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Santé : respect, dignité et responsabilité personnelle
 
Guyard Michel
mars 2008, par serge cannasse 

Ordonné prêtre en 1965, Michel Guyard a été Recteur de la cathédrale Notre Dame de Paris et Vicaire général de Paris. Evêque du Havre depuis 2003, il a jusqu’à récemment présidé le Comité Épiscopal pour la santé au sein du Conseil pour la famille et les questions de société de l’Église Catholique de France.

Comment définiriez vous l’attitude générale de l’Église catholique sur les questions de santé ?

L’Église s’intéresse à toutes les dimensions de la vie de l’homme. Pour Elle, la santé n’est pas ce qui s’oppose à la maladie, c’est un bien précieux que nous avons le devoir de préserver. Cela suppose des devoirs personnels et sociaux. Sur ces derniers, l’Église a beaucoup insisté, en particulier sur ceux de l’État vis-à-vis des personnes défavorisées.

Mais la santé n’est pas seulement une affaire politique, elle est une responsabilité personnelle. Celle-ci a une dimension collective. Nous n’avons pas le droit de grever le budget de la sécurité sociale par une conduite inconséquente vis-à-vis de notre propre santé. Plus généralement, puisque nous devons nous occuper des autres, il faut être en bon état pour le faire. Il y a aussi une dimension éthique. La santé est un bien que nous avons la responsabilité de gérer : nous ne devons pas la remettre entièrement au médecin, ni à l’État, ni à toutes les béquilles supposées nous aider à vivre. Nous sommes responsables de notre propre santé.

L’Église prêche la liberté. Elle a une attitude de "veilleur" sur ce qui menace l’homme, que beaucoup prennent pour une attitude de rabat-joie. L’Église est un empêcheur de tourner en rond. Elle est souvent à contre-courant et perçue comme réactionnaire, ringarde, accusée d’être contre tout progrès, de ne pas évoluer. Je pense qu’au contraire, l’Église a sans doute raison plus tôt que beaucoup de gens. Qu’est-ce que ça veut dire, évoluer ? Tout progrès technique n’est pas automatiquement un progrès humain, il est une chance et un risque. L’opinion publique ne fait pas la vérité. Chacun n’est pas libre de se faire sa propre morale. On peut noter au passage que le discours social de l’Église est reconnu aujourd’hui, alors qu’au 19ème siècle on lui reprochait. Elle ne devait s’occuper que de la sphère privée. Aujourd’hui, au contraire, on lui reproche son discours sur la morale personnelle.

Si vous le voulez bien, examinons quelques problèmes épineux. Commençons par l’euthanasie.

Le principe absolu, c’est qu’on n’a pas le droit de tuer et qu’on n’a pas le droit de choisir sa mort. C’est pour cela que je ne crois pas qu’une loi sur l’euthanasie soit nécessaire. La loi existe, elle est claire : tu ne tueras pas. Faire une loi, c’est admettre que tuer peut être permis même si on met un tas de garanties contre les dérives. Dès qu’on commence à légiférer sur le permis de tuer, on ne sait pas où l’on s’arrêtera.

Cela ne veut pas dire que l’Église veut faire souffrir les gens. Elle s’est prononcée contre l’acharnement thérapeutique dès 1951. Il faut épargner des souffrances excessives, même avec des traitements qui risquent d’abréger la vie. Il faut arrêter les soins inutiles, mais il ne faut pas accélérer le processus, hâter la fin. C’est tout le sens des soins palliatifs, dont l’objectif est de permettre aux gens de garder leur conscience le plus longtemps possible, de ne pas rester seuls et d’achever leur vie dans la paix. Cela demande énormément de personnel, de compétences, d’argent, c’est très lourd, mais c’est dans ce sens qu’il faut aller. C’est à ce prix que la société sera vraiment humaine.

Pour un chrétien, nous ne sommes pas maîtres du début et de la fin de notre vie, seul Dieu l’est. On n’a pas le droit de faire une piqûre pour des raisons soi-disant humanitaires. C’est une perversion. C’est toujours au nom de l’homme que l’on prend des mesures anti-humaines. Il ne faut pas mettre la main dans cet engrenage.

Jean-Paul II nous a donné un exemple extraordinaire. Il a accepté d’être filmé deux jours avant sa mort, alors qu’il était incapable de parler et dans un état de grand délabrement qui ne correspondait absolument pas à l’image qu’on avait de lui. C’est cela la dignité de l’homme. Ce n’est pas mourir dans la beauté des apparences. C’est aller jusqu’au bout de ce que nous sommes, c’est accepter la dégradation de notre corps. Le Christ sur la croix n’était pas vraiment présentable, et cependant un païen s’écrie : « Cet homme était vraiment Fils de Dieu ».

Abordons le début de la vie. La position de l’Église sur la contraception est très critiquée, notamment en raison de ses conséquences sur la prévention du SIDA.

Sur le SIDA, la position de l’Église est parfaitement claire. On prétend que le Pape est contre le préservatif. Le mot « préservatif » n’a jamais figuré dans un texte de Jean-Paul II. Ce qu’il a dit, c’est que la meilleure prévention contre le SIDA, c’est la fidélité. Les gens en ont conclu qu’il était contre le préservatif. C’est une interprétation. Personne ne lui a demandé ce qu’il conseillerait dans un cas particulier, aurait-il choisi la mort ? Le rôle du Pape est de montrer un chemin. Ce n’est pas un distributeur d’interdits ou de permissions.

L’essentiel, c’est l’amour. L’amour, ce n’est pas n’importe quoi. C’est la fidélité. C’est pour cela que le mariage est un sacrement. Pour moi, un couple non marié et fidèle est marié de fait. Ce qui manque à ce couple, c’est la dimension sociale ou ecclésiale qui leur permettrait une plus grande ouverture aux autres. L’important, c’est de s’engager. Ce que l’Église condamne, c’est le plaisir passager, uniquement physique, sans amour, et elle met en garde contre la facilité que donnent certains moyens d’avoir une vie uniquement charnelle, sans risque, sans responsabilité, comme si l’acte sexuel était une activité de loisir comme une autre. Nous sommes un corps, un cœur et une tête : quand l’amour physique exprime l’amour du cœur et celui de la tête, il s’agit d’un acte profondément humain.

L’idéal de l’amour est d’être fécond. Cette fécondité peut se manifester par des œuvres réalisées ensemble. Mettre au monde une nouvelle vie en est l’aspect le plus fort. L’acte conjugal est par nature destiné à la procréation. Il ne faut pas en conclure qu’il ne faut s’unir que dans l’intention de faire un enfant ! Le plaisir fait partie de l’acte de chair. Ça ne regarde pas l’Église qu’un couple fidèle utilise un moyen contraceptif pour équilibrer sa vie affective et familiale. C’est son affaire. Ce que l’Église dit, c’est qu’un amour qui se veut stérile ne peut pas être un véritable amour. C’est le sens de la fameuse lettre de Paul VI « Humanae vitae », si mal comprise : il voulait rappeler le sens de l’amour et mettre en garde contre les moyens faciles qui risquent de le pervertir ou de l’affadir.

Mais il est évident que si quelqu’un ne peut pas comprendre tout cela ou s’il ne peut pas dominer ses pulsions et qu’il risque de contaminer sa partenaire, il doit utiliser un préservatif ! L’Église n’a jamais dit le contraire. L’Église invite toujours à progresser vers plus d’humanité. Elle ne condamne pas.

Autre sujet délicat : les cellules-souches embryonnaires.

L’embryon ne peut pas être un médicament, car il a une promesse d’humanité. Pour les chrétiens, comme pour beaucoup de croyants d’autres religions, dès qu’il y a fécondation, il n’y a certes pas un être humain achevé, mais il n’y a pas que des cellules, c’est un être humain en devenir, que l’on doit respecter comme on respecte un être humain. Un embryon n’est pas un matériau biologique, il n’est pas un produit quelconque que l’on peut manipuler, même en poursuivant la fin généreuse de vouloir soigner. A titre d’exemple, en milieu hospitalier, même si les médecins s’interrogent sur le commencement de la vie humaine, tous s’accordent pour traiter les embryons et les fœtus selon des procédures différentes de l’incinération des déchets biologiques. Par contre, l’utilisation de cellules souches est une autre question.

Dernier sujet difficile : l’avortement.

Le principe fondamental, c’est que le fœtus n’est pas un agresseur. On ne peut pas le tuer comme on tuerait un ennemi. La règle de l’Église, c’est donc qu’il faut garder l’enfant à naître. Cela ne veut pas dire que l’Église rejette les femmes qui décident d’une interruption de grossesse, ni qu’elle est contre une loi réglementant celle-ci. Pour des raisons de santé publique, pour éviter drames et catastrophes, la loi sur l’interruption de grossesse peut être nécessaire. Cela ne veut pas dire qu’elle a une valeur morale positive, qu’elle est faite pour soulager les consciences. Une loi qui canalise le mal reste une mauvaise loi. Encore une fois, le rôle de l’Église est d’éclairer les consciences mais c’est aux personnes de prendre leurs responsabilités. Elle leur demande de faire le maximum de ce qu’ils peuvent faire, de progresser, mais Elle les accueille comme pêcheurs, faisant le mal qu’ils ne veulent pas faire, parce qu’ils ont le sentiment de ne pas pouvoir faire autrement, parce qu’ils ne sont pas assez forts. Dieu pardonne les pêcheurs. Ce qui est clair c’est qu’on ne peut transformer en bien ce qui est mal, pour le repos de notre conscience.

Sur d’autres sujets, la pensée de l’Église mérite d’être écoutée en profondeur. L’avortement est un mal, et l’on sait que c’est un traumatisme pour les femmes quoi qu’on en dise. Et sur d’autres points, l’Église met en garde : ce n’est pas parce que vous pourrez choisir le sexe, la couleur des yeux et des cheveux de votre enfant et tout ce que vous voudrez, que son avenir et votre sécurité de parents seront assurés. Je connais des parents d’enfants handicapés qui sont heureux avec des enfants heureux, et des parents d’enfants normaux qui leur en font voir pis que pendre ! Les plus étonnantes prouesses des techniques médicales n’assureront jamais le bonheur qui est d’un autre ordre.

Y a-t’il une différence entre un médecin chrétien et un autre ?

On est chrétien avant d’être médecin, en ce sens que la foi chrétienne inspire toute la vie du croyant, quelles que soient ses activités et sa relation aux autres. Cette relation aux autres doit se vivre dans la charité et dans une dimension fraternelle. Le chrétien médecin doit être d’abord un bon médecin, compétent. La bonne volonté et la charité dont il est invité à faire preuve ne le dispensent pas d’être compétent.

Ceci étant, la médecine concerne l’homme, et l’on sait que lorsqu’il est malade, ce n’est pas seulement son corps qui est atteint, mais tout son être y compris son esprit, et s’il est croyant, sa dimension religieuse. C’est pourquoi je pense qu’un médecin croyant, tout en respectant son patient avec beaucoup de discrétion, est assez bien situé pour prendre en compte cet aspect.

Par ailleurs, je suis heureux de constater qu’à l’hôpital, les médecins et les personnels soignants sont de plus en plus invités à s’informer sur les grandes religions que peuvent pratiquer les malades, et à dialoguer avec les aumôniers. Il ne s’agit pas de prosélytisme, mais simplement de respect des personnes.

L’Église Catholique de France et le monde de la santé

Constituée de l’ensemble des évêques et cardinaux du pays, la Conférence des évêques de France élit les présidents des commissions épiscopales, composées exclusivement d’évêques et ayant pour mission le suivi des questions relevant de la responsabilité épiscopale, et de conseils, qui s’adjoignent les compétences de prêtres, religieux ou laïcs, dont le conseil pour la famille et les questions de sociétés (Commission sociale). Celui-ci comprend un comité épiscopal pour la santé, qui a été présidé par Monseigneur Guyard.

La commission sociale s’est faite entendre à plusieurs reprises sur les questions de santé, en particulier lors du débat qui a précédé le vote sur la loi de l’Assurance Maladie d’août 2004. À cette occasion, elle a réaffirmé les deux principes « incontournables » qui fondent sa réflexion sur la santé : « Le devoir d’une société solidaire est de protéger en priorité les plus faibles », « Chacun bénéficie selon ses besoins ; chacun paye selon ses moyens ». Elle avait également rappelé la responsabilité de l’État dans « l’organisation solidaire du mode de financement du système de santé », qu’elle reconnaît comme « un des meilleurs du monde ».

Plusieurs associations et mouvements regroupent les professionnels de santé catholiques, par exemple, l’ACMSS (Action Catholique des Milieux Sanitaires et Sociaux), le CCMF (Centre Catholique des Médecins Français), le Centre Laennec (association de médecins), etc.

Chaque établissement hospitalier comprend en principe une aumônerie catholique (qui a son équivalent pour les deux autres religions du Livre : Islam et Judaïsme), assurée par un prêtre, lui-même assisté par une équipe de laïcs. Il existe plusieurs associations chrétiennes pour le service des malades, regroupées au sein de la Pastorale de la Santé.

Site internet de l’Église catholique de France (très bien fait)

Entretien paru dans le n°5027 du 11 septembre 2006 du Panorama du Médecin




     
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