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Fiat Éric
janvier 2009, par serge cannasse 

Enfant-roi, crise de l’autorité, perte des valeurs : l’éducation des enfants serait bien mal en point. Pour Éric Fiat, le problème est plutôt que nous sommes entrés dans une société qui oblige les parents et les éducateurs à constamment l’inventer, donc à y réfléchir de manière soutenue. Il propose quelques points de repères pour y aider : distinguer autorité et pouvoir, décliner les différentes formes de l’amour et mettre en avant le respect mutuel.

Éric Fiat est professeur agrégé de philosophie, maître de conférence de l’université de Marne-la-Vallée (77) et professeur à l’espace Éthique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris.

Que pensez vous de la notion d’enfant roi, très employée aujourd’hui ?

Bien que tous les enfants ne soient pas des enfants rois, l’expression est séduisante. Elle est d’abord révélatrice d’un changement qui, en Occident, a commencé au 17-18ème siècle : celui qui aboutit à ce qu’aujourd’hui, les enfants comptent plus que les pères, quand jadis les pères comptaient plus que les enfants. D’où vient cette nouvelle royauté de l’enfant ?

Henri Michaux disait : « L’enfant sait ce qu’il en est de l’infini : il en vient. » Les enfants ne viennent d’aucun lieu ni d’aucun temps ; ils ont une infinité de possibles ; ils peuvent, par exemple, apprendre une infinité de langues, de sons. Or nous accueillons l’enfant dans un monde fini, qui restreint ses possibles au fur et à mesure qu’il grandit. Il est heureux que l’enfant reçoive des repères, sinon il serait en proie à la torture de l’infini : il tituberait, vivrait sans avoir le mode d’emploi de la vie. Mais il semble qu’on répugne aujourd’hui à l’accueillir dans un monde fini, parce que c’est l’obliger à toute une série de choses qu’il ne choisira pas, c’est réduire sa singularité.

Nous sommes beaucoup plus attentifs qu’autrefois à la singularité des individus, donc à cette part d’énigme qui se trouve en tout enfant. Le singulier, c’est ce qui répugne à entrer dans quelque généralité que ce soit, c’est l’unique, l’irréductible, voire le bizarre (comme dans la langue de la Comtesse de Ségur : « Cet homme est singulier » signifie qu’il est étrange). Ça n’est pas le particulier, qui est la partie d’un tout.

Est-ce de cela que vient la fameuse « crise de l’autorité » ?

Il y a peut-être une crise de l’autorité, mais il y a toujours de l’autorité. Cela dit, il est vrai que les adultes ont de plus en plus de peine à affirmer leur monde.

Il existe deux grands types de sociétés : les sociétés-communautés (ou holistes, ou traditionnelles), dans lesquelles le groupe compte plus que l’individu, et les sociétés-non communautés, où l’individu compte plus que le groupe. Les premières regardent plutôt vers le passé, alors que les secondes sont plus attentives à l’avenir. Dans les sociétés traditionnelles, il était logique que le père soit investi d’une autorité : il était chargé de transmettre le monde ancien et de le perpétuer. L’autorité du père était statutaire : elle tenait à son statut d’ancien. Il n’avait pas à la conquérir. Le crime le plus grave était alors le parricide.

Aujourd’hui, la fidélité au passé est moins importante que l’invention de l’avenir. Les pères doivent conquérir leur autorité. C’est le pédophile infanticide qui représente la figure du mal radical.

Cette autorité statutaire pouvait être excessive.

Certainement, mais la crise de l’autorité vient aussi de la confusion entre autorité et pouvoir. « Ni dieu ni maître » a-t-on dit en mai 68. Mais comme le faisaient les Romains, il faut distinguer deux sortes de maîtres. Le « dominus » est celui qui a le pouvoir sur des esclaves. Le « magister » est celui qui a l’autorité sur des disciples. On prend toujours un risque à vouloir se passer du magister. Je n’ai aucune envie d’être un esclave, mais je suis très fier d’avoir eu deux maîtres, mon professeur de philo en Khâgne et mon professeur de violoncelle. Je ne me considère pas comme leur esclave : l’école n’est pas un lieu où l’on jouit de son autonomie, mais un lieu où on la construit. Et cela ne peut se faire sans l’aide de magistri.

Le mot « autorité » vient du latin « augere », qui veut dire augmenter. Une autorité n’est légitime que si elle sert à celui qui la détient à augmenter celui sur qui elle s’exerce. Ça ne va pas sans obligation, sans contrainte, sans fermeté, sans une dose de pouvoir, en quelque sorte. Il y a donc toujours la tentation pour le magister de se comporter comme un dominus. Mais ce sont les rapports d’autorité qui nous préservent des rapports de pouvoir.

Ainsi, dans les familles où l’autorité manque, les rapports de pouvoir sont extrêmement violents. Par exemple, père et fils seront rivaux, mère et fille seront rivales sur le « marché » de la séduction. Une société d’égaux est une société d’égos : la lutte pour le pouvoir y est sans merci, et tout est toujours à négocier.

Comment établir la juste mesure entre autorité et pouvoir ?

Freud disait que le métier de parent, le métier d’éduquer les enfants, est un métier impossible. L’autorité ne doit pas être autoritaire, mais ceux qui ont l’autorité ont besoin d’utiliser leur pouvoir de temps à autre. Je ne sais pas quelle est la mesure, je sais seulement qu’aucune des deux notions ne doit occuper toute la place. Dans les dix commandements de la Bible, il n’est pas dit : « tu aimeras ton père et ta mère », mais : « tu honoreras ton père et ta mère. » Aujourd’hui, on pourrait dire : « tu respecteras ton père et ta mère. » Et il faudrait ajouter pour les parents : « tu respecteras ton enfant. » Une famille ne fonctionne pas bien sans amour, mais cet amour doit être corrigé, surveillé, tenu en respect par le respect ! L’amour seul peut être aussi bien merveilleux que terrible : la haine est son autre visage. Dans un petit texte sur l’amitié, Kant écrit que dans l’amour, il y a une force d’attraction et dans le respect une force de mise à distance. L’amour sans le respect, cela existe (pensez à la chanson de Mistinguett : « Mon bonheur, c’est mon homme, (…) c’est idiot : il me fout des coups, il me prend mes sous, mais que voulez vous ! j’en suis marteau. »).

La jalousie est une maladie de l’amour sans respect : c’est le désir de posséder l’autre comme on possède un objet, une passion vouée à l’échec, puisque toujours l’intériorité de l’autre reste mystérieuse, elle ne peut m’appartenir. Certains hommes jaloux disent « ma femme » comme ils diraient « mon chapeau », certains parents disent « mon enfant » comme ils diraient « mon train » alors qu’ils l’ont manqué, ou « mon rôti » alors qu’ils l’ont fait brûler ! Mais être reconnu par des parents qui font de la reconnaissance une annexion, qui s’attribuent l’enfant, et donc être aimé sans être respecté n’est pas moins douloureux que de ne pas être reconnu par ses parents.

Nos vies commencent par un moment d’angoisse, de resserrement : angoisse vient du verbe latin « angere » qui veut dire « resserrer ». Nous passons par le col resserré de l’utérus de notre mère, nous sommes jetés dans un monde hostile, qui nous donne le sentiment d’une « inquiétante étrangeté » comme disait Freud : notre entrée dans le monde commence par un cri d’angoisse. Heureux l’enfant qui sera alors reconnu, nommé, mis sur le sein maternel, accueilli dans un foyer : bientôt l’angoisse fera place à la joie. Mais il ne faut pas que cette reconnaissance dégénère en attribution.

L’enfant ne doit il pas être le fruit du désir ?

Une famille est un lieu où doivent s’équilibrer le désir et le droit. Autrefois, le droit opprimait le désir, mais aujourd’hui, le désir opprime souvent le droit. Mais plutôt que de partir du couple désir/droit, trop vaste pour notre propos, revenons au couple amour/respect.

Qu’est-ce que le respect ? Il n’est ni l’inclination, ni l’amour, ni la crainte. Puisqu’il est mise à distance, il n’est pas l’inclination, qui est l’envie de se rapprocher de quelqu’un.

Il n’est pas non plus l’amour, parce qu’il doit être universel, alors que l’amour s’adresse à un être particulier.

Les Grecs distinguaient trois formes d’amour : éros (le désir), philia (l’amitié) et agapé (la charité). Le désir est un sentiment discriminant (il y a des gens que l’on désire et d’autres pas) et hiérarchisant (« un peu, beaucoup, passionnément, etc »). L’amitié est un sentiment rare. Aristote disait : « Si tu as besoin des doigts de plus d’une main pour compter tes amis, c’est que tu ne sais pas ce qu’est la véritable amitié ; tu la confonds avec l’amitié politique. »

La charité est la seule forme d’amour qui puisse se comparer au respect : elle invite comme lui à l’universel puisqu’elle convie à l’amour du prochain, de l’ennemi comme de l’ami. Pendant longtemps, c’est elle qui a fondé le soin et elle-même reposait sur l’amour de Dieu. Celui-ci a été remplacé par l’amour de l’humanité : au-dessus du lit des patients hospitalisés, il n’y a plus de crucifix, mais une « charte du patient hospitalisé », dans laquelle il est question du respect de la dignité d’autrui. Quel rapport alors entre le respect et agapè ? Un rapport de suppléance. Le respect supplée à l’absence de charité, parce qu’il nous est impossible d’aimer à la façon du Christ, ennemis comme amis.

Et la crainte ?

Elle ressemble au respect parce que les deux sont des mises à distance. Mais elle provoque un éloignement subi, provenant de la partie émotionnelle de notre être, alors que le respect entraîne un éloignement voulu, venant de notre partie rationnelle. C’est le grand problème des pédagogues ; certains sont craints sans être respectés et d’autres respectés sans être craints ; le plus souvent, il y a un mélange des deux.

C’est le regard qui marque la différence. Celui qui veut être craint veut que l’autre baisse les yeux devant lui. Celui qui veut être respecté ne veut pas être « fixé », regardé comme un objet, il invite celui qui le regarde à détourner un peu les yeux ; mais pas forcément vers le bas ! Levinas l’a fort bien dit ! « Quand je vois un visage je ne vois pas un objet, mais un regard qui me regarde et m’invite à courber l’espace. »

Pour Kant, le respect est le seul sentiment moral, parce qu’il vient de la raison, alors que tous les autres peuvent être mis au service du pire comme du meilleur.

Qu’est-ce que cela veut dire que le respect vient de la raison ?

Pour arriver à respecter chacun, même celui qui me dégoûte, il me faut pratiquer une gymnastique de la pensée, qui consiste à ne pas réduire quelqu’un à son ici et à son maintenant.

Gymnastique de la pensée dans le temps : m’interroger sur ce qu’il a été, ce qu’il pourra être, ce qu’il aurait pu être. C’est ne pas désespérer des capacités de métamorphose des êtres humains. Penser à l’enfant que l’autre a été ; au cadavre qu’il sera (rappelons-nous ce mot du Général de Gaulle à sa femme devant la tombe de leur fille handicapée : « Voyez, maintenant elle est comme tout le monde. »)

Et gymnastique de la pensée dans l’espace : essayer de voir la réalité d’un autre point de vue que le sien. Pratiquer « l’exercice de la mentalité élargie » comme disait Kant. L’origine de la violence tient à l’enracinement dans un point de vue. Il est vrai que la souffrance rend difficile l’exercice de cette mentalité élargie, mais elle ne légitime pas la violence.

Vous disiez tout-à-l’heure que dans les sociétés modernes, non-communautaires, nous avons à inventer l’avenir. Cela veut il dire que les parents sont obligés d’inventer l’éducation de leurs enfants ?

Bien sûr, et c’est extrêmement difficile. Mais inventer est aussi le propre de l’homme. Dans les sociétés traditionnelles, l’éventail des possibles était limité : le plus souvent, l’enfant faisait le métier du père. Il recevait un rôle en naissant, de même que la Comédie Française de jadis attribuait aux comédiens des rôles en fonction de leur physique. Cela évitait l’errance autant que l’isolement, mais aussi la liberté du sujet comme individu autonome.

Notre société moderne semble vouloir retarder le plus possible le moment de la discrimination, de la sélection des individus. En ceci, l’éducation est très fidèle au programme qu’un Mirabeau lui fixa sous la Révolution : former des hommes, et non pas des boulangers, des prêtres ou des diplomates.

Certes, l’assignation d’un rôle à un individu n’eut jamais le caractère de nécessité, d’irrévocabilité qu’on voit dans la nature. Mais l’incertitude touchant tant aux fins qu’aux moyens de l’éducation des enfants est en effet une donnée de notre temps. L’éducation est devenue problématique…

Cet entretien est paru dans le numéro 146 de décembre 2008 de la Revue des métiers de la petite enfance.

Sur l’invention de l’éducation, voir également l’entretien avec François Dubet sur Carnets de santé.

Photos : Berlin, 2003 © serge cannasse




     
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