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Inceste : fréquent, méconnu, pathogène
 
Kramer Estelle
décembre 2011, par serge cannasse 

Estelle Kramer est sage-femme et coordinatrice de l’Association internationale des victimes de l’inceste (AIVI). Inscrit dans la loi depuis février 2010, ce crime est fréquent, chez les filles comme chez les garçons. Il provoque chez ses victimes une insécurité profonde, qui se traduit souvent par des troubles somatiques et/ou psychiatriques (dépression,...) d’autant qu’il est volontiers dénié, y compris au sein de la famille concernée. Les professionnels de santé ne doivent pas hésiter à l’évoquer, avec tact.

Qu’est-ce que l’inceste ?

C’est un abus sexuel, c’est-à-dire des attouchements avec ou sans pénétration sexuelle ou des comportements à caractère sexuel (exhibitionnisme, par exemple), entre membres de la même famille. Toutes les situations sont possibles. Il peut aussi s’agir de soins abusifs, comme des lavements anaux ou des prises de température anale répétées sans nécessité médicale (nursing pathologique). La personne qui l’impose peut être un ascendant (parent, grand-parent, beau-parent, tuteur, etc) ou un collatéral (oncle, tante, frère, sœur, etc).

Quelle est la fréquence de l’inceste en France ?

Nous n’avons aucune donnée épidémiologique fiable, mais en extrapolant les résultats d’un sondage réalisé en janvier 2009, plus de deux millions de personnes en seraient victimes en France. Pas seulement des filles : les garçons peuvent l’être aussi (un sur 10 avant 18 ans pour une fille sur 8). Environ 4 abus sexuels sur 5 pratiqués sur des enfants sont intrafamiliaux. A peu près un tiers de ces incestes sur enfant ont lieu avant l’âge de 5 ans, un tiers entre 6 et 11 ans et un tiers entre 12 et 14 ans. Enfin, 4 fois sur 5, l’enfant est victime d’abus sexuels répétés.

Quelles en sont les conséquences pour l’enfant ?

L’inceste est perpétué par un membre de la famille qui a autorité sur lui et qui est censé le protéger. L’enfant a le sentiment, qui peut durer très longtemps, de ne pas être en sécurité dans sa propre famille, qui est censée être pour lui le lieu le plus rassurant. Il doit alors mettre en place des stratégies pour s’y adapter. Il en parle très rarement, d’autant qu’en général, l’agresseur le harcèle pour garder le secret, en lui faisant croire à des conséquences terrifiantes, comme d’être abandonné par ses parents. Quand il le fait, même plus tard à l’âge adulte, souvent la famille ne le reconnaît pas comme victime, elle prétend que ça n’est pas vrai et va jusqu’à le rejeter. D’ailleurs pendant très longtemps, lui-même ne se perçoit pas comme une victime.

Le plus souvent, il a une incertitude profonde sur ce qu’est la normalité : il sait bien que quelque chose ne va pas, mais il ne sait pas exactement quoi. Très fréquemment aussi, il s’installe dans un déni des faits et dans l’oubli, qui est un mécanisme de protection. La mémoire peut lui revenir très longtemps après (des dizaines d’années), à l’occasion d’un événement plus ou moins traumatique, mais rarement d’un coup, plutôt progressivement, par bribes. Lorsque sa parole de victime n’est pas reconnue par son entourage ou un professionnel, il peut douter des faits pendant plusieurs années.

Beaucoup d’enfants expriment le traumatisme sous des formes diverses : troubles physiques (douleurs, malaises, troubles digestifs, toux, troubles respiratoires, etc.) et/ou psychique (troubles du comportement, addictions, troubles alimentaires, troubles d’allure psychotique, etc.).

Enfin, la majorité des victimes d’inceste se sentent coupables, sans savoir exactement de quoi. C’est un sentiment très fort, qui peut durer toute la vie.

Les conséquences de l’inceste persistent donc à l’âge adulte ?

Bien sûr ! Un sondage réalisé cette année à la demande de notre association montre qu’à l’âge adulte, les victimes d’inceste souffrent beaucoup plus fréquemment de pathologies que le reste de la population, tels les douleurs chroniques (4 sur 5), les troubles alimentaires (4 sur 5) et de sentiments dépressifs (4 sur 5 également). Ils ont également beaucoup plus de problèmes relationnels, y compris dans leur couple.

Ces troubles sont liés au déni ?

Tout se passe comme pour un stress post-traumatique : l’esprit peut se dissocier du corps. Celui-ci (tout ou partie) devient étranger à lui-même. Il est comme anesthésié. D’ailleurs les victimes d’inceste ont souvent une très grande résistance à la douleur. Mais ils ont aussi besoin d’avoir des sensations très fortes pour retrouver la sensation de leur propre corps. Les automutilations sont fréquentes.

Est-ce que ce rapport au corps pose problème chez les femmes enceintes ?

Oui, en particulier au moment de l’accouchement. Pour beaucoup, il est inimaginable et même terrifiant qu’il se fasse par les voies naturelles parce que cela signifie faire passer leur enfant par l’endroit de l’inceste. Je me suis occupée d’une femme qui a passé sa grossesse en changements d’humeur très brutaux : elle faisait tout pour faire fuir son conjoint, parce que pour elle, il était impossible d’être aimée et d’élever un enfant avec un homme.

D’une manière générale, les femmes victimes d’inceste ont très peur d’être de mauvaises mères. Pour devenir parent, on se base d’abord sur le modèle familial qu’on a reçu. Or pour elles, il a complètement dysfonctionné. Elles sont très nombreuses à ne pas vouloir d’enfant. Celles qui deviennent enceintes se demandent comment elles vont s’y prendre avec leur bébé. Elles ont peur de lui faire du mal, ce qui se traduit, par exemple, par l’impossibilité d’allaiter, de le baigner, de l’avoir sur son ventre juste après l’accouchement, voire pendant très longtemps, de le toucher. Certaines mettent du temps avant de pouvoir s’en occuper.

Il faut malheureusement ajouter qu’elles peuvent entendre des réflexions du genre « ça se transmet de génération en génération », ce qui est complètement faux mais renforce leur peur.

Et les hommes ?

C’est pareil. Ils ont peur de tous ces gestes qui en soi ne sont pas incestueux, mais qui peuvent être interprétés comme tels : les câlins, les soins corporels. Les victimes d’inceste se posent souvent des questions qui n’ont pas lieu d’être pour les autres personnes, par manque de confiance en elles.

Quand suspecter une situation d’inceste ?

Dans le sondage réalisé par notre association cette année, 10 % des victimes d’inceste disent en avoir parlé pour la première fois à un médecin. Il faut savoir y penser, en particulier chez les adultes qui ont des troubles alimentaires, boulimie ou anorexie, des états dépressifs, des douleurs ou symptômes chroniques non expliqués, etc.. Chez les enfants, l’inceste se traduit souvent par des changements de comportement, parfois provocateurs, pour attirer l’attention, des difficultés scolaires ou des manifestations physiques, comme le mal de ventre, des crises de toux, des malaises vagaux ou, chez les adolescents, des prises de produits (tabac, alcool) ou des comportements marginaux. Mais certains ne laissent rien apparaître de leur désarroi.

Devant ces symptômes qui ne sont pas caractéristiques, il ne faut pas craindre de poser des questions, bien entendu avec beaucoup de prudence et en ayant recours à des métaphores, des allusions indirectes : « est-ce que tu es heureux chez toi ? Comment ça se passe ? est-ce que quelqu’un t’embête ? depuis quand as tu mal ? qu’est-ce qui s’est passé ? est-ce que tu penses à quelque chose qui aurait pu déclencher ton symptôme ? ». Il faut savoir y revenir, parce que la confidence n’est pas immédiate. L’enfant a peur des conséquences. Par exemple, comment dire à sa mère ou à son père ce que fait son grand-père avec son corps ?

D’après le dernier sondage d’AIVI, 91% des femmes et 76% des hommes de plus de 16 ans qui répondent « oui » aux trois questions suivantes ont été victimes d’inceste : « Avez-vous actuellement ou avez-vous eu des troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie) ? Avez-vous ou avez-vous eu des idées suicidaires ou fait des tentatives de suicide ? Avez-vous peur des autres ou peur de dire non ? »

Une fois la confidence donnée, qu’en faire ?

Il est d’abord extrêmement important de dire à l’enfant, ou à l’adulte, qu’il est une victime, qu’il a subi quelque chose qui est interdit par la loi, voire qu’il peut porter plainte. Ça change tout pour le patient : le doute est levé, par un médecin, qui remet les choses à leur place. Il faut aussi se souvenir qu’il existe tout un dispositif de signalement des maltraitances, qu’on peut mobiliser si la situation le demande. Mais on peut hélas ! rencontrer des réactions étonnantes chez les personnes qui en sont en charge, souvent mal formées au problème, par exemple : « Ça ne s’est produit qu’une seule fois, c’est pas bien grave ! »

En dehors d’un éventuel signalement, l’accompagnement d’une personne qui s’est confiée n’est pas différent de ce que les médecins, en particulier généralistes, ont l’habitude de faire, y compris d’orienter au besoin vers un psychologue ou un psychiatre. En revanche, il peut être difficile d’entendre ce que dit la victime. Pouvoir recevoir des confidences sans préjuger de la personne et de ce qu’elle raconte peut nécessiter un travail sur soi. Beaucoup de professionnels ont peur du risque de suicide, d’un passage à l’acte après aveu, en quelque sorte. Non seulement cette crainte contribue à perpétuer la conviction de la personne qu’il ne faut surtout pas en parler, mais elle est largement infondée : les victimes d’inceste ont survécu jusque là à un traumatisme très fort, il n’y a aucune raison pour qu’elles s’écroulent d’un coup.

La notion d’inceste a été introduite récemment dans le Code pénal.

Oui, en février 2010, en grande partie grâce à l’action de notre association. Jusqu’alors, n’existait que la notion d’abus sexuel : il fallait donc la démonstration du non consentement de l’enfant à l’acte incestueux ! On imagine sans peine les conséquences pour lui. Désormais, des gestes à caractère sexuel pratiqués sur un enfant au sein de la famille sont qualifiés d’inceste, qui est un crime ou un délit puni par la loi.

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 848 d’octobre 2010 de la Revue du praticien médecine générale




     
Mots clés liés à cet article
  enfance violences famille suicide lois et système judiciaire sexualité psychologie-psychiatrie dépression douleur
     
     
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