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Inégalités et mondialisation
novembre 2012, par serge cannasse 

Le monde connaît un double phénomène inédit : les inégalités de richesse entre pays diminuent, mais au sein de nombreux pays, elles augmentent. Le comprendre est important, parce qu’aujourd’hui une politique de redistribution doit à la fois tenir compte des particularités de chaque pays et de l’interdépendance de tous. L’éducation et la santé sont deux aspects majeurs de cette politique.

Dans la problématique des inégalités sociales de santé, les inégalités de revenus sont en général traitées avec les inégalités d’accès aux soins, dont elles sont un des déterminants essentiels. Cependant elles sont aussi un marqueur des inégalités des niveaux socioprofessionnels, fortement corrélées aux inégalités sociales de santé.

Ces dernières se sont aggravées depuis une cinquantaine d’années. Les inégalités de revenus aussi, depuis une trentaine d’années. François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, a publié un petit livre qui aide grandement à comprendre ce deuxième phénomène : La mondialisation de l’inégalité (Seuil, République des Idées, 2012). Il n’est pas question ici de le résumer, mais d’en tirer ce qui peut aider à appréhender les inégalités sociales de santé et les politiques visant à les corriger, dans le monde comme dans le cas particulier de la France. S’agissant d’un ouvrage court et de lecture facile (même si elle réclame un peu d’attention), je recommande de toute façon de s’y plonger pour mieux comprendre le monde nouveau dans lequel nous vivons : celui de la « globalisation » des échanges et des productions, qui se font aujourd’hui à l’échelle de la planète (par exemple, un objet peut être conçu à un endroit du globe, ses parties constitutives fabriquées à un ou plusieurs autres endroits, son assemblage ailleurs, et sa commercialisation encore ailleurs).

Un renversement historique

Dans ce monde nouveau, il se produit un « renversement historique » : globalement, depuis la fin des années 80, les inégalités de richesse moyenne entre pays diminuent alors que les inégalités de richesse au sein de chaque pays augmentent dans un très grand nombre d’entre eux. La diminution de l’écart de la richesse moyenne entre pays est essentiellement due à un phénomène de rattrapage des pays émergents par rapport aux pays riches. L’adjectif « émergent » est important, parce que de nombreux pays pauvres ont du mal à s’inscrire dans ce mouvement, en particulier en Afrique subsaharienne. La croissance nettement supérieure des pays émergents par rapport à celle des pays riches n’a rien d’étonnant : comme le dit François Bourguignon, « la voie est tracée ». Ce sont les pays riches qui continuent à produire les innovations technologiques (mais pour combien de temps encore ?), ce qui est plus compliqué, plus coûteux et induit donc une croissance plus faible.

Un milliard de travaileurs à bas salaires sur le marché mondial

Les pays émergents ont d’abord investi la production industrielle ne réclamant qu’un travail non ou peu qualifié, en mobilisant plus d’un milliard de salariés à un coût très nettement inférieur à celui des pays développés. Pour s’en faire une idée, on estime que le niveau de vie moyen de la Chine ne rattrapera pas le niveau actuel de l’Europe avant une trentaine d’années. D’où les fameuses délocalisations (même si le coût du travail peut être contrebalancé par d’autres facteurs) et une pression à la baisse sur les salaires dans les pays riches.

Aujurd’hui, les pays émergents sont de plus en plus capables de fournir aussi du travail qualifié dans une partie du secteur des services, celle qui est délocalisable, dont un exemple bien connu est celui des plateformes téléphoniques. Cela étant, la majorité des services ne peut que difficilement ou pas du tout quitter le territoire où ils s’effectuent, notamment tout ce qui est service à autrui – les soins, par exemple. Mais cela provoque quand même une pression à la baisse des salaires non plus seulement pour les groupes sociaux les moins qualifiés, mais de plus en plus pour une partie au moins des classes moyennes, bien qu’il faille rester conscient du caractère flou de ce terme.

La pauvreté recule dans le monde

La globalisation ne provoque pas un accroissement absolu de la pauvreté, au contraire. Certes, la moitié de l’humanité vit avec moins de deux euros par jour et par personne, mais « seul » un cinquième vit avec moins de un euro par jour et par personne, contre les deux tiers au début du vingtième siècle. Même en valeur absolue, il y a moins de gens en extrême pauvreté. Ceci dit, les 20 % les plus riches de la planète ont un niveau de vie supérieur de 40 fois aux 20 % les plus pauvres, ce qui est considérable. Dit autrement : « Les 10 % d’Ethiopiens les plus riches ont en moyenne le 6ème du niveau de vie des 10 % de Français les plus pauvres. »

Un groupe mondial d’hyperprivilégiés

Surtout, il se produit un nivellement par le haut des plus hauts revenus (rentes de capital ou salaires élevés) au niveau mondial, aussi bien dans les pays développés que dans les pays émergents, aboutissant à la création d’un groupe planétaire de privilégiés qui captent une proportion toujours plus importante de la richesse mondiale. Les raisons en sont multiples : progrès techniques permettant la mondialisation de l’audience des stars ou des performances des acteurs de la finance (traders), augmentation de la taille des superentreprises et des revenus de leurs dirigeants et cadres supérieurs, augmentation de la rentabilité du capital, dérégulation des marchés financiers et surtout du travail.

Au total, il se produit un creusement des inégalités de revenus au sein d’une bonne moitié des pays émergents, particulièrement en Inde, en Chine, en Indonésie, au Vietnam et au Bengladesh. En revanche, ces inégalités ont diminué dans l’autre moitié, mais au Brésil, par exemple, elles étaient au départ particulièrement élevées.

Dans certains pays développés, retour en arrière de 75 ans des inégalités de revenus

Dans la plupart des pays développés, elles ont augmenté, même avec la croissance de la part des dépenses sociales dans le PIB (Produit intérieur brut). Deux facteurs y ont fortement contribué : la désyndicalisation et la baisse du salaire minimum par rapport au salaire médian (mais vraisemblablement peu la diminution de la protection de l’emploi). Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, au Japon, en Allemagne et en Suisse, les progrès de 75 ans de réduction des inégalités ont été « gommés » en 25 ans. La France a été relativement épargnée, du fait de son système de redistribution sociale, mais il est possible que cela se soit payé par un taux de chômage élevé. Cependant les inégalités y augmentent quand même progressivement depuis une dizaine d’années.

Si rien n’est fait, celles-ci continueront à s’aggraver dans les pays développés, concurrence mondiale oblige, avec en particulier une augmentation des situations de précarité d’emploi (sauf pour les hauts revenus). Les conséquences en sont délétères, même d’un strict point de vue de l’efficacité économique : apparition de distorsions de marché, sous-exploitation de potentialités de croissance, menaces sur la stabilité sociale et politique. Il faut se reporter au livre pour comprendre pourquoi, mais le point important ici est que finalement seuls les hauts revenus peuvent s’en accommoder, comme ils le font déjà dans certains pays en proie à une insécurité grave et permanente. Paix et sécurité sont incontestablement les deux principaux facteurs de la bonne santé d’une population.

Un arbitrage délicat entre efficacité économique et redistribution

Comment remédier à l’aggravation des inégalités dans les pays développés ?

Les politiques fiscales ont une certaine efficacité, mais modérée : elles n’agissent qu’a posteriori et se heurtent à la concurrence des pays « mieux disants » pour les impôts (les hauts revenus sont tentés de quitter le pays dans lequel ils estiment être trop imposés).

Les politiques de redistribution sont très utiles, mais elles sont difficiles à manier, car elles peuvent heurter de front l’efficacité économique (qui dans les théories économiques, suppose toujours une certaine dose d’inégalité). Elles passent par des dépenses d’investissements, en particulier dans les systèmes de santé et d’éducation.

La régulation du secteur financier est indispensable (notamment la séparation entre banques d’affaires et banques de dépôt, celles pour les particuliers).

Un salaire minimum doit être garanti par la loi (mais il existe d’autres solutions que le smic).

Enfin, il faut investir dans l’éducation, notamment pour donner une chance à la main d’œuvre la moins qualifiée de devenir plus compétitive sur le marché mondial du travail (le résultat dépend aussi de la « rigidité » du marché national du travail). Il s’agit ici d’un facteur particulièrement crucial pour la France, dont les élèves ont des performances scolaires médiocres et surtout fortement corrélées à leur origine sociale. Il faut rappeler au passage que le niveau d’éducation est lui-même un facteur social de santé.

Les solutions sont à la fois nationales et mondiales

Il n’y a donc pas de recette miracle, mais un ajustement de différents moyens propre à chaque pays. Il y faut une volonté politique forte, mais pas seulement : l’interdépendance des pays exclut l’hypothèse protectionniste (sauf pour les plus pauvres) et impose une mise en cohérence des politiques de tous, pays développés, pays émergents et pays pauvres, ceux-ci constituant un facteur majeur de l’évolution des inégalités dans le monde (d’où l’importance cruciale de l’aide au développement). François Bourguignon, qui fréquente les institutions internationales depuis longtemps, et donc aussi les « grands de ce monde », pense que c’est possible. « Éviter la mondialisation de l’inégalité passe aujourd’hui par une mondialisation de la redistribution. »

François Bourguignon. La mondialisation de l’inégalité. Seuil, La République des Idées. 2012. 106 pages. 11,80 €

Photo : Hong-Kong, 2007 ©serge cannasse




     
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  inégalités catégorie sociale Sud niveau de vie pays d’origine politique(s) économie de la santé OCDE accès aux soins revenus
     
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1 Message

  • Inégalités et mondialisation

    19 novembre 2013 09:08, par serge cannasse
    Lu dans la thèse d’Irène Mériaux et Ségolène Ernst : " X. Koolman et E. Van Doorslaer affirment que le niveau des inégalités sociales de chaque pays est d’avantage expliqué par la force de l’association existant entre santé et revenu que par l’inégale répartition du revenu. Ainsi, la faiblesse des inégalités de santé au Danemark n’est pas due au fait que ce pays ait un faible différentiel de revenu mais au fait que la santé soit faiblement reliée au revenu." réf : Van Doorslaer E. et Koolman X. Explaining the differences in income-related health inequalities across European countries. Ecuity II Working Paper. 2002
 
     
   
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