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Entretiens
 
Chamans : les maîtres du désordre
 
Hell Bertrand
juillet 2012, par serge cannasse 

Pour les chamans, la maladie et la mort font partie de la vie, traversée de forces mystérieuses qui peuvent mettre en danger son équilibre. C’est alors qu’ils interviennent, mais seulement si un individu ou la collectivité leur demande. La requête est risquée : on ne s’adresse pas impunément à des entités exigeantes et capricieuses. Le scénario est tragique, les chamans en sont les metteurs en scène. Comme pour toute représentation authentique, les enjeux sont bien réels.

Bertrand Hell est professeur d’anthropologie à l’université de Franche Comté. Spécialiste des cultes de possession et du chamanisme, il est conseiller scientifique de l’exposition « Les maîtres du désordre » (Musée du quai Branly, Paris. Jusqu’au 29 juillet 2012) et co-auteur de « Soigner les âmes » (Dunod, 2012) avec Edouard Collot, psychiatre.

On ne s’adresse au chaman qu’exceptionnellement. Pourquoi ?

Le chaman n’est pas un praticien ordinaire : ni médecin, ni guérisseur, ni marabout, ni tradipraticien. Lui-même ne va pas à la rencontre des malades. Sam Begay, homme médecine navajo, me disait un jour : « À l’hôpital comme dans la ville proches, des gens meurent. Mais je n’irai pas les soigner s’ils ne m’appellent pas. » Il a ajouté : « Il faut qu’il y ait des gens qui meurent. » Cela signifie que la mort fait partie de l’ordre des choses. Plus généralement, ce qui nous semble du désordre est tout aussi nécessaire à l’équilibre de la vie que ce qui nous apparaît comme de l’ordre. Le chaman intervient seulement quand le désordre menace cet équilibre.

Ce danger peut se manifester par la maladie, surtout de nos jours où toutes les sociétés deviennent de plus en plus individualistes, leurs membres étant de plus en plus attentifs aux relations interpersonnelles. Mais fondamentalement, le chaman est un recours pour assurer la survie du groupe. Par exemple, autrefois on le sollicitait pour faire revenir le gibier, dans les sociétés où il est indispensable à l’alimentation.

Contrairement au praticien traditionnel ou moderne, il n’est pas un notable, c’est un personnage à part, un marginal, installé aux frontières de la collectivité et de la « surnature », constituée des forces mystérieuses et versatiles (tantôt bonnes, tantôt mauvaises) qui agissent dans le monde. Tout membre de sa communauté sait qu’il est habité par certaines de ces forces, qu’on les appelle esprits, âmes des ancêtres, ou autrement. Et qu’en s’adressant à lui, on prend le risque d’être soi-même visité par ces forces, puissantes, exigeantes et capricieuses. On ne va voir le chaman que lorsque tous les autres recours ont échoué.

Le chamanisme est il compatible avec les religions ou l’absence de religion ?

Les chamans sont très vraisemblablement apparus dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, ce qu’ont été les humains dans la plus grande partie de leur histoire. La vision des choses des chamans est très proche de celle de ces sociétés, animistes, c’est-à-dire qui attribuent un esprit à au moins tous les éléments animés de la création. À l’échelle de l’histoire humaine, l’immense majorité de ces sociétés a disparu rapidement (en 4 millénaires environ) avec la révolution néolithique, qui a amené l’agriculture et l’élevage. Il est remarquable que non seulement les chamans existent encore de nos jours, mais que dans beaucoup d’endroits du globe, ils soient de plus en plus nombreux. Les paysans illettrés ne sont pas seuls à les consulter, des personnes de niveau social et éducatif élevé le font aussi.

Bien que proches des systèmes animistes, les chamans ne se réclament pas d’une religion particulière et encore moins d’une théologie, au sens d’un système fixé d’explication du monde. Ce sont d’abord des manipulateurs de forces, en quelque sorte des gestionnaires de flux, dont les appellations varient avec les cultures et l’époque dans lesquelles ils agissent. Un système religieux suppose un monde ordonné dans lequel des puissances bien identifiées et stables se comportent de manière prévisible. Les chamans sont les maîtres du désordre, dans lequel de nouveaux esprits peuvent apparaître et d’anciens s’évanouir et où les esprits repérés sont imprévisibles. Le travail du chaman est de tenter de négocier un accord avec eux, toujours précaire. Il s’adapte aux religions, comme au reste. En revanche, il peut être plutôt mal perçu par leurs représentants, surtout monothéistes, et par certains athées, qui ne voient là que superstition.

Les chamans sont-ils efficaces ?

C’est une question très complexe. Aucun système thérapeutique n’est efficace sur tout et tout thérapeute rencontre des situations extraordinaires qui échappent à sa façon de voir les choses. Il semble bien que l’alliance thérapeutique entre le thérapeute et son patient soit essentielle à l’efficacité, même dans la médecine allopathique. Elle est fondée sur la confiance.

Chez les Magars (Thibet), le postulant suit d’abord une initiation longue et difficile (huit jours et nuits sans interruption), à l’issue de laquelle tous les chamans se rassemblent en présence des villageois. Il doit alors monter en haut d’un mât de 15 mètres avec dans les dents la tête d’un mouton égorgé. Il reste au sommet 6 ou 7 heures, seul avec les puissances mystérieuses qu’il doit affronter. Puis tout le monde revient, mais ce sont les villageois qui posent des questions, très pragmatiques (par exemple, sur les récoltes), à quelqu’un que vous pouvez imaginer sans peine plutôt « secoué ». Ce sont eux qui décident alors s’il est chaman ou pas !

La confiance n’est pas donnée une fois pour toutes, ce qui empêche les rapports de domination, qui existent assez souvent avec les médecins allopathiques. En effet, même si sa notoriété est grande, un chaman peut perdre sa légitimité, parce que ses esprits sont partis.

Un certain nombre de pathologies et de guérisons dépendent des croyances des patients. J’ai connu une femme, gravement malade, qui après avoir consulté plusieurs chamans s’est retrouvée possédée par une vingtaine d’esprits dont les exigences mutuellement contradictoires aboutissaient à lui interdire tout aliment ! Les gnawas (les chamans marocains) ont dû mener une négociation ardue pour que les esprits se mettent d’accord entre eux. Aujourd’hui, cette femme va très bien. Pour expliquer ces phénomènes, nous avons besoin des psychiatres et des neurobiologistes, ce que je ne suis pas. Malheureusement, il n’existe presque pas de travail pluridisciplinaire explorant ces questions.

Vous faites tout de même référence à l’hypnose et à la suggestion.

Oui, mais même les hypnothérapeutes n’ont pas vraiment de théorie expliquant leur efficacité ! même s’ils savent qu’elle est d’abord fondée sur la confiance et l’acquiescement du patient à la méthode employée : aucun praticien n’a jamais fait faire sous hypnose quoi que ce soit à qui que ce soit contre son gré.

Qu’est-ce qui fait que vous adhérez à une fiction ? qu’au théâtre, pour vous la scène devienne réelle ? que les acteurs vous convainquent de la réalité de leurs personnages ? pourquoi admet-on qu’un danseur soit un léopard, mais raille-t-on le chaman qui prétend se transformer en animal ? Comme au théâtre, le chaman dresse d’abord une scène. Chez les Magars, il pose une natte sur le toit, plat, de la personne malade pour laquelle il a été appelé et les villageois se rassemblent eux-mêmes sur leurs toits. Ils voient bien qu’il s’agit d’une natte et dans le même temps, ils regardent le chaman faire un voyage cosmique. Comme au théâtre vous savez qu’il s’agit d’une scène et pourtant vous riez et vous pleurez.

Les thérapeutes expérimentés connaissent bien l’importance de la façon dont leur cabinet est agencé. Tous ont aussi une espèce d’intuition sur ce qu’est le malade, ce qui l’amène et comment il faut agir avec lui. Le socle sur lequel repose la triade médecin-patient-cadre thérapeutique, c’est le mythe de la toute puissance de la science. Celui de la triade chaman-sollicitant (individuel et collectif)-mise en scène, c’est la surnature, le monde des esprits.

L’énigme est bien entendu la manipulation des émotions, l’efficacité du symbolique, comme l’a écrit Lévi-Strauss. Depuis quelques années, par exemple avec les ouvrages d’Antonio Damasio, il est de plus en plus admis que les affects sont dans le champ scientifique et que l’observation même « objective » dépend de l’observateur. Cela va sans doute faciliter la compréhension de l’hypnose, de l’effet placebo ou nocebo, et de l’efficacité du chaman !

Pas de théorie chez les chamans ?

Ce sont d’abord des praticiens : leur savoir est pragmatique. Il tient à leur capacité de manipuler différents niveaux de réalité, c’est-à-dire différentes manières de la percevoir, qui peuvent avoir des retentissements physiologiques. C’est pour cela que la pensée scientifique a du mal à le comprendre : elle ne travaille que sur un niveau à la fois. Pourtant toutes les grandes avancées scientifiques ont été faites par des personnes qui n’hésitaient pas à franchir les frontières de catégories intellectuelles figées.

L’efficacité du chaman tient à sa capacité de faire siens ces niveaux de réalité, de se les approprier au plus intime de lui-même, dans son corps : à acquérir un savoir-être. Notre intellect cartésien a du mal à l’analyser parce qu’il n’est pas à l’aise avec le ressenti. Il ne s’agit pas de tomber dans un pseudo-mysticisme cosmique ou à l’inverse dans un formalisme extrême (la lecture structuraliste initiée par Lévi-Strauss).

Pour autant, le chaman n’est pas qu’un fabulateur, un inventeur d’histoires destinées à donner du sens, un facilitateur de lien social ou un acteur plus ou moins talentueux. Depuis quelques années, de nombreux travaux ont montré l’influence des grands-parents et des arrières grands parents dans l’apparition de certaines pathologies. Les chamans invoquent les esprits des ancêtres …

J’ai été frappé par le fait que des chamans exerçant dans des communautés aussi distantes géographiquement que les navajos et les mongols aient la même vision de l’avenir du monde. Ils sont surpris que personne ne voit que beaucoup de conflits et de problèmes graves sont liés à une question de souillure : le pétrole, un excrément que la terre a mis des milliers d’années à enfouir et que les humains extraient en quelques minutes. Il ne s’agit pas d’un discours écologique, mais là aussi d’équilibre des forces.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 884 de juin 2012 de la Revue du praticien médecine générale.




     
Mots clés liés à cet article
  culture pays d’origine corps/esprit tradipraticiens médecines traditionnelles représentations confiance expositions émotions
     
     
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2 Messages de forum

  • Hell Bertrand

    21 août 2012 13:23, par Laure
    Coucou. Personnellement, je ne suis pas certaine de croire au pouvoir de chamans. J’ai vu pas mal de documentaires sur le sujet et j’ai entendu parler du bien qu’ils ont pu faire aux gens qui étaient très malades. Je ne suis pas contre mais j’ai toujours des doutes. A+

    Voir en ligne : http://www.natationenfant.fr/

  • Hell Bertrand

    3 mars 2013 07:25, par Jean Flerchard
    L’appellation "chaman" si furieusement à la mode demanderait à être mieux définie pour qu’on ne mélange pas tout et qu’on donne de vrais repères au lecteur qui découvre l’argument. Dans la littérature ethnologique, personne n’a jamais qualifié de chaman (terme d’origine toungouse, ethnie sibérienne) les voyants-thérapeutes mokaddems et mokadma marocains, qu’ils soient membres des confréries soufis, berbères ou gnawa. Dans quel but Bertrand Hell a-t-il pris l’initiative d’appeler chamans des maîtres de cultes de possession ou d’adorcisme -pour reprendre le terme "inventé" par l’ethnologue Luc de Heusch et grosso modo repris par tous ses collègues - ? Est-ce pour palier un manque de connaissance directe du vrai terrain chamanique,surfer sur l’effet de mode et profiter du commerce et du prestige -éphémères- accordés à ces personnages et, par réflexion directe, à ceux qui se posent à tort ou à raison en spécialistes de leur étude - des études certainement longues et éprouvantes car situées sur de lointains et inconfortables terrains- ? On est en droit de se poser la question au vu de l’invraisemblable désordre introduit dans ce champ par la très superficielle -quoique qu’en partie plaisante- exposition du Quai Branly dont Bertrand Hell était le conseiller "scientifique" et du calamiteux documentaire éponyme concocté pour France 5. Un film racoleur qui prétend parler de chamanisme alors qu’il présente exclusivement des marginaux des confréries soufies -le fait d’être montreur de serpents et marginal ne fait pas un chaman d’un quidam assez rusé pour jouer le rôle et tenir le discours qu’on attend de lui- ou des officiants de cultes maraboutiques -on relèvera la contradiction entre le distinguo entre chamanisme et maraboutisme signifié par Bertrand Hell lui-même dans votre interview et l’usage qui est fait dans le film des pratiques maraboutiques abusivement qualifiées de chamaniques-. Ces imprécisions -pour ne pas parler de forfaitures- étalées au grand jour, reproduites à des milliers d’exemplaires et légitimées par de grandes institutions ne feront certainement pas avancer la connaissance. Triste spectacle.
 
     
   
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