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Engendrer ou avorter (1) - de la chair à la parole
mai 2008, par serge cannasse 

La société occidentale contemporaine est la première à avoir mis la question de l’avortement sur la place publique. Elle est aussi la première à proposer une représentation de l’embryon/fœtus/enfant intra-utero, grâce à l’échographie. « Cela veut-il dire que la légalisation de l’avortement dans le monde moderne serait une manifestation de l’autonomie des femmes, après la levée des principaux interdits ? Il n’en est rien », affirme Luc Boltanski dans un ouvrage important : « La condition fœtale – Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement », publié en 2004.

Comme l’indique le sous-titre, pour lui avortement et engendrement sont intimement liés : la création d’êtres humains nouveaux est parcourue de tensions, inscrites dans le corps social et la chair des femmes, atténuées dans le cours habituel de la grossesse, mais se transformant en contradictions manifestes dans l’avortement. En somme, engendrements et avortements ne peuvent ni exister, ni se comprendre les uns sans les autres. C’est ce que va nous montrer un long cheminement.

La gestation, étape majeure de la singularisation des êtres humains

Un être humain est à la fois un être singulier et un être social. C’est-à-dire, schématiquement, à la fois un être « irremplaçable » parce qu’il est identique à nul autre et un être « remplaçable » parce qu’il occupe une place dans l’ordre social que d’autres ont occupé avant lui et occuperont après lui. Il faut ici éviter deux pièges de la pensée : croire que la société occidentale est la première à distinguer des êtres singuliers, comme si les autres sociétés en étaient incapables, en quelque sorte les confondant avec leur fonction ou leur statut (en revanche, elle est la première à promouvoir l’individu comme une valeur collective) ; opposer individu et société, ou singularité et société (« La singularisation est une opération qui s’accomplit dans le creuset social »), comme si, explique Boltansky, les individus étaient des briques dont la construction sociale ferait perdre « l’authenticité » au fur et à mesure qu’elle s’élève.

Engendrer un être humain « complet » est un processus continu, depuis la conception jusqu’à ce que nous pourrions nommer un « adulte », mais marqué par des étapes, ou des épreuves. L’une d’elles, majeure, est la gestation.

Des êtres engendrés par la chair et par la parole

L’issue de celle-ci doit être un humain « bien formé », c’est-à-dire engendré à la fois dans la chair (« dans le ventre d’une femme ») et « dans la parole », pour être inscrit dans l’ordre social. Cette inscription se fait, par exemple, en lui donnant un nom et/ou le droit à une sépulture (le fœtus avorté n’a droit à une sépulture dans aucune société, sauf, sous certaines conditions, dans la notre). L’engendrement par la chair ne suffit donc jamais. L’être de chair doit être « confirmé » comme être humain par la parole.

Mais cela implique qu’il puisse ne pas l’être : « L’engendrement dans sa dimension affirmative incorpore la possibilité de sa négation, c’est-à-dire, notamment, de l’avortement. »

Cela implique aussi ce que Luc Boltansky appelle une « première contrainte d’engendrement » : « Il est nécessaire que soit marquée la différence entre les êtres engendrés par la chair et les êtres engendrés par la parole. » Soit : faire la différence entre les produits d’une relation sexuelle et les êtres pouvant « prendre place parmi les humains. »

Qu’est-ce qui les distingue pendant la grossesse ? Rien. D’où, au passage, la facilité avec laquelle l’image photographique d’un embryon/fœtus peut être assimilée au portrait d’un individu ou d’une « personne ».

D’où la seconde « contrainte d’engendrement » : « Les êtres par la chair ne pouvant être distingués des êtres par la parole, vous ne pouvez pas faire subir aux premiers un traitement que vous ne voudriez pas faire subir aux seconds. »

L’adoption par la mère

Pragmatiquement, la solution à la première contrainte dépend d’abord de la mère : c’est elle qui, en définitive, décide « d’adopter » ou non cet être venu en elle. La seconde contrainte est celle d’un observateur « extérieur », n’importe qui certes, mais donc aussi la femme qui engendre. Il peut donc y avoir chez elle un débat ou une oscillation entre les deux positions. Nous y reviendrons.

Si cela suffisait, cela reviendrait à donner à la seule mère l’autorité pour légitimer la création d’un être humain. Mis à part le fait qu’il puisse s’agir poure elle d’un poids lourd à porter, il n’en va jamais ainsi : « aucun être humain ne peut posséder par soi seul l’autorité nécessaire pour créer un être humain nouveau et le déposer dans le monde. » En effet, celui ou celle qui détient une autorité n’en est jamais que le (la) dépositaire (trice) : elle lui est transmise par un autre, qui l’a reçue lui (elle)-même d’un(e) autre et, de fil en aiguille, d’une institution (dieu, ancêtre, valeur, etc), imaginaire et pourtant absolument nécessaire.

L’opération habituelle de légitimation consiste à la transférer en amont : à la conception. L’être conçu dans la chair est ainsi réputé conçu dans la parole. L’autorité (de fait) de la mère est légitimée par l’autorité de l’institution.

Les arrangements avec les institutions

Cet « arrangement » est pourtant insuffisant «  parce qu’un contrôle strict et réussi de la sexualité est un objectif qui n’a jamais été atteint dans aucune société. » Il y a donc obligatoirement un « décalage » entre public et privé, des défaillances cachées, et tolérées jusqu’à un certain point : « on ferme les yeux. »

Dans notre société, co-existent quatre types d’arrangements, dont les trois premiers sont anciens et perdurent avec plus ou moins de vitalité jusqu’à aujourd’hui.

L’arrangement avec le Créateur considère que « tout être qui vient dans la chair est préconfirmé dans son humanité en tant qu’enfant de Dieu, fait à son image, et ainsi appelé au salut. » Son existence échappe donc à toute autorité autre que celle du Créateur.

L’arrangement avec la parenté inscrit l’être de chair dans une filiation, un réseau de relations dans lequel il a une place singulière. Il est en quelque sorte confirmé avant même d’être conçu, mais seulement si l’acte sexuel à l’origine de la conception a eu lieu dans des conditions légitimes. Les bâtards ne sont pas et ne produisent pas des êtres humains « complets ». Aussi sont ils volontiers cachés, y compris sous le masque d’une naissance légitime (ce qui est encore loin d’être rare de nos jours).

L’arrangement avec l’État (industriel) confère la légitimité aux êtres utiles à la collectivité. Cette utilité est définie et validée par des spécialistes, en particulier les médecins, parce qu’ils sont les mieux à même de faire la navette entre le privé de la vie domestique et la sphère publique. Il y a donc un débat entre ce qui relève de l’un et de l’autre, jamais clos, mais qui aboutit à la disqualification du savoir des mères (et des « matrones ») par les médecins et par l’État. Est ainsi posée la distinction entre avortement « criminel » et « thérapeutique » (fait par les médecins, d’où la remarque de A. McLaren : « les médecins avaient réussi le haut fait remarquable de créer un tabou qu’eux seuls pouvaient violer. »)

Le projet parental

À la différence des trois autres, l’arrangement par projet accorde une grande légimité à une sexualité réussie : l’engendrement n’y est plus qu’une possibilité, qui peut ou non être réalisée. La contraception est devenue un devoir. L’avortement en est l’échec. En effet, l’enfant ne doit pas venir « par hasard », mais, pour être pleinement humain, ou « heureux », être le fruit d’un projet, ici l’accord entre un homme et une femme pour réaliser un enfant : un projet parental.

Celui-ci acquiert une dimension supra-individuelle qui l’inscrit dans la durée. Il devient en quelque sorte extérieur à ses protagonistes, à la fois voulu et subi. Ce dernier caractère permet d’instaurer de la permanence dans un monde profondément instable du fait de la volatilité des relations, en particulier affectives. Il permet ainsi de réduire l’éventail des choix auxquels sont constamment confrontés les individus modernes.

L’avortement est alors bien souvent un échec d’engendrement, notamment parce que le partenaire se révèle inadéquat (« il n’est pas à la hauteur », « il est immature »). Ainsi, il semble qu’il survienne surtout au tout début de la vie sexuelle et sentimentale et dans les périodes entre deux partenariats de longue durée.

Il est justifié par le fait que l’être à venir ne pouvant pas être le fruit d’un projet parental ne pourra vivre que dans le malheur. Il est le choix de faire face à un non-choix, à un « processus fatal quasiment indépendant de la volonté de la femme. »

Sont donc éliminées deux attitudes possibles : revendiquer l’avortement comme un choix personnel justifié par une exigence d’autonomie, considérer comme parfaitement légitime la venue au monde d’un enfant non désiré dans un projet parental.

Dans toutes les sociétés, l’avortement est caché, non représenté, réprouvé et cependant toléré. Il obéit à une logique du « moindre mal », qui ne vise pas à obtenir un bien, mais qui choisit entre deux maux. C’est encore le cas aujourd’hui. Les femmes ne parlent pas plus de leur avortement qu’autrefois. Luc Boltanski ajoute : « Elles n’ont peut-être jamais été aussi seules. »

Luc Boltanski. La condition fœtale – Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement. Gallimard NRF Essais, 2004. 430 pages. 22,50 euros.
Luc Boltanski est sociologue, directeur d’études à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales).

Voir aussi sur Carnets de santé :
Images de l’embryon humain : des gemmes antiques à l’échographie
Entretien avec Paul Yonnet (Logiques de l’enfant du désir)
Entretien avec Maurice Godelier (La famille est au fondement des individus, pas des sociétés)

Cet article est le premier de deux rendant compte du livre de Luc Boltanski. Voir Engendrer ou avorter - de la chair au corps




     
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  grossesse interruption grossesse famille avortement lois et système judiciaire sexualité corps/esprit humanité embryon/foetus maternité représentations
     
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