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Valoriser les métiers du care
 
Garrau Marie
janvier 2017, par serge cannasse 

Le care n’est pas une valeur ou une pratique réservées aux femmes ou à certains métiers. Le mot exprime la vulnérabilité de tout être humain, le besoin qu’il a des autres pour vivre et l’attention qu’il peut lui-même leur porter. Il ne s’oppose pas à la morale dominante fondée sur la raison et le postulat de l’autonomie des personnes, mais la complète. Concept transversal à toutes les activités prenant soin des autres, il implique la revalorisation de celles qui sont amoindries au profit de la technicité.

Maîtresse de conférence en philosophie, Marie Garrau a publié “ Care et attention” (PUF, 2014. 8 euros) et en collaboration avec Alice Le Goff “ Care, justice et dépendance. Introduction aux théories du care. » (PUF, 2010. 12,50 euros).

Comment traduire le mot “care” ?

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C’est difficile. “Soin” a eu tendance à s’imposer, mais il renvoie aux professions de santé, ce qui est très restrictif. D’autres termes ont été proposés, comme souci, attention (à l’autre, au monde), sollicitude. En fait, la traduction varie avec le contexte, l’enjeu étant de trouver un terme qui indique aussi bien une certaine manière d’être avec quelqu’un que des activités indispensables à la vie collective. La solution la plus simple, qui s’impose dans les usages, est de conserver le mot anglais. Pour ma part, je lui donne une définition précise, celle d’une de ses principales théoriciennes, Joan Tronto : « Le care désigne une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. »

Pourquoi ses principales théoriciennes sont des femmes et même des féministes ?

L’auteur qui a initié les travaux sur l’éthique du care, Carol Gilligan, était l’élève d’un célèbre professeur de psychologie morale, Lawrence Kohlberg. Il avait développé une théorie du développement moral à partir de l’observation d’une quinzaine de petits garçons pendant une trentaine d’années. Il soutenait que, pour l’enfant, le bien est d’abord ce qui sert ses intérêts, puis ce que la communauté définit comme étant bien, enfin ce qu’énoncent des principes universalisables susceptibles d’être acceptés par tous – en particulier le respect des droits d’autrui, pensé comme un être autonome. Kohlberg donnait en quelque sorte une dimension psychologique à la philosophie morale de Kant, selon laquelle la moralité consiste dans l’obéissance à une loi donnée par la raison et valable universellement, et suppose de traiter autrui comme un fin, non comme un moyen. Cette conception de la morale est encore dominante aujourd’hui : nous en sommes imprégnés, que nous en ayons conscience ou pas.

En faisant ses propres enquêtes, Gilligan s’est rendue compte que pour beaucoup de gens, en particulier pour les femmes, la morale ne consistait pas d’abord à envisager autrui comme un être rationnel et autonome, mais à répondre à ses besoins, à se préoccuper de sa singularité, à se sentir responsable de lui. Dans cette perspective, l’action morale ne se laisse pas définir a priori ; elle dépend des circonstances et des situations. C’est pourquoi l’orientation morale décrite par Gilligan sous le nom d’éthique du care peut être dite contextuelle.

Comme elle se retrouve plus souvent chez des femmes, Gilligan a d’abord présenté son travail comme une manière de revaloriser leur voix. Certaines théoriciennes sont ensuite allées plus loin en évoquant une prédisposition innée des femmes à se soucier des autres, due au fait qu’elles portent des enfants. Mais c’est très contestable : toutes les femmes ne sont pas mères et certains hommes savent se montrer attentifs aux autres. Joan Tronto a montré que cette image de la femme naturellement attentionnée s’est construite au XVIIIème siècle parallèlement à la distinction des sphères publique et privée et à l’assignation des femmes à celle-ci. Auparavant, la “sensibilité” n’était pas une qualité spécifiquement féminine.

Si les femmes ont davantage tendance à parler le langage du care, c’est sans doute parce que les pratiques sociales qui reposent sur l’attention aux autres – le maternage, le soin, le travail domestique, le travail social ou éducatif – leur sont traditionnellement assignées dans les sociétés occidentales. Défendre l’éthique du care est féministe au sens où cela permet de mettre en valeur la dimension éthique de ces activités, de mettre en lumière les savoir-faire de celles qui les exercent et de montrer l’importance cruciale de leur travail pour chacun d’entre nous. Ça l’est d’autant plus que ces activités sont disqualifiées, comme en témoignent leur peu de prestige et les faibles rémunérations qui leur sont attachées. Les théoriciennes du care se battent pour les revaloriser et faire en sorte qu’elles soient réparties de manière plus égalitaire, entre hommes et femmes, mais aussi entre « nationaux » et « immigrés », membres des classes aisées et membres des classes populaires. En effet, le genre n’est pas le seul rapport de pouvoir à structurer les pratiques de care au niveau social. Les rapports de classe et de « race » sont également importants.

Le care est associé à la notion de vulnérabilité.

La morale dominante et la philosophie politique libérale partent du présupposé que les individus sont des êtres rationnels et autonomes. Pour les philosophes du care, ils sont vulnérables et relationnels : ils n’existent que dans leur interdépendance avec les autres, car ils dépendent d’autrui pour la satisfaction de besoins essentiels et leur identité se construit dans l’interaction avec les autres. C’est pourquoi la manière dont autrui les considère (ou non) est décisive : elle peut leur permettre de mener une vie « réussie » ou au contraire les détruire.

Cependant, la morale kantienne et celle du care ne s’opposent pas. Pour la première, bien agir, c’est respecter autrui comme un sujet de droit, lui rendre justice. Kant explique très bien que ce respect se manifeste dans la retenue : je me retiens d’interférer dans la sphère d’action de l’autre. C’est une manière de lui signifier qu’il est un agent et non une chose utilisable. Pour les théoriciennes du care, autrui apparait d’abord comme quelqu’un avec qui je suis en relation, que je peux affecter, dont je suis responsable. Mais le souci d’autrui peut aussi se manifester dans le respect à son égard – dans une forme de tact ou de délicatesse, par laquelle mon intervention évitera d’être intrusive. Tronto souligne que la justesse morale des activités de care se vérifie dans la manière dont réagit celui qui en est le destinataire. Mais pour savoir comment j’affecte l’autre, il faut bien que je me mette temporairement en retrait, que je me retienne d’agir.

Il ne faut donc pas opposer « éthique du care » et « éthique de la justice » : qu’ils soient destinataires ou dispensateurs de care, les gens doivent être considérés à la fois comme des sujets de droits et comme des sujets de besoins, ayant besoin de respect et d’attention.

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Comment évaluer les activités de care ?

C’est une question difficile, à laquelle Pascale Molinier, en se référant à Jean Oury, a apporté une très belle réponse : elles sont inestimables. D’une part, elles défient la mesure car elles peuvent difficilement être rapportées à des standards, étant toujours singulières, propres à une situation et à des individus particuliers. Il n’y a pas de recette miracle à appliquer dans tous les cas pour bien prendre soin de quelqu’un. D’autre part, elles sont absolument essentielles à la vie et, en ce sens, elles sont sans prix (que l’on songe aux personnes qui s’occupent de nos petits enfants ou de nos parents âgés).

Je ne suis donc pas sûre qu’on puisse évaluer les activités de care. Mais on peut faire deux choses. D’une part, on peut les valoriser, en mettant en lumière leur importance, en soulignant que nous dépendons tous du care des autres et en montrant que le care n’est pas uniquement là où on pense le trouver. Il y a des métiers qui lui sont dévolus, mais il n’en est pas où il ne soit pas présent, même ceux qui sont très techniques ou théoriques.

D’autre part, il faut changer les conditions sociales et organisationnelles des activités de care, dont les groupes sociaux privilégiés tendent à transférer la responsabilité sur les membres des groupes subalternes, même si c’est au détriment de ceux-ci ! Ces rapports de domination résultent dans des inégalités multiples, d’accès au care et de répartition du travail de care. Les statuts et les conditions de travail de celles et ceux qui assurent la majeure partie des activités de care ne reflètent en rien leur importance pour la collectivité.

Dans certains pays, il s’est créé des coalitions de travailleurs de care pour renforcer leurs droits. C’est d’ailleurs un des aspects intéressants du mot. Il permet de réaliser que des problèmes communs se posent à des professions en apparence très différentes : soignants, travailleurs sociaux, éducateurs, professionnels du nettoyage, mais aussi femmes au foyer, etc. Ainsi, il peut favoriser la recherche collective de solutions.

Mais si l’on veut que les activités de care aient leur importance reconnue au niveau social et qu’elles soient réparties de manière plus égalitaire, on ne peut compter uniquement sur la mobilisation de ceux qui les exercent. Ne serait-ce que parce qu’ils ne peuvent pas facilement suspendre leurs activités pour se mobiliser. Il suffit de songer à la difficulté qu’ont les infirmières pour faire grève.

Comme le souligne Tronto, il faut commencer par transformer la perception que nous avons de nous-mêmes et réaliser que nous sommes tous vulnérables, dépendants du care des autres. Si nous opérions cette conversion du regard, ce pourrait être le début d’une révolution sociale impactant la valorisation et la qualification des métiers du care, et plus largement la place du travail dans nos vies.

Mais il y a du chemin à faire ! En France, le livre de Carol Gilligan a été traduit quinze ans après sa parution. Il a ensuite fallu du temps pour que le concept soit compris et accepté. Il nous faut à présent passer à sa dimension opératoire.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 966 (septembre 2016) de la Revue du Praticien Médecine Générale.




     
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