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La sexualité des Français(es) aujourd’hui
mars 2008, par serge cannasse 

Une enquête menée auprès de plus de 12 000 personnes permet d’évaluer les évolutions de la sexualité des Français depuis les enquêtes similaires de 1970 et 1992 : droit à une sexualité épanouie affirmé, mais aussi contrainte d’une sexualité optimale, diversité des pratiques et des parcours sexuels, maintien d’une différence entre les représentations masculines et féminines, fondées sur des inégalités sociales de fait (au travail, à la maison), allongement de la période de jeunesse sexuelle, effacement des seuils générationnels.

Comme le font remarquer Nathalie Bajos et Michel Bozon, la sexualité relève certainement de l’intime, mais en même temps, " il n’y a peut-être pas de phénomène plus social " que celui-ci. C’est ce que montre l’étude qu’ils ont dirigée et la comparaison de ses résultats avec ceux des deux enquêtes semblables qui l’ont précédée. La première date de 1970, au moment où l’ensemble des méthodes contraceptives commence à être largement diffusé, la seconde de 1992, en plein développement de l’épidémie de sida.

Premier résultat : la grande acceptation de l’enquête par les sondés, plus de 12 000, aussi bien de la part des hommes que des femmes, même en tenant compte du fait que les entretiens ont été conduits par téléphone, ce qui évite le face-à-face. Il y a eu peu de refus et peu d’abandons. Certaines expériences sexuelles sont plus facilement dites qu’auparavant.

Des relations affectives et conjugales fondées sur la sexualité

Dans un contexte où l’institution du mariage s’affaiblit, où de nombreux couples vivent ensemble sans être mariés, où de nombreux couples se marient après avoir vécu ensemble et avoir au moins un enfant, " la sexualité est devenue l’expérience fondatrice des relations conjugales." L’épanouissement de la vie sexuelle est devenu un droit. " Les trajectoires affectives et conjugales se diversifient."

Garçons et filles entrent dans la sexualité à des âges de plus en plus identiques (un peu plus de 17 ans en moyenne). " Les femmes sont de plus en plus nombreuses au fil des générations à vivre le premier rapport comme une expérience attendue et préparée. " Cette entrée en sexualité " signe de moins en moins le début d’une histoire conjugale officielle." Il s’installe une période de " jeunesse sexuelle ", entre l’adolescence et l’âge adulte, dont l’augmentation en une génération est surtout nette pour les femmes.

Effacement des seuils générationnels

Comme dans d’autres domaines (politique, valeurs), les jeunes ne sont pas en rupture avec les générations précédentes en ce qui concerne les représentations de la sexualité, ni même plus "avancés". Il n’y a plus d’effet de seuil entre jeunesse et âge adulte. Il y a continuité entre les divers âges de la vie.

Hommes et femmes ont de plus en plus de partenaires au cours de leur vie et le renouvellement ne s’effectue plus préférentiellement dans la période de jeunesse sexuelle, mais à tous les âges. Dans la période de jeunesse, le rythme d’acquisition de nouveaux partenaires s’est accéléré pour les femmes, ralenti pour les hommes. " Plus surprenant, il existerait une proportion significative d’hommes jeunes (un cinquième entre 18 et 24 ans) qui ne manifestent d’intérêt ni pour la sexualité, ni pour le couple."

Les plus de 50 ans n’ont plus les attitudes conservatrices de leurs aînés à l’égard de la sexualité. Dans cette tranche d’âge, neuf femmes sur dix vivant en couple ont une activité sexuelle. Mais globalement, elles sont moins nombreuses que les hommes à avoir un partenaire sexuel (les hommes recherchent des femmes jeunes). Elles ont plus fréquemment un désintérêt pour la sexualité, sans que cela soit ressenti comme un problème.

" Les difficultés de la fonction sexuelle des hommes et des femmes sont loin de représenter systématiquement un problème dans leur vie sexuelle quotidienne," ce qui ne va pas " sans interroger la médicalisation croissante de ces difficultés."

Différences des représentations sexuelles masculines et féminines : un reflet des inégalités de genre

L’enquête confirme le mouvement d’autonomisation des femmes vis-à-vis des hommes : essor de la scolarité, entrée massive sur le marché du travail, contrôle croissant de leur procréation. Ce qui ne signifie pas que cette autonomie soit pleinement acquise.

Il persiste une différence importante dans le vécu de la sexualité entre les hommes et les femmes. Pour les hommes, c’est l’expérience individuelle, " adossée à des représentations culturelles," qui est valorisée, alors que les femmes mettent en avant le cadre sentimental/relationnel. Chez elles, aux débuts de la vie sexuelle, " on peut penser que cette représentation de la sexualité est liée à la charge implicite qui continue de leur être attribuée socialement d’intéresser les hommes au couple."

La croyance que les hommes ont " des besoins naturels " plus importants que les femmes est largement répandue dans les deux genres. Cette " vision différentialiste, en homologie avec ce qui se joue dans le processus de reproduction, apparaît comme la différence ultime des différences de sexe dans la sexualité " et surtout " comme une des manières de résoudre les tensions normatives auxquelles sont soumises les femmes dans les autres sphères sociales." En clair, de fonder une cohérence avec les inégalités persistantes dans le travail et à la maison. Les femmes sont devenues plus exigeantes, mais continuent de se référer à un " canevas dont la trame reste tissée au masculin." La peur d’une possible indifférenciation des rôles sexuels est " souvent imaginée comme menant à la mort du désir."

Le gouvernement de soi pour concilier des exigences contradictoires

Les normes sexuelles ne sont plus édictées par des institutions " dotées d’un pouvoir de contrôle ", mais ont des sources beaucoup plus diffuses, " sans contrôle direct sur les personnes ", pouvant être contradictoires. Pour maintenir la cohérence de ces exigences diverses, les individus sont alors obligés à un " gouvernement de soi ", " visant à la réalisation optimale de ses possibilités." Aux yeux des autres, un individu sans vie sexuelle est un individu incomplet.

Des modes de rencontre et des répertoires sexuels de plus en plus diversifiés

Les rencontres juvéniles " se font de moins en moins sous le regard des adultes." Garçons et filles sont nombreux à se rencontrer par l’internet, quels que soient leurs milieux sociaux et même ceux appartenant à des minorités religieuses très pratiquantes.

" La fréquence des rapports sexuels apparaît remarquablement stable depuis le début des années 70 (environ neuf rapports par mois)."

De plus en plus, les registres sexuels et amoureux se dissocient. " Les relations où les deux partenaires sont amoureux l’un de l’autre ne représentent qu’une situation parmi d’autres. (...) La recherche d’expériences personnelles et érotiques en dehors d’un cadre romantique ou conjugal n’est pas synonyme d’absence de respect, ni d’absence de prévention, " sauf dans des situations où les femmes sont dominées et stigmatisées. Un des buts de l’éducation sexuelle à l’école doit être d’aider les élèves à se débarrasser de leurs représentations stéréotypées de l’autre sexe.

Les homosexuels sont une minorité (5 %), bien tolérée publiquement, moins dans le privé (par exemple, rejet de l’homoparentalité, réticence à avoir un enfant homosexuel).

Les répertoires sexuels s’élargissent, surtout chez les femmes (par exemple, 60 % des femmes déclarent s’être déjà masturbées, contre 16 % en 1970).

La sexualité non pénétrative est fréquente. Loin d’être une sexualité par défaut, elle donne pleine satisfaction à neuf sur dix des personnes qui la pratiquent. La consommation de pornographie devient une pratique très commune, encore plus chez les hommes (un sur deux regarde régulièrement des films pornographiques) que chez les femmes (une sur cinq ).

Différentiation sociale des comportements sexuels chez les femmes

Même si la sexualité de la plupart des femmes est dominée par le relationnel (" certaines arrivant à s’en dégager "), un clivage social se dessine, avec d’un côté, " des femmes ayant eu une scolarité longue, entrant un peu plus tard dans la vie sexuelle, mais déclarant avoir eu plus de partenaires sexuels, pratiquer davantage la sexualité orale et la masturbation, tout en manifestant une certaine réticence à l’égard de la pornographie et de la sexualité anale, de l’autre des femmes moins dotées socialement, débutant plus précocément leur vie sexuelle, rapportant moins de partenaires, pratiquant moins la sexualité orale et la masturbation. "

Des " individus à risques " à la prise en compte des situations

Le préservatif est de plus en plus utilisé lors des premiers rapports sexuels : il est d’ailleurs " probablement devenu une manière de gérer l’incertitude en début de relation." Mais il est aussi plus souvent abandonné lorsque la confiance s’installe, alors même que le risque n’a pas diminué.

C’est un exemple où " le paradigme d’individus à risque n’est guère éclairant. " Les auteurs prônent de le remplacer par celui de situations, " mieux à même d’appréhender les enjeux préventifs."

Enfin, le sous-dépistage de l’infection à Chlamydia trachomatis révélé par l’enquête montre que les enjeux préventifs et contraceptifs sont imbriqués et que les clivages institutionnels doivent être " interrogés " (éducation à la contraception, prévention VIH, prévention des autres MST - maladies sexuellement transmissibles)

Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé. Sous la direction de Nathalie Bajos et Michel Bozon. Coordination Nathalie Beltzer. Préface de Maurice Godelier. La Découverte, 2008. 610 pages, 27 euros.

Voir sur Carnets de santé les entretiens avec
- Alain Ehrenberg
- Maurice Godelier
- Robert Muchembled
- Evelyne Sullerot
- Paul Yonnet




     
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  adolescence religion contraception sida internet école sexualité opinion MST (maladies sexuellement transmissibles)
     
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