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Les seniors, créateurs de richesse
 
Guérin Serge
septembre 2014, par serge cannasse 

La grande majorité des seniors sont actifs, même s’ils ne sont plus en emploi. Non seulement ils sont devenus essentiels au bon fonctionnement social, mais ils inventent une société alternative au marché et à l’initiative publique. Ce ne sont pas des utopistes ; ils agissent par nécessité, en utilisant la richesse dont ils disposent le plus : le temps. Leurs initiatives sont nombreuses, diverses, locales, mais ignorées des élites administratives et politiques. Cet aveuglement fait le lit de l’abstention aux élections et d’un populisme mortifère.

Sociologue, Professeur à l’ESG-MS, Serge Guérin est spécialisé dans les questions du vieillissement de la population et des aidants. Il a publié récemment « La solidarité ça existe … et en plus ça rapporte » (Michalon, 2013. 224 pages, 18 euros) et « La nouvelle société des seniors » (Michalon, 2011, 224 pages, 17 euros).

En quoi les seniors d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux d’avant ?

14040020-Guérin_SergeLes retraités sont encore perçus comme des gens « en retrait » de la vie active, alors qu’à présent c’est exactement le contraire. Ils participent pleinement au fonctionnement social. Ils s’informent, consomment, sont très impliqués dans les liens sociaux.

Les grands-parents consacrent en moyenne 23 millions d’heures par semaine à leurs petits-enfants pour s’en occuper en l’absence de leurs parents. Le tissu associatif, très important dans notre pays, fonctionne essentiellement grâce aux jeunes retraités. Ceux-ci représentent 32 % des maires, en particulier des petites communes, avec une très forte implication puisque la fonction leur prend souvent la plus grande part de leur temps. La population des aidants (plus de 8 millions de personnes) est constituée pour moitié de retraités, qui s’occupent surtout de leurs conjoint(e)s. Il y a même des seniors qui créent leur propre entreprise.

Non seulement les « personnes âgées » d’aujourd’hui sont plus nombreuses, vivent plus longtemps et en meilleure forme que leurs prédécesseurs, mais elles sont souvent très actives, parfois bien plus que les « actifs » officiels, c’est-à-dire ayant un emploi. Ce ne sont pas des personnes à charge attendant plus ou moins tranquillement de mourir. Elles contribuent directement à créer de la richesse, en consommant des biens et des services (notamment ceux dit « à la personne »), et surtout par toute une série d’activités qui n’apparaissent pas dans la comptabilité du sacro-saint PIB (Produit intérieur brut) national mais qui produisent du lien social et des biens utiles.

Quand j’évoque la seniorisation de la société, c’est pour marquer que nous affrontons une deuxième transition démographique dont les effets économiques, sociaux et sociétaux sont globaux et font écho aux enjeux de la transition écologique. Les seniors d’aujourd’hui invitent à réfléchir à une production de richesse qui ne dépende pas de l’emploi. Le retraité qui fait pousser des tomates dans son jardin ne les produit pas seulement pour lui, mais aussi pour ses proches, ses voisins, peut-être même en vend-il quelques unes. Environ 15 % des fruits et légumes consommés en France échappent totalement au marché ! De même, celui qui au lieu d’acheter une table la fabrique, celui qui tient le stand du jeu de boules du quartier, ou participe aux activités de Médecins du Monde, sont bien des créateurs de « valeur » comme disent les économistes. Potentiellement, il y a ainsi 15 millions de retraités en activité, même s’ils ne sont pas en emploi. Ajoutez les cinq millions de chômeurs, dont la plupart ne restent pas les bras croisés, les étudiants, les femmes au foyer… Ca fait du monde !

Il ne faut surtout pas négliger ce phénomène sous prétexte qu’il ne s’agit que d’activités microscopiques au regard de l’ensemble du pays. Reprenons l’exemple de notre jardinier. Produisant une partie de son alimentation, il gagne en pouvoir d’achat. Il fait peut-être du troc avec ses voisins. Il est sans doute incité à manger plus sainement et à encourager ses proches à faire de même. Il pratique une activité physique, ce qui est important pour sa santé. Il a des relations avec ses voisins… Et c’est joli un jardin, les voisins apprécient. Ils ne parlent plus du retraité ou du chômeur, mais du jardinier, celui qui fait pousser de bonnes tomates. Pour l’estime de soi, c’est tout de même pas mal ! Cela a des effets positifs sur la santé et donc sur le déficit de la sécu !

Vous semblez dessiner une société alternative.

On peut parler d’une contre société, d’une France d’à côté. Il y a effectivement une multitude de micros initiatives dont on parle peu. Au Fonds d’Innovation sociale créé par la Fédération des Entreprises sociales pour l’habitat, nous soutenons ainsi une trentaine de projets par an porté à la fois par un bailleur social et une association .Il y a des initiatives incroyables en ville, dans les quartiers, en zone dite rurale…. Plus largement, je crois qu’une société est en train de s’inventer à côté du monde des institutions et de l’économie de marché. Elle n’est pas la mise en pratique d’un programme ou d’une idéologie. Elle est le résultat de la pauvreté, elle se fait par nécessité. Les gens sont obligés de consommer autrement, en recyclant, en troquant, en étant plus sobre, en auto-produisant…. Ils montrent que c’est possible et nous incitent à envisager des alternatives à nos façons de vivre actuelles qui deviennent de plus en plus insoutenables pour l’équilibre de la planète et notre propre avenir. Nous entrons dans un monde qui sera caractérisé par l’abondance de temps avant celle de biens. Les retraités en sont un symbole : ils ont plus de temps et le plus souvent moins de moyens économiques.

Certes, il y a un côté communautaire qui peut rappeler les utopies d’après 68, par exemple, dans les expériences de mise en commun de matériels (machines à laver, buanderie, perceuse, etc) ou d’habitat partagé. Mais il n’y a pas de volonté préalable de communauté, au contraire ! La démarche est très pragmatique. Pourquoi ne pas acheter ensemble une pièce supplémentaire pour recevoir les enfants et les petits-enfants puisqu’on ne les voit que trois fois dans l’année ? Chacun tient à vivre chez soi, bien protégé des autres, surtout s’ils apparaissent trop différents. Il y a un mouvement de repli sur un noyau familial et social pour des raisons économiques (recherche de solidarité et de protection) et culturelles (vivre dans l’entre soi).

En France, seuls 22 % des gens déclarent avoir spontanément confiance dans les autres. Plus on descend dans l’échelle sociale, plus ce taux baisse : il n’est plus que de 6 % chez les ouvriers. Pourtant, les liens sociaux créés par ces échanges « obligés » sont plus solides que s’ils étaient le fruit de la bonne volonté, simplement parce qu’ils sont fondés sur l’intérêt bien compris de chacun.

Ne craignez vous pas d’être accusé de populisme ?

Peut-être est-ce d’abord une façon de s’intéresser au peuple … Il est évident que vouloir assimiler tous les retraités à des privilégiés, ou encore nier l’existence des ouvriers et des employés, ou bien parler de la jeunesse seulement comme de victimes et de déclassés, n’est pas le meilleur moyen de donner envie aux personnes de participer à un destin commun. Une grande partie des classes populaires vit loin des grandes métropoles. Elles craignent la confrontation avec des cultures trop différentes et se sentent menacées sur le plan économique. Beaucoup de gens se sentent ignorés des pouvoirs publics et de la société dans son ensemble. Ils les ignorent à leur tour. Il ne faut pas chercher plus loin l’explication à la faible participation aux élections et au succès du FN. Le discours prônant la suppression des départements et la création de grandes régions renforce encore ce sentiment d’abandon. Pour eux, le lien social est d’abord à privilégier avec les proches, ceux qui leur ressemblent et qu’ils connaissent. Là encore il faut rester attentifs aux situations particulières. Certains élus locaux et certains travailleurs sociaux font un travail remarquable.

Mais examinons la question des aidants. S’ils stoppaient leur activité, plusieurs millions de personnes seraient immédiatement en danger de mort. Si leur travail était rémunéré, cela représenterait environ 164 milliards d’euros ! Il faudrait doubler impôts sur le revenu et CSG. C’est impossible, mais ça ne justifie pas que l’État fasse aussi peu pour eux. Il faut inventer des dispositifs pour les accompagner et les valoriser. L’ancienne ministre Michèle Delaunay est la première a avoir posé cela en terme de projet de Loi. Les personnes fragiles représentent la moitié de la population, les autres pouvant être touchés par maladie chronique, faiblesse ou handicap, ou simplement fragilisés par le grand âge.

Nous devons entrer dans une société du care, du soin global, dans laquelle les professionnels comme les bénévoles ont un rôle d’autant plus important à jouer qu’ils ont une approche concrète des problèmes des gens. L’État doit encourager les initiatives multiples en ce sens, qu’elles viennent des particuliers, des associations, des entreprises sociales et solidaires comme privées. Ne serait-ce qu’en leur disant que ce qu’ils font est bien.

Mais nous sommes dans une société de contrôle. La prolifération des normes stérilise les initiatives. Dans une petite commune dans la région de Tours, mutualiser certains équipements d’une école primaire et d’une maison de retraite qui dépendent d’autorisations, de lignes budgétaires et d’administrations différentes a été un vrai parcours d’obstacle ! C’est de cela que devraient s’occuper les politiques. Mais ils sont complètement hors sol, coupés des difficultés des gens et des réalités sociales et culturelles.

Le vieillissement de la population n’est-il pas un problème ?

Avec l’accompagnement de la petite enfance, la principale question de santé est celle des maladies chroniques, qui sont logiquement plus fréquentes chez les gens avec l’avancée en âge. Elles représentent 83 % des dépenses de santé. Il faut repenser l’organisation des soins : privilégier la rémunération forfaitaire des généralistes, encourager les transferts de compétence entre professionnels de santé, tenir compte des associations de patients et des multiples moyens de s’informer qu’ont ceux-ci à l’époque de l’internet, favoriser la télémédecine, le télédiagnostic, etc. Encore une fois, les initiatives sont nombreuses, y compris du côté des professionnels. Il ne faut pas les brider. Il faut être innovant, voire provocateur. Par exemple, pourquoi ne pas former les postiers, qui vont dans les moindres recoins du territoire, à certaines certaines tâches de santé ? Pourquoi ne pas utiliser certaines maisons de retraite comme centres de santé pour toute la population locale ou pour offrir un répit aux aidants ? Ce sont juste des exemples pour signifier qu’il faut innover. Cessons de repousser l’imagination au profit de corporatismes dépassés ou de normes déconnectées de la réalité.

Cet article est d’abord paru sous une forme légèrement remaniée dans le numéro 925 de septembre 2014 de la Revue du Praticien Médecine Générale.

Pour un développement des idées exprimées dans cet entretien, voir les trois articles de Serge Guérin – La longévité, un levier pour les transitions écologique et démographique – publiés sur son blog .




     
Mots clés liés à cet article
  inégalités alimentation vieillesse services à la personne solidarité care démocratie aidants maladies chroniques
     
     
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