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La responsabilisation des individus vis-à-vis de leur santé a-t-elle un sens ?
mai 2013, par Orobon Frédéric 

La responsabilisation des individus est souvent convoquée dans les campagnes de santé publique. Mais il s’agit d’une notion ambiguë, parce qu’elle suppose une personne détachée de tout déterminant biologique ou social, alors même qu’elle en appelle légitimement à la liberté de chacun.

Docteur en philosophie de l’Université Jean Moulin, Lyon 3, Frédéric Orobon est Professeur agrégé de philosophie à l’IUFM de Bourgogne.

Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes en fin d’article.

Dans le cadre des politiques de santé publique qui en appellent à une réforme des conduites individuelles, notamment en vue de réduire le fardeau de la mortalité prématurée(1), la responsabilisation des sujets est aujourd’hui devenue un lieu commun. Qu’il s’agisse de la nécessaire conversion à une nourriture équilibrée, riche en fibres, en fruits et en légumes, de l’arrêt du tabagisme, de la pratique régulière d’une activité physique, ou bien encore de la consommation modérée d’alcool, l’objectif est de faire comprendre aux individus ce qu’ils peuvent faire, à travers leurs conduites, pour la préservation, voire l’amélioration, de leur santé, souvent perçue comme un « capital ».

De telles préconisations sont fondées sur l’expertise épidémiologique consacrée à l’étude des conditions de la santé de la population(2). Elle nous apprend que dans les pays développés, « les « mauvais » comportements de santé seraient responsables de 40% de la mortalité prématurée, loin devant les prédispositions génétiques et les facteurs environnementaux »(3), et que « faire de l’exercice physique, ne pas boire trop d’alcool, ne pas fumer et manger correctement augmenterait de quatorze ans notre espérance de vie »(4).

Ces remarques, également inscrites dans notre contexte contemporain, où les individus se doivent d’être les habiles gestionnaires d’eux-mêmes(5), font aisément comprendre que le succès du thème de la responsabilisation des individus dans le cadre de ces politiques de santé publique ne doit rien au hasard. Or, le succès d’une expression ne préjuge pas de sa signification, ni même de la validité de son contenu. C’est pourquoi il nous importe d’en interroger la pertinence. Pour ce faire, nous procéderons en deux temps. En effet, être responsable de sa santé, ou être tenu tel, peut renvoyer à au moins deux questions :

1. Pouvons-nous agir sur notre santé ? Puisqu’il va de soi que ne sont tenus pour responsables que ceux qui, en pleine conscience et possession d’eux-mêmes, peuvent faire ou empêcher quelque chose.
2. Avons-nous des comptes à rendre, et à qui, dès lors qu’on peut établir que notre santé se détériore par notre faute ?

1. Pouvons-nous agir sur notre santé ?

Les déterminants de santé

Sans que la santé soit nécessairement définie plus avant, il est assez habituel, dans les démarches de santé publique, de la concevoir comme la résultante de différents déterminants : biologique, environnemental, médical et comportemental(6). Chacun d’eux désigne un ensemble de conditions susceptibles d’influer sur notre santé.

La biologie renvoie à des données naturelles, sur lesquelles notre marge d’action est très variable. Par exemple, si un bec de lièvre est généralement bien opérable, par contre nous n’avons actuellement pas prise sur la configuration génétique responsable de la myopathie.

Le déterminant environnemental est extrêmement vaste, puisqu’il renvoie à tous nos milieux de vie ou de travail. Ainsi, nous n’avons pas toujours la possibilité de nous abstraire d’un environnement bruyant ou insalubre, comme il est évident que pour favoriser la marche à pied, ou le déplacement à vélo en milieu urbain, des aménagements sont nécessaires.

Le déterminant médical renvoie à la disponibilité et aux conditions d’accès des services de soins.

Enfin le déterminant comportemental renvoie aux modes de vie de chacun, qui renvoient eux-mêmes à un environnement social, à des conditions de travail, à des aménagements… Ainsi, la consommation d’alcool, qui serait responsable de quelques 49 000 décès par an en France, serait la deuxième cause de mortalité évitable attribuée à une conduite individuelle(7).

Ces déterminants sont susceptibles d’agir les uns sur les autres. Mais, en particulier depuis la publication du rapport Marc Lalonde(8), il est établi que celui qui influe le plus sur notre santé est le déterminant qui renvoie aux modes vie et aux conduites de chacun. Notre santé dépend donc en grande partie de ce que nous faisons ou non pour elle. Le même rapport avait montré que l’accès à l’eau potable, à une alimentation saine, à des logements plus salubres, ainsi qu’à des techniques de prévention comme la vaccination, ont davantage contribué à l’allongement de la vie humaine que des techniques curatives de pointe, ce qui incite à prendre une distance critique par rapport à « l’approche biomédicale de la santé qui prédomine encore en France »(9). Dans les pays développés, « au cours de la seconde moitié du XX° siècle, les infections aiguës et les maladies de l’enfance ont été en grande partie remplacées par des maladies chroniques ou de longue durée liées au vieillissement de la population, aux conduites addictives (alcool, tabac, drogues illicites), à l’environnement, ainsi qu’au mode de vie de nos contemporains (risques professionnels, voiture, vacances, sexualité…)  »(10). Ce phénomène est communément appelé « transition épidémiologique ».

Ignorance, hasard et responsabilité

Ces remarques connues sont souvent mises en avant pour affirmer que tant collectivement qu’individuellement, nous sommes en partie responsables de notre santé, dans la mesure où nos conduites pèsent favorablement ou non sur elle. De plus ces remarques peuvent induire l’idée selon laquelle connaître son bien c’est le faire et ainsi permettre d’ajouter que ceux qui se nuisent à eux-mêmes par leurs conduites sont imprudents ou ignorants. Mais on peut très bien savoir qu’il vaut mieux ne pas fumer et fumer tout de même(11), ce qui montre que l’action ne se déduit pas directement de la connaissance. De plus, une telle conduite ne prouve pas nécessairement l’imprudence du fumeur mais à notre sens témoigne plus simplement de ceci qu’il n’adhère pas suffisamment à ce qu’il connaît par ailleurs, en tout cas pas suffisamment pour que cela puisse modifier sa conduite.

En somme, nous pouvons agir sur notre santé, en partie mais jamais totalement. D’une part, les conduites et les aménagements de notre environnement ne sont pas les seuls déterminants à peser sur elle, même s’ils sont prépondérants. D’autre part il ne suffit pas de savoir ce qui convient à notre santé, si tant est que nous puissions le connaître toujours de source sûre(12), mais encore faut-il y croire de telle sorte que cela induise en nous de nouvelles conduites(13). De plus, il arrivera toujours que ces croyances soient contredites par l’expérience(14), de même que ces croyances seront peut-être déçues lorsque le cancer frappera quelqu’un qui, par ailleurs, ne semblait présenter aucune prédisposition pour cette maladie ni s’exposer à aucun risque par sa conduite (comme si la maladie devait être la rétribution de l’inconduite). C’est pourquoi l’action des individus sur leur santé peut être à la fois certaine, au vu des données épidémiologiques étudiant les causes des maladies et de la mort, mais modeste, puisque la connaissance des conduites réputées saines ne préjuge pas de leur adoption.

2. Avons-nous des comptes à rendre, et à qui, dès lors qu’on peut établir que notre santé se détériore par notre faute ?

Dès lors qu’il est établi que notre santé dépend pour partie de ce que nous faisons pour elle, notamment par l’adoption de conduites saines, la responsabilisation des individus vis-à-vis de leur état de santé peut se traduire par la tentation de mettre en œuvre un système de bonus malus dans le cadre des assurances de santé. Ainsi aux prudents et aux salubres, des primes d’assurance réduites, mais aux imprudents, fumeurs et buveurs impénitents, dont l’inconduite pèse donc sur la collectivité, des primes majorées. Ce raisonnement, qui peut paraître séduisant, tant qu’on est du « bon côté », ou tant qu’on croit l’être, a cependant pour lui la force des… fausses évidences.

Sanctionner la responsabilisation ?

En effet, une conduite à risques, ou réputée malsaine, comme une conduite dite saine, est toujours prise dans un réseau de conditions sociales et psychologiques qui font que la décision individuelle d’adopter une telle conduite est rien moins que transparente à celui qui la prend. C’est cet ensemble de conditions qui fait que le fumeur ne peut pas être tenu pour entièrement responsable de son addiction, d’autant qu’il pourra toujours affirmer que celle-ci lui procure un bien, surtout s’il la valorise, et tant qu’il n’en ressent pas d’effets négatifs. Cependant, cet énoncé de raisons par lesquelles les fumeurs expliquent leur pratique tend à montrer que celle-ci peut être dite volontaire, si on qualifie de volontaire une conduite que son auteur est capable de justifier. Cette rupture se retrouve souvent dans le tabagisme adolescent, signe d’une sortie de l’enfance par un acte de transgression. Comme par ailleurs le tabagisme est le plus souvent une pratique addictive, on en arrive au paradoxe suivant : un fumeur capable de donner des raisons de sa pratique, pour dire en quoi celle-ci est libre et volontaire, n’en agit pas moins sous le coup d’une dépendance conditionnée socialement, physiquement et psychiquement.

D’autre part, de même que nous ne développons pas une conduite à risques sans inscription dans un contexte social, de même, sans les autres, les talents individuels ne sont pas grand-chose. Nous reconnaissons là l’argumentaire du philosophe John Rawls selon qui les qualités que nous développons dépendent de circonstances familiales et sociales qui valorisent et favorisent certains talents. Par conséquent la responsabilité des individus relativement à leurs choix de vie est limitée. Le même argument fait qu’on ne saurait s’attribuer individuellement le mérite que nous pourrions avoir à mener une vie faite de conduites dites saines. En effet, si cela dépend peut-être d’un travail sur soi, cela dépend aussi d’un environnement, d’une éducation ou peut-être aussi d’un patrimoine génétique.

Ainsi, si on voulait impliquer la responsabilité de l’individu dans les conduites par lesquelles il peut nuire à sa santé, il faudrait disposer d’informations sur ses mérites, ses talents, son histoire, c’est-à-dire, disposer de toute une quantité d’informations dont la collecte mettrait en péril le respect des libertés individuelles. En effet, « connaître les causes de l’addiction des fumeurs et déterminer leur responsabilité est une démarche coûteuse, hasardeuse, incompatible avec le respect des libertés et qui repose sur le mythe d’un individu sans histoire »(15). Une telle démarche est effectivement coûteuse et hasardeuse, si on s’inscrit dans une optique d’implication de la responsabilité de l’individu dans une conduite par laquelle il se nuit, ou peut se nuire, pour qu’il rende ainsi des comptes à la collectivité. De plus elle met en péril la liberté individuelle. Enfin, si on admet qu’en se nuisant à lui-même, le fumeur nuit également aux autres en nuisant aux comptes sociaux, il faut s’empresser de préciser que cela se produit parce qu’il a été lié aux autres de manière obligatoire, et ce dans les pays où la couverture sociale est obligatoire.

La solidarité par obligation

Enfin, si on suit le raisonnement rawlsien, la santé étant un bien premier et la condition pour chacun de réaliser son projet de vie, le principe de juste égalité des chances exige un accès égal aux soins et à la prévention. C’est pourquoi la prise en charge et la tarification des soins de santé ne doivent pas dépendre des comportements plus ou moins risqués des citoyens. Une société libérale, c’est-à-dire, non seulement respectueuse des manières de chacun de rechercher son bien, sans nuire à autrui, mais aussi juste, ne saurait donc pénaliser celui qui se nuit. Pour le dire plus nettement encore, « on ne peut pas laisser mourir les gens sous prétexte qu’ils sont imprévoyants ; ce qui ne signifie pas qu’il faut que les autres payent pour eux, mais ce qui implique que l’assurance soit obligatoire »(16). Comme le non-fumeur, le fumeur doit avoir accès aux soins, il suffit pour cela que la cotisation de santé soit assise sur les revenus et non sur le plus ou moins grand soin que l’on a de soi, même si la prise en charge socialisée des soins rend légitime l’assurance santé à inciter les individus à prendre soin d’eux-mêmes. La cotisation sociale obligatoire de santé doit ainsi être prévoyante pour les imprévoyants, pour les imprudents, pour les malchanceux…, et aussi pour tous ceux dont les revenus ne permettraient pas l’accès aux soins. C’est ce qui est contenu dans l’idée de solidarité par obligation.

Responsabilité et liberté

Dans le même sens, Bertrand Kiefer écrit ceci : « Dans leur vision de bien-portants, ils(les partisans d’une sanction positive ou négative -17) ne comprennent pas l’inévitable tension, chez chaque individu, entre les comportements désirables et ceux qui sont atteignables. Ce qui leur échappe, c’est le cambouis où la médecine met sans cesse les mains, fait de pulsions autodestructrices et de comportements irrationnels ou paradoxaux. Et cette longue expérience qu’elle a, la médecine, qu’un changement de comportement s’obtient par négociation, jamais par punition ou par humiliation  »(18). Ceci signifie qu’un tel raisonnement, le bonus récompensant les conduites saines, le malus pénalisant les conduites malsaines, repose au fond sur une conception très abstraite d’un individu parfaitement rationnel, sans histoire, sans passé, ni origine, sans véritable inscription sociale, toujours transparent à lui-même dans la clarté de choix effectués selon une précise balance des bénéfices et des risques, et dont l’exercice de la liberté serait toujours dépourvu d’ambiguïté.

Enfin, Bertrand Kiefer met l’accent sur le risque de pente glissante d’un tel raisonnement qui pourrait se retourner contre ceux qui le soutiennent : « Ces 65% de la population alléchés par une première étape de différenciation de primes bien cadrée sociologiquement feraient bien de se méfier de la suite du programme. Ils ne voient pas assez que la liste est longue de ce qui pourra faire l’objet de primes au mérite, dès lors que l’on commence. Parce qu’il faudra bien, à un moment, établir un semblant de justice. Pas seulement récompenser ou pénaliser deux ou trois comportements, mais, lentement, pratiquer un immense tri dans l’ensemble des attitudes. Taxer tous les risques particuliers qui semblent impliquer une responsabilité individuelle. Mettre des obligations sur les réponses à adopter (primes plus élevées pour ceux qui ne prennent pas leurs médicaments, qui ne se font pas tester, qui ne consultent pas à temps, etc.). Le chemin est sans fin. Il croise l’essence même de la liberté individuelle »(19). Ainsi, la pénalisation des conduites « malsaines », qui pourrait être l’horizon d’une prévention dite « responsabilisante », pourrait aboutir à une obligation de santé liberticide.

Cet argument implique ceci : on ne peut faire payer aux fumeurs le prix de leur addiction car ils n’en sont pas pleinement responsables, au sens où le tabagisme est étroitement lié à une histoire, à des représentations et à des identifications qui agissent comme autant de déterminations souvent inaperçues des fumeurs eux-mêmes, ou déniées par eux.

Ainsi, la taxation du tabac, qui peut apparaître comme une forme de pénalisation des conduites à risques, et l’affectation partielle ou totale du produit de cette taxe à un système de sécurité sociale, peut sembler injuste, non seulement en ce qu’elle pèse plus sur les faibles revenus que sur les hauts revenus, comme toute taxe forfaitaire, mais aussi en qu’elle est une manière de tenir pour responsables les fumeurs des maux qui les affectent, ou peuvent les affecter, et dont le poids pèse sur ce système de sécurité sociale. La taxe sert à faire diminuer la consommation de tabac, si on estime qu’on taxe une conduite par le produit qui lui est lié afin de la « décourager », mais la taxe sert aussi à faire en sorte que les fumeurs compensent ce que la collectivité dépense pour les soigner, ce qui repose sur le postulat de la responsabilité de leur addiction. Néanmoins, le fumeur est libre de fumer, si on estime que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, si on estime que la liberté se mesure à la capacité à pouvoir justifier sa conduite, ou encore, sur un autre plan, si on estime que la liberté peut être cette indifférence à l’ « impératif » de vivre en bonne santé le plus longtemps possible qui nous est suggéré par les messages de prévention. Ainsi, rejeter la responsabilité du fumeur dans son addiction, c’est en faire un mineur qui serait incapable de choix autonomes. Laure Chantrel l’écrit ainsi : « Considérer les fumeurs comme des individus irresponsables, c’est affirmer que certaines personnes sont inférieures à d’autres dans la conduite de leur vie, dans leurs talents et leurs qualités personnelles  »(20).

Responsabiliser ? oui mais...

Comme bien d’autres conduites, le tabagisme est déterminé, car étroitement inscrit dans un contexte social, psychologique…, mais il peut aussi être dit « libre » ou « volontaire », au sens où il est soutenu par des raisons ou par un désir réfléchi, et ce alors même qu’il est tenu pour une conduite addictive. C’est pourquoi, contre les conduites par lesquelles nous pouvons nuire à notre santé, la prévention contemporaine, qui vise la réforme des conduites individuelles, n’a que partiellement raison, à nos yeux, de se présenter comme une démarche de libération. Il s’agit certes d’une démarche de libération, si on entend par là une démarche dont le but est d’éclairer le sujet sur ses propres déterminations. Néanmoins, comme nous l’avons dégagé dans un premier temps, la prévention est une démarche dans laquelle l’enjeu est de parvenir à échanger des croyances contre d’autres, ou des affects contre d’autres. Après tout, s’il y a des déterminations qui me conduisent à fumer ou à négliger ma santé par d’autres conduites, il y a aussi d’autres déterminations qui me conduisent à penser qu’en adoptant telles autres conduites je préserve ma santé.

Enfin, comme le rappelle Laure Chantrel, l’addiction au tabac suppose également une « responsabilité collective »(21), qui implique des acteurs institutionnels. On ne peut pas assimiler le risque de devenir fumeur à un risque simplement individuel. En effet, il existe des facteurs sociaux qui déterminent l’entrée dans le tabagisme, l’un d’entre eux étant la disponibilité légale du produit. On doit aussi préciser que la consommation de tabac reflète assez souvent les inégalités sociales, puisque l’existence d’une forte disparité dans la consommation de tabac suivant les catégories socioprofessionnelles(22) tend à montrer qu’on fait d’autant moins attention à soi qu’on se trouve dans une situation professionnelle et personnelle plus précaire et plus difficile. Les inégalités de santé reflètent en effet les inégalités sociales.

Pour conclure

On ne saurait donc prévenir les conduites par lesquelles on se nuit, ou on peut se nuire, sans lutter contre les inégalités sociales qui induisent des inégalités de santé. Ainsi, la taxation du tabac, qui ne peut seule tenir lieu de prévention, peut contribuer à la réduction des inégalités sociales de santé, si on suppose qu’elle incitera les personnes à faibles revenus à diminuer leur consommation, et si on suppose également que « les personnes qui fument expriment souvent des regrets d’avoir commencé »(23) seront sensibles à un dispositif de taxation servant à les protéger contre elles-mêmes et pas simplement à remplir les caisses de l’Etat.

Il s’agit en effet de suppositions puisqu’il faut toujours être prudent vis-à-vis de toute prévention qui tend à surestimer le poids de la responsabilité de l’individu dans sa santé, précisément dans la mesure où elle tend à minorer la contextualisation sociale des conduites à risques. Symétriquement, il faut également être prudent vis-à-vis de toute prévention qui tend à sous-estimer le poids de la responsabilité de l’individu dans sa santé, dans la mesure où elle risque de passer à côté du sens que les individus accordent à leurs conduites à risques, qui sont également l’expression d’une recherche de satisfaction. Par ailleurs, la sous-estimation de la responsabilité de l’individu dans sa santé risque également de faire de ces individus des personnes de seconde zone, incapables de choix autonomes, et qu’il faudrait alors forcer à suivre le « droit chemin » d’une santé qui serait définie comme la recherche et la mise en œuvre des conduites les moins risquées, contribuant le mieux à une longévité sans incapacité.

Une expression ambiguë

C’est pourquoi la responsabilisation des individus vis-à-vis de leur santé est une expression ambiguë qui suppose qu’on pourrait de l’extérieur rendre un individu responsable, alors qu’on pourra au mieux lui donner des moyens de choisir, tout en sachant que ce choix se réfèrera à des raisons comme à des croyances.

Enfin, il ne faut pas oublier que cette démarche dite de responsabilisation ne s’explique pas toujours sur ce qu’elle entend par santé. En qualifiant celle-ci de « capital » ou de « ressource », on procède de manière illusoire en faisant comme si la santé était une chose détachable de celui qui la vit et l’éprouve, apte à être « gérée » comme un portefeuille d’actions. A nos yeux, pour se défier de cette illusion, il est toujours utile d’en revenir à ce que Georges Canguilhem, dans Le normal et le pathologique, écrivait sur la santé. « Sentiment d’assurance dans la vie qui ne s’assigne de lui-même aucune limite  »(24), la santé, écrivait-il, est ce qui fait que « l’homme ne se sent en bonne santé – qui est la santé – que lorsqu’il se sent plus que normal – c’est-à-dire adapté au milieu et à ses exigences – mais normatif, capable de suivre de nouvelles normes de vie ».

Comme vécu intime, la santé est ce « combustible »(25) qui nous permet de faire face à l’imprévu, et donc de « courir des risques »(25), quand la normalité est l’adaptation à un environnement donné et à ses exigences, ce qui n’implique pas forcément la capacité de faire face à l’imprévu. Cette santé éprouvée, qui est ce « luxe biologique »(26) qui nous rend capables de tomber malades et de nous en relever(26), de rentrer à pied chez nous sans difficulté, quand on habite loin et qu’on a raté le dernier bus(27), est aussi « un risque d’expérience brûlante »(28), qui peut donc nous rendre indifférents aux conditions de sa préservation, et par conséquent au discours de la responsabilisation.

C’est pourquoi, pour répondre à notre question initiale, la responsabilisation des individus vis-à-vis de leur santé fait partie de ces expressions faussement claires, qui font de la santé un bien extérieur à ceux dont elle est la vie même, et qui font croire également que notre santé pourrait entièrement dépendre de nos conduites, comme si nous n’étions que des individus abstraits, hors contexte, et toujours transparents à eux-mêmes. Cependant, il importe de reconnaître que, pour partie, notre santé peut dépendre de nous, non de manière linéaire, mais en renvoyant à des connaissances, à des croyances et à des désirs, dont nous ne savons pas toujours comment ils s’élaborent ni comment ils peuvent être agissants.

Notes

1. « La mortalité prématurée (avant 65 ans) reste élevée en France et souligne la nécessité de renforcer les politiques de santé publique axées sur la réduction des comportements à risque, en particulier la consommation de tabac et d’alcool, en tenant compte des contextes sociaux de consommation. L’obésité, qui continue de progresser chez les adultes, reste également un problème préoccupant ». Études et résultats N° 747, janvier 2011

2. Voir le glossaire de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail)

3. Patrick Peretti-Watel, et Jean-Paul Moatti, Renoncer à l’homo medicus pour mieux comprendre les conduites à risque
Ces auteurs font ici référence à Steven Schroeder, We Can Do Better — Improving the Health of the American People . The New England Journal of Medicine, 20 septembre 2007, p. 1222.

4. Patrick Peretti-Watel, et Jean-Paul Moatti, idem.

Ces auteurs renvoient à Kay-Tee Khaw, Nicholas Wareham, Sheila Bingham, Ailsa Welch, Robert Luben, Nicholas Day. Combined Impact of Health Behaviours and Mortality in Men and Women: The EPIC-Norfolk Prospective Population Study. Revue Plos Medicine, janvier 2008, volume 5, n° 1.

5. Mathieu Noury. Entre autonomie et responsabilité. L’individu au cœur des nouvelles stratégies de gouvernement de la santé. Revue Sociologie Santé, vol. 31, pp. 317 – 330

6. Voir par exemple sur le site de l’INPES : Qu’est-ce qui détermine notre état de santé ? ou sur le site de l’Agence de santé publique du Canada : Qu’est-ce qui détermine notre santé ?

7. Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire du 7 mai 2013

8. Marc Lalonde, Nouvelle perspective de la santé des Canadiens. 1974

9. INPES. Voir note 6

10. Alfred Nizard, La mortalité en France au cours des cinquante dernières années. Études sur la mort 2002/1 (n° 121).

11. Pour le plaisir que cela peut procurer, pour une représentation de soi qu’on ne souhaite pas abandonner, pour partager quelque chose avec des amis, parce que l’addiction est trop forte, parce je n’ai aucune raison de croire que j’en serai malade…

12. La liste des aliments bons pour la santé est en effet assez variable pour ne prendre que cet exemple. Ainsi, hier en grâce, les omégas 3 sont aujourd’hui considérés de manière beaucoup plus circonspecte.

13. Gérard Reach, Comment l’éducation dans le domaine de la santé est-elle possible ? Eduquer les mangeurs, pp. 27 – 33.

14. Ainsi de tel fumeur à la longévité exceptionnelle.

15. Laure Chantrel, Quelques réflexions à propos de l’équité des taxes sur le tabac, p. 7.

16. idem, page 5

17. Ce sont les 65% des personnes interrogées pour le compte de Santésuisse favorables à l’imposition d’un malus pénalisant les conduites par lesquelles on se nuit et favorable au bonus récompensant les conduites saines.

18. Bertrand Kiefer, L’abandon d’une utopie . Revue médicale Suisse du 13/09/2006.

19. Idem

20. Voir note 15

21. Voir note 15

22. En France, on compte globalement deux fois plus de fumeurs chez les ouvriers que chez les cadres. Voir Consommation de tabac par catégorie socioprofessionnelle et secteur d’activité. Outil méthodologique pour l’épidémiologie.

23. Voir note 15

24. Georges Canguilhem. Le normal et le pathologique. Puf, 1984, p. 134.

25. Guillaume Le Blanc. Canguilhem et les normes. Puf, 2007, p. 75.

26. Voir note 24

27. "La santé convoque ainsi le renouvellement du vivre : revenir à pied lorsque l’heure du dernier tramway est passée ; manger à une heure inhabituelle ; courir loin chercher le pain lorsque la boulangerie est fermée, autant d’actes qui renvoient à des prises de risques ordinaires." Guillaume Le Blanc, op. cit. (note 25), p. 75.

28. Voir note 25

Photos : Paris, 2012 ©serge cannasse




     
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