette orientation sexuelle de nos jours ?

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Pourquoi cette enquête ?

Si depuis plus de 20 ans l’homosexualité n’est plus considérée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme une pathologie mentale, l’enquête sur la sexualité des français menée en 2006 révèle que 17 % des femmes et 26,6 % des hommes assimilent l’homosexualité à une sexualité contre-nature (Bajos, 2008). Alors que l’homosexualité est de plus en plus visible dans la sphère publique (Broqua, 2003), parallèlement les débats sur le mariage civil pour les personnes de même sexe menés en 2012/2013 ont rendu audibles et contribué à banaliser des discours homophobes dans l’espace public. L’association SOS Homophobie a recensé dans son dernier rapport le plus grand nombre de témoignages d’actes homophobes depuis sa création (SOS Homophobie, 2014). Dans ce contexte, SIS Association a voulu donner la parole aux personnes homo/bi-sexuelles.

Une participation record

En un mois, 2 051 personnes ont témoigné. La participation exceptionnelle à cette enquête semble conforter l’actualité et la légitimité de cette problématique autour du vécu de l’orientation sexuelle en France. Un participant sur deux est un homme homosexuel (48,4 %) et plus d’un quart une femme homosexuelle (27,8 %). Les bisexuels masculins représentent 13,7 % de l’échantillon et les femmes bisexuelles 8,8 %. De plus, 25 personnes intersexes ou trans de genre masculin ou féminin ont participé, également réparties entre homo (n=12/25) et bi-sexuelles (n=13/25).

Un constat préoccupant

Spontanément, une personne sur deux estime avoir déjà été discriminée en raison de son orientation sexuelle (47,8 %). À cette proportion déjà très élevée vient s’ajouter celle des participants qui n’ont pas le sentiment d’avoir déjà été discriminés mais qui ont reconnu avoir déjà vécu l’une des situations listées dans la suite du questionnaire : près des deux tiers d’entre eux ont déjà rencontré dénigrement, moquerie, injure, harcèlement, agression physique et/ou outing (divulgation de l’orientation sexuelle sans le consentement de la personne concernée) en raison de leur orientation sexuelle (64,7 %). Au final, huit personnes sur dix indiquent un sentiment global de discrimination et/ou au moins une situation vécue (81,6 %). Près de six personnes sur dix ont vécu au moins un évènement discriminant dans la rue, espace le plus pointé du doigt (58,9 %). La rue renferme notamment les plus fortes proportions de personnes injuriées (39,2 %) ou moquées (36,6 %) et concentre aussi les plus hauts taux d’agressions physiques (9,2 %).

La crainte de la stigmatisation et ses conséquences psychosociales

Plus de huit participants sur dix vivent avec l’appréhension d’être discriminés en raison de leur orientation sexuelle (86,4 %). Vivre au quotidien avec cette crainte impacte essentiellement le bien-être mental. Importante (22,1 %) ou modérée (45,7 %), cette influence est notée par les deux tiers des participants. La question de la dicibilité est souvent au cœur des préoccupations : mentir sur son orientation sexuelle et se cacher pour ne pas prendre le risque d’être jugé et rejeté ou s’affirmer et craindre les réactions engendrent un « poids » psychologique évident. Témoignant de la pression sociale, de nombreux participants rapportent des difficultés sur le fait de « pouvoir être soi-même » voire de « s’accepter », ou encore être « en état d’alerte permanent ».

La vie professionnelle est le second domaine où cette crainte émerge. En effet, trois personnes sur cinq déclarent que cette appréhension a une influence au travail et près d’un quart d’entre elles estime important cet impact sur leurs activités professionnelles (37,7 % et 24,5 %). Ainsi, les personnes redoutent que la connaissance de leur orientation sexuelle au travail engendre une baisse ou une perte de crédibilité. Certains rapportent leur propre mise à l’écart du groupe de collègues pour ne pas partager d’éléments concernant la vie privée.

Les relations amicales sont également impactées par cette appréhension de la discrimination (47,4 %) : méfiance à chaque nouvelle rencontre, tendance à être « sur la défensive ». Il convient souvent de ne pas révéler son orientation sexuelle dans un premier temps. Certaines personnes séparent d’elles-mêmes leurs groupes d’amis homosexuels et hétérosexuels, et ne fréquentent parfois plus que des personnes de même orientation qu’elles.

Par ailleurs, pour plus d’un tiers des personnes les relations amoureuses sont impactées par ces discriminations craintes ou vécues (35,6 %). L’absence de liberté quant au fait de rendre visible ou non leur relation, le fait que les partenaires n’aient pas tous les deux réalisé leur coming out (voir note en bas de page) ou encore l’absence de légitimité ou de reconnaissance de cette relation par les proches, peuvent être autant de sources de conflit au sein du couple. Enfin, trois personnes sur dix estiment que cette appréhension à une influence sur leur santé (31,1 %).

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Des trajectoires individuelles face à la présomption d’hétérosexualité : soi, les proches, les pairs

Face à de possibles stigmatisations et discriminations, des attitudes ou « stratégies » sont adoptées de manière plus ou moins conscientes. Bien que très diverses, ces stratégies peuvent être regroupées en cinq postures. En effet, si les expériences individuelles sont singulières, le vécu social de l’orientation sexuelle minoritaire unit les personnes interrogées.

►La dissimulation et le secret : cette posture consiste à taire son orientation sexuelle à une grande majorité de personnes, voire à toutes, et pour cela, à recourir fréquemment aux mensonges. Il s’agit d’ « esquiver » le stigmate et de se conformer à la norme. Ainsi, dans certaines circonstances, ces personnes peuvent inventer une vie hétérosexuelle. D’autres choisissent de ne pas avoir de vie affective et sexuelle (pas de relation sexuelle/célibat) ou de ne pas avoir de relations suivies. Pour mieux s’éloigner d’éventuels stéréotypes associés à l’homosexualité, ces personnes tendent à accentuer leur masculinité pour les hommes et leur féminité pour les femmes. Ces stratégies semblent favoriser l’isolement et le repli sur soi, ainsi qu’un mal-être dû à l’hyper-contrôle de soi, à l’autocensure, et à des difficultés à accepter son orientation sexuelle. Qu’elle soit encore adoptée au moment de l’enquête ou en référence au passé, cette position est la plus fréquemment citée parmi les stratégies rapportées par les participants (40,6 %).

►La méfiance et la discrétion : cette stratégie, qui représente près d’un tiers des postures évoquées (33,2 %), est basée sur la crainte récurrente d’être rejeté du fait de son orientation sexuelle. Ces personnes restent très discrètes quant à celle-ci. Elles sélectionnent les personnes à qui elles la révèleront et cloisonnent généralement les milieux publics, professionnels et la vie privée. Il s’agit d’une gestion clivée de la vie et des différents réseaux de sociabilité (amis hétéro/amis homo par exemple). Ces personnes peuvent notamment éviter toute marque d’affection en public et utilisent des pronoms neutres pour parler de leur partenaire à leur entourage non proche. Par ailleurs, certains attendent de réussir professionnellement avant de faire leur coming out.

►La rupture : un éloignement voire une rupture est parfois nécessaire pour les personnes dont l’orientation sexuelle n’est pas acceptée par leur famille ou leurs amis. Cette stratégie de l’« exil », évoquée minoritairement (8,4 %), peut passer par un changement géographique et/ou professionnel vers un milieu davantage LGBT-friendly (Lesbian Gay Bisexual Transgender). Certains participants indiquent carrément une rupture avec les personnes hétérosexuelles en les excluant systématiquement de leur vie.

►Le militantisme : il s’agit ici pour les participants (8,8 %) d’apporter une dimension politique à l’orientation sexuelle et de mettre en avant cette identité contre les discriminations. Les personnes ont réalisé un coming out général et militent pour faire avancer la question des droits des homo/bi-sexuels. Elles font très souvent partie d’une association LGBT : il s’agit d’expliquer et de « s’expliquer ». Cette implication semble parfois être impulsée par des discriminations vécues dans le passé et/ou participer à une acceptation/affirmation de soi.

►L’acceptation de soi et de la société, les stratégies « zen » : représentant un quart des stratégies citées par les participants (27,4 %), cette posture repose sur une certaine confiance en soi, mais également sur une « acceptation de soi » dans la société. Certains puisent leur légitimité dans leur confiance en la loi. À la différence de l’engagement militant, les personnes n’attribuent pas nécessairement de dimension politique à leur orientation sexuelle mais revendiquent plutôt une recherche d’authenticité et d’honnêteté envers eux-mêmes et les autres. Ces participants expliquent la plupart du temps être arrivés à ce niveau d’acceptation après un cheminement personnel plus ou moins long, parfois par le biais d’une relation durable. Souvent, une psychothérapie en a été le moyen, tout comme l’empowerment, fréquemment mis en avant pour vivre plus sereinement (s’informer, s’enrichir culturellement, lire des témoignages, etc.). Enfin, de multiples « outils » sont cités, pour déjouer la stigmatisation et s’accepter : l’humour, la méditation, le sport, l’écriture, la musique, etc. Ces personnes réussissent alors à dialoguer et à faire confiance aux autres. Et quand ça ne suffit pas, c’est l’indifférence qui est de mise, autrement dit « ignorer les cons ».

Pas nécessairement hiérarchisées ni figées dans le temps, ces cinq grandes attitudes ne sont pas isolées les unes des autres. Elles correspondent à des choix faits par les participants dans le passé ou au moment de l’enquête et sont potentiellement amenées à évoluer ou non selon l’expérience de chacun.

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Quelles perspectives ?

Les réflexions et les actions doivent continuer de se concentrer sur plusieurs domaines :

▪ accompagner en mettant à disposition des outils autour de la dicibilité de l’orientation sexuelle, en ciblant également les parents, professionnels de l’éducation, de la santé etc. ;

▪ promouvoir des politiques de management de la diversité en milieu professionnel, en offrant la possibilité aux homosexuels de réaliser leur coming out professionnel sans risque ;

▪ sensibiliser et informer les professionnels de santé sur les pratiques sexuelles homosexuelles ;

▪ protéger les droits des personnes en leur donnant les moyens d’obtenir réparation face aux discriminations subies ;

Enfin, la stigmatisation autour de l’orientation sexuelle reste liée à deux problématiques plus larges, celle d’une dichotomie des genres dont la domination masculine reste toujours visible dans les représentations et celle du culte du corps et de l’image, du « paraître », y compris au sein de la « communauté » homo/bi-sexuelle. La lutte contre la stigmatisation, liée à celle contre le sexisme, passe donc par une déconstruction des stéréotypes de genre, mais aussi par une remise en question de la dichotomie hétérosexualité/homosexualité pour donner davantage de légitimité à la bisexualité. Encourager et pérenniser les initiatives de sensibilisation au respect des différences et de la diversité au sein de la société au sens large, au-delà du domaine de la sexualité, ne pourra qu’avoir des effets bénéfiques sur l’acceptation des personnes homosexuelles et bisexuelles par elles-mêmes et par les autres.

coming out : " contraction de l’expression coming out of the closet, ou sortir du placard au Canada, désigne principalement l’annonce volontaire d’une orientation sexuelle ou d’une identité de genre " ( Wikipédia ).

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Pour plus d’informations et recevoir l’intégralité des résultats de l’enquête : observatoire@sis-reseau.org ou connectez-vous sur http://www.sis-reseau.org/sis_observatoire/

Photos : Ellora (Maharashtra, Inde), Hampi (Karnataka, Inde) ©serge cannasse
Galerie des images : Ellora - Hampi (bas reliefs)




     
Mots clés liés à cet article
  sexualité opinion liberté représentations discrimination
     
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