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Entretiens
 
Ce que veulent les sages-femmes
 
Guillaume Sophie et Gantois Adrien
février 2014, par serge cannasse 

Les sages-femmes veulent faire partie du premier recours et accéder à la possibilité de mener des recherches autonomes, à l’hôpital comme en ambulatoire. Cela passe par leur passage au statut de praticien hospitalier. Profession médicale, elle ne veulent pas se substituer aux médecins, mais voir reconnue leur place dans le premier recours, celle du maintien de la santé des femmes et de leurs nouveaux-nés.

Sage-femme cadre supérieur (hôpital Necker, Paris), Sophie Guillaume est présidente du Collège national des sages-femmes de France. Adrien Gantois est sage-femme à l’hôpital Delafontaine (Saint Denis). Tous deux sont membres du Collectif des Sages-Femmes à l’appel du mouvement de grève.

La définition de votre métier est intimement liée à votre conception de la grossesse.

Sophie Guillaume : De nombreuses transformations physiologiques et psychologiques se produisent tout au long de la grossesse. Elles ne sont pas pathologiques, mais se manifestent par une variété de signes qu’il importe de bien connaître pour une prise en charge optimale. En ce sens, la grossesse est un événement de santé, qui peut se transformer en événement de soins en cas de trouble ou de maladie, qu’elle préexiste à la grossesse (hypertension artérielle, diabète, etc) ou qu’elle soit révélée par elle ou encore qu’elle soit déterminée par elle.Cependant, quatre fois sur cinq, gestation et accouchement se déroulent bien. La grossesse est un événement « normal ».

À partir des années 1980, médecins et pouvoirs publics ont privilégié une démarche axée sur la prévention des risques, à cause des taux de mortalité maternelle et périnatale trop élevés. Mais cette intention louable a largement dépassé ses objectifs : aujourd’hui toute grossesse est considérée comme à risque. Certains obstétriciens continuent encore à expliquer qu’elle ne peut être déclarée normale que si tout s’est bien passé jusqu’à deux heures après l’accouchement.

Elle est devenue une bombe potentielle, y compris pour les femmes, qui veulent quasiment toutes accoucher en maternité de niveau III, celles organisées pour les grossesses réellement à haut risque (depuis 1998, les maternités sont classées en trois niveaux, le premier correspondant aux cas sans risque particulier, de loin les plus fréquents).

La situation est radicalement différente aux Pays-Bas, où pourtant les taux de morbi-mortalité maternelle et infantile sont comparables. Cela tient surtout à ce qui se passe après la sortie de maternité : en France, les femmes ne sont absolument pas préparées à leur nouvelle vie, parce que pendant toute leur gestation, elles ont été encadrées sans que personne ne s’intéresse à la façon dont elles l’ont vécu et à leur projet d’enfant. Elles sont profondément déstabilisées par une question comme « Comment avez vous envie de vivre votre grossesse ? » ou « Avez vous des craintes à propos de votre grossesse ? » Leur réponse est le plus souvent : « Je ne sais pas, c’est à vous de répondre. »

En 2005, sous la pression des sages femmes, l’entretien prénatal précoce a été introduit dans le suivi. C’est un temps de dialogue avec un praticien, qui peut être un médecin, mais qui en pratique est le plus souvent une sage femme. Objectif : répondre aux interrogations de la femme, la conseiller et déceler d’éventuelles difficultés psychologiques ou sociales. Mais seules un quart des patientes en bénéficie, principalement parce que la plupart des médecins n’en voient pas l’intérêt. C’est profondément regrettable, parce qu’il est probable qu’il contribue fortement à améliorer le suivi, y compris sur le plan médical, à l’image de ce qui se pratique dans d’autres pays, comme les Pays-Bas. Mais il n’y a pas de grandes études pour le montrer.

En quoi cela influence-t-il votre pratique ?

Adrien Gantois  : Les sages-femmes sont formées pour accompagner cette période de la vie et détecter les petits signes qui peuvent annoncer un problème. Elles ont les compétences pour dépister, diagnostiquer et orienter vers le médecin concerné, mais elles ne sont pas habilitées à le remplacer et ne le revendiquent pas. Alors que la fonction d’un médecin est de restaurer la santé, celle d’une sage-femme est de la maintenir, même si bien entendu, les frontières ne sont pas si étanches.

En consultation, elles sont certes attentives aux signes médicaux, mais aussi à la qualité de ce moment de vie. Cela demande d’une part, plus de temps que ce qu’un médecin peut en général consacrer à une patiente ; d’autre part, une formation en sciences humaines pour aborder les aspects psychologiques, relationnels et sociaux. Peu de médecins en bénéficient : avec les problèmes de démographie médicale actuels, il est probable qu’ils n’aient guère de temps à y consacrer.

Le rôle des sages femmes est préventif. En 2009, la loi HPST l’a élargi à l’ensemble de la vie génitale des femmes, puisqu’elle leur a donné un rôle dans la consultation génétique de prévention et les associe aux campagnes de dépistage du cancer du col et du sein. Mais il reste largement méconnu et n’est pas valorisé par les pouvoirs publics alors que dans le cadre d’une stratégie nationale, comme dans les pays du nord de l’Europe, il pourrait contribuer à faire diminuer la mortalité par cancer.

SG : Il ne s’agit pas de se substituer aux médecins, mais d’améliorer l’efficience de notre système de santé en partant de la question : " de quelles compétences avons nous besoin à tel endroit, à tel moment et avec une bonne articulation entre sages-femmes et médecins ?" La démographie médicale plaide pour un rôle accru des sages femmes en ambulatoire, d’autant que la progression de leurs effectifs (environ 3 % par an) est bien supérieure à celle des médecins et que l’hôpital recrute de moins en moins. Il y a actuellement 137 sages-femmes et seulement 15 gynécologues pour 100 000 femmes.

Pourquoi réclamez vous un statut de praticien hospitalier ?

SG : Dans le code de la santé publique, nous sommes une profession médicale, comme les chirurgiens-dentistes, sans pour autant être médecins. Pour la Fonction publique hospitalière (FPH), nous sommes des non médicaux, constituant une catégorie particulière à côté de celles des administratifs, des soignants non médecins et des personnels médicotechniques. Les praticiens hospitalier sont l’autre grand groupe reconnu par l’hôpital ; ils comprennent médecins, dentistes et pharmaciens, qui ne sont pourtant pas médecins, et biologistes (médecins ou non) ; ils n’appartiennent pas au corps des fonctionnaires.

Nous voulons cesser cette schizophrénie et rejoindre la famille médicale. Le but est d’aller au bout de l’universitarisation de notre formation, c’est-à-dire créer une filière universitaire de maïeutique allant jusqu’au doctorat et ouvrant la possibilité de conduire des recherches de manière autonome. Seul le statut de praticien hospitalier (PH) le permet.

AG : Beaucoup de sages femmes sont doctorantes, mais dans d’autres disciplines que la maïeutique. Nous nous battons pour faire reconnaître l’apport de notre métier à la qualité du suivi des femmes enceintes ou pas. Tout le monde reconnaît que nos salaires sont insuffisants, mais ça n’est pourtant pas notre revendication principale, même si cela désole les centrales syndicales.

Pourquoi ne vous soutiennent-elles pas, ainsi qu’un autre syndicat de sages-femmes ?

SG : Obtenir le statut de PH signifie sortir du corps des fonctionnaires. Elles pensent que ça favoriserait le démantellement de la FPH. Quant au syndicat de sages-femmes (hors collectif) opposé à notre démarche, il craint que nous perdions les avantages de la fonction publique, ce qui est assez curieux, puisqu’il rassemble essentiellement des libérales.

AG : Notre collectif rassemble quasiment toutes les composantes de notre métier, y compris les enseignants et les étudiants, et bénéficie du soutien de notre Ordre. Il représente réellement la profession. Ainsi, notre dernière manifestation a mobilisé 6 000 personnes (note des CdS : l’entretien a été réalisé le 6 janvier 2014), sur un total de 20 000 professionnelles, sachant que les sages-femmes assignées dans les services et celles qui étaient en permanence de nuit n’ont pas pu venir.

En quoi obtenir le statut de PH impacte-t-il l’exercice libéral ?

SG : Les sages femmes libérales ont un exercice de proximité, au sein des soins primaires, comme les médecins généralistes. Elles ont d’ailleurs les mêmes difficultés à se faire reconnaître. Le statut de PH ouvre à la recherche, c’est-à-dire à la possibilité de valider (et améliorer) notre conception du suivi de la grossesse. Actuellement, la recherche clinique s’effectue essentiellement à l’hôpital. Comme les généralistes, nous voulons pouvoir la développer en ambulatoire et assurer une formation pratique dans les cabinets libéraux. Comme eux, nous réclamons d’avoir des professeurs universitaires, des maitres de stage et maitres de conférence en ambulatoire.

Les sages femmes sont encore peu nombreuses dans les maisons et centres de santé. C’est dommage, car ces institutions permettraient à l’ensemble des professions médicales, dont nous sommes, de mieux se connaître et de développer des coopérations profitables à nos patientes et à leurs nouveau-nés. L’avenir de la maïeutique est dans le développement des liens hôpital-ville, entre les praticiens hospitaliers et ambulatoires, et dans la définition des parcours des femmes enceintes, en complémentarité avec les médecins. Nous ne voulons pas être le premier recours, mais en faire partie.

Cet apprentissage du travail en commun devrait commencer dès l’université. Mais contrairement à ce qui nous a été promis, la première année commune d’études n’a eu aucun impact sur notre statut. Les sages femmes ne font plus confiance aux pouvoirs publics.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 914 de janvier 2014 de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
Mots clés liés à cet article
  sage-femme grossesse périnatalité partenariats interprofessionnels médecins maternité soins primaires (de premier recours) Pays-Bas
     
     
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