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Travail sur autrui : l’obligation d’inventer
 
Dubet François
décembre 2007, par serge cannasse 

François Dubet est sociologue, professeur à l’Universite de Bordeaux 2 (Victor Segalen), Directeur d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris), chercheur au CADIS et membre de l’Institut Universitaire de France. Depuis une trentaine d’années, ses recherches portent sur les mouvements sociaux, la ville, l’école et la théorie sociologique. Il a publié une vingtaine d’ouvrages. L’entretien est basé sur un des ses livres les plus marquants : "Le déclin de l’institution" (Seuil, 2002).

Dans un travail sur les infirmières hospitalières (mais aussi sur les éducateurs, les instituteurs, etc), vous parlez de « déclin du programme institutionnel ». Pouvez vous nous expliquer cette notion ?

Le programme institutionnel, c’est un ordre symbolique qui donne aux acteurs d’une institution un cadre pour interpréter leur pratique. L’hôpital était fondé sur un ordre supérieur légitimant son action : la rencontre entre la science et la charité, c’est-à-dire le mariage entre la science et la religion, entre le médecin et l’infirmière. Pour eux, le travail était d’abord une vocation, au contenu moral extrêmement fort, sur le modèle du dévouement. L’hôpital était un sanctuaire : la vie sociale ne devait pas y entrer. Le malade se soumettait pour obtenir son salut physique, comme l’élève à l’école pour son salut culturel et le croyant à l’église pour son salut religieux.

C’est un modèle qui s’est progressivement défait, pour de nombreuses raisons : le monde de la science est devenu très technique, très compliqué, très discuté, contrôlé, etc ; le monde de la compassion est devenu celui de la psychologie ; la vocation n’est plus tant morale que professionnelle ; l’hôpital n’est plus un sanctuaire, mais une très grosse entreprise ouverte au contrôle administratif et financier et à l’intervention des élus ; le malade est devenu un sujet, un acteur avec des droits.

Faut-il le regretter ?

Les médecins et les infirmières ont une sorte de nostalgie de ce monde, qu’ils idéalisent un peu, parce que si le travail était très lourd, il était aussi très simple, il n’était pas contesté : l’infirmière donnait soins et compassion, le médecin s’occupait de science. Aujourd’hui, le travail des infirmières, qui est celui que j’ai examiné, est devenu compliqué, pour 3 raisons : il nécessite des maîtrises techniques de plus en plus élaborées, la dimension relationnelle avec le malade est devenue le support du métier (ce que les écoles d’infirmières ont fortement soutenu, pour échapper à la toute puissance du médecin) et le fonctionnement du monde hospitalier est devenu complexe, avec la nécessité de beaucoup écrire pour laisser des consignes et se protéger de fautes médicales éventuelles. Ce qui leur donne des emplois du temps compliqués !

Cependant, elles n’ont aucune envie de redevenir des infirmières « cornette ». Elles ont le sentiment de faire un travail beaucoup plus intéressant, mais aussi d’un harcèlement continu par ce travail. Beaucoup disent « on court, on court » et se plaignent du manque de personnel. Par ailleurs, l’hôpital conserve une forte hiérarchie symbolique, avec la sacralisation de l’acte médical et le transfert du sale boulot vers l’aide soignante, mais elle est moins forte qu’avant. Le niveau culturel des infirmières a augmenté, le médecin n’incarne plus la croyance en la science et il est toujours possible de changer de service si le patron est tyrannique !

Les infirmières vivent donc dans le paradoxe d’avoir un métier à la fois de plus en plus intéressant et de plus en plus stressant, un métier qu’elles doivent construire, parce qu’il n’a plus de modèle unifié.

C’est pourquoi vous dites que le travail sur autrui est d’abord un travail sur soi ?

Oui. Les infirmières disent qu’il ne faut pas « se blinder », sinon on perd sa capacité relationnelle, mais que si on ne se blinde pas, on devient une plaie vivante. Le travail sur autrui (dans la justice, la police, l’école, l’hôpital) est devenu épuisant : la charge émotionnelle est intense. D’un côté, il est devenu plus excitant parce qu’il demande plus de responsabilité, de l’autre, il remet sans cesse en cause.

Il n’y a plus de distance symbolique, de système de consolation atténuant la cruauté du travail. Aujourd’hui, les acteurs reçoivent celle-ci en pleine figure, d’autant plus que l’exigence de bien traiter s’est considérablement élevée. On a la même chose à l’école : autrefois, les instituteurs considéraient qu’un élève était doué ou pas, donc un échec ne leur gâchait pas la vie ; aujourd’hui, tous les élèves ont le droit d’être doués, ce qui est certes un grand progrès démocratique, mais peut rendre les instituteurs très coupables ou très agressifs quand les élèves ne sont pas ce qu’ils voudraient qu’ils soient.

Cela entraîne une perte de confiance dans l’organisation de l’hôpital, avec une sorte de « on » généralisé pour désigner les autres services, l’administration, le ministère, avec le sentiment de s’en protéger dans le petit monde de son service. On est dans un système de plainte récurrent. Tout le monde se plaint tout le temps et tout le monde dit que ce qu’il fait, c’est bien.

Est ce la rançon de la complexité, qui fait qu’il est difficile de comprendre ailleurs que chez soi ?

Il me semble que le problème est que dans un monde démocratique, personne n’aime l’autorité, mais que tout le monde a besoin d’une autorité qui rassure, ce qui est sa vraie fonction, bien plus que de punir. Tout le monde a du pouvoir et personne n’assure l’autorité. Les enquêtes sur les cadres le montrent très bien : ils ont le sentiment que la hiérarchie s’est réduite et qu’ils doivent motiver des gens qui ne savent plus très bien qui sont les vrais patrons.

Les gens veulent être reconnus comme des égaux, mais en même temps comme des êtres singuliers, ce qui crée un ordre inégalitaire puisque chacun n’a pas la même singularité. En France, l’égalité est un droit aristocratique offert à tous.

A l’hôpital, les infirmières et les aides-soignantes ont le sentiment d’être méprisées par le « on ». C’est un monde où le thème de la faute est très important et en même temps, un monde où on sanctionne très peu. Il y a pourtant beaucoup de « petites » fautes, ce qui commence à poser de sérieux problèmes à de nombreux syndicalistes, parfois amenés à défendre des personnes indéfendables. Chacun est renvoyé à sa conscience, à son éthique. En conséquence, personne n’est jamais vraiment puni, mais personne n’est jamais véritablement reconnu. D’où le sentiment que le monde hospitalier est en train de perdre le contrôle de lui-même. Beaucoup disent : « c’est le grand bordel ».

Comment rétablir cet « autocontrôle » ?

Dans beaucoup d’entreprises, la gestion du personnel est basée sur l’idée que le mal absolu, c’est la routine ; le travailleur étant spontanément routinier, il faut changer souvent les règles du jeu pour qu’il ne puisse pas devenir routinier. Dans une enquête faite par un de mes étudiants, dans 3 entreprises très différentes les unes des autres, les modes de management changent tous les 2 ou 3 ans. Les gens en ont assez de mettre tout ce temps à apprendre de nouvelles règles pour être obligés en définitive d’en apprendre encore d’autres. En conséquence, ils se protègent et n’apprennent plus. Dans le monde de l’hôpital, on a quelque chose de ce genre avec le service hospitalier, qui est l’unité de l’organisation. Les gens ont souvent le sentiment d’être dans une équipe qui fonctionne bien et n’ont pas l’intention de se laisser perturber par ce qui les entoure. Ce qui est parfaitement rationnel.

Le problème est qu’il y a deux hiérarchies à l’hôpital, très séparées, mais ayant besoin l’une de l’autre. Les médecins ne peuvent pas faire comme s’ils étaient seulement dans une communauté de médecins égaux entre eux. Un hôpital, c’est aussi un parc foncier, de l’hôtellerie, des flux financiers considérables, des emplois. La culture organisationnelle et économique des médecins est extrêmement faible : c’est une culture profane, dépourvue de dignité. Dans leur formation, ils n’apprennent quasiment rien de l’organisation hospitalière, du système de santé et de l’économie de la santé. Je ne suis pas certain que les médecins de ville sachent qu’ils tirent leur niveau de vie de leur capacité à prescrire des dépenses publiques….

Il faudrait trouver des modes de management qui associent les gens. Mais les directeurs d’hôpitaux devraient aussi assumer leur rôle d’autorité, ce qui est aussi une manière d’associer les gens, paradoxale parce qu’elle se fait contre soi !

Cela implique une négociation permanente.

Mais l’hôpital est un monde où l’on passe sa vie à négocier ! On retrouve cela chez le malade, qui est devenu de plus en plus difficile à gérer. Quand il se plaint de la qualité de l’hôtellerie, par exemple, quand il agit en tant qu’usager, on le critique. Mais on lui demande par ailleurs de prendre les décisions qui le concerne, on le pose comme expert, ce qu’il souhaite comme il souhaite aussi s’abandonner, faire confiance.

La montée de l’autonomie des malades est une bonne chose, mais elle pose des problèmes, notamment avec l’augmentation des plaintes en justice contre les médecins. Dans sa carrière, un chirurgien aura 12 procès ! Même les spécialités moins concernées se sentent menacées. Il est vrai qu’un bon moyen d’éviter cela, c’est d’expliquer, de discuter. Un de mes étudiants appelle cela la « défiance partagée »….

Comment va évoluer l’hôpital ?

Ce qui va changer l’hôpital, c’est en particulier la féminisation du corps médical. Il est probable qu’elle change les relations avec les infirmières, d’autant que la première année commune de formation en fait presque des collègues. Elle peut atténuer les problèmes de mépris, mais aussi renforcer l’effacement des cadres institutionnels. Cela va dégrader l’image des médecins, comme celle de tous les métiers que les femmes investissent. Il y aura peut-être une situation semblable à celle des établissements scolaires, où 70 % des enseignants sont des femmes ce qui introduit des changements profonds.

L’individu contemporain : la production de soi-même

Pour François Dubet, la société contemporaine se caractérise par une désarticulation progressive de ses trois ensembles constitutifs, correspondant chacun à une logique de fonctionnement : institutions (logique de l’intégration), marché (logique des échanges), culture (logique des valeurs). Il en résulte qu’elle ne donne plus une image unitaire d’elle-même. Dès lors, il devient difficile aux individus d’avoir eux aussi une image unitaire d’eux-mêmes : « mon intégrité n’est jamais donnée, elle est à reconstruire en permanence. » En ce sens, l’individu contemporain a constamment sur le plan du vécu un problème analogue à celui du sociologue sur le plan de la pensée : comment concilier le fait que l’individu soit pleinement social et que la société soit la résultante des actions individuelles. La façon de poser le problème est d’ailleurs parfaitement cohérente avec la société dans laquelle il se pose, puisqu’il s’agit d’un problème centré sur l’individu, posé dans une société profondément marquée par l’individualisme.

François Dubet distingue trois grandes familles sociologiques qui tentent d’y apporter une réponse. Ces trois familles dessinent trois types d’individu. L’individu social est double : un personnage social, fait de ses déterminants sociaux, mais aussi un sujet souffrant, obligé de composer avec ces déterminants qui sont devenus brouillés. L’individu rationnel est un calculateur, agissant en stratège utilisant au mieux ressources et contraintes. C’est, par exemple, l’individu agissant au sein des réseaux. L’individu éthique est celui qui vit dans la tension permanente avec son déterminisme social, c’est un individu dans la mesure où il se bat pour être un individu. Chaque figure de l’individu renvoie à une logique sociale (à un ensemble constitutif) : l’individu social à la logique de l’intégration – institutions-, l’individu rationnel à la logique du marché, l’individu éthique à la logique des valeurs modernes (l’individualisme) - culture.

Il n’y a pas à choisir entre ces trois figures : l’individu contemporain est obligé de se construire soi-même en permanence en intégrant ces trois figures à la fois. Et le sociologue est obligé de reconstruire l’unité de la vie sociale comme un processus permanent de construction des trois logiques (ou trois ensembles).

Pour un exposé complet du point de vue de François Dubet : « Pour une conception dialogique de l’individu ». Textuel, 21 juin 2006. article en ligne sur : http://espacestemps.net/document1438.html

Entretien paru dans le n°5024 du 26 juin 2006 du Panorama du médecin

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