Accueil  > Entretiens > Laurier Dominique
 
Entretiens
 
Centrales nucléaires et leucémies infantiles : quel bilan ?
 
Laurier Dominique
décembre 2008, par serge cannasse 

Dominique Laurier travaille au Laboratoire d’Epidémiologie de l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire), où il est notamment un des experts sur le risque de cancer lié à l’exposition au radon. Il est l’un des auteurs d’un important travail sur le risque de leucémies infantiles à proximité des centrales nucléaires, à partir de la plupart des études publiées sur la question. En faisant ici le point sur celle-ci, il nous donne une petite leçon de méthodologie scientifique qui devrait inciter à la prudence tout commentateur pressé.

Fin 2007 était publié en Allemagne un travail qui montrait une augmentation de la prévalence des leucémies infantiles à proximité des centrales nucléaires de ce pays. Qu’en est-il en regard des résultats de l’étude que vous venez de publier ?

L’étude allemande montre effectivement une augmentation de la fréquence des leucémies à proximité des centrales nucléaires chez les enfants âgés de 0 à 4 ans. Elle est sérieuse et repose sur des effectifs importants, mais son résultat est surprenant, puisqu’il n’a été retrouvé que dans ce pays. A la suite de la controverse qu’il a soulevée et qui a eu des répercussions en France, nous avons décidé de réaliser une revue générale de la littérature pour vérifier la singularité du cas allemand.

Cette augmentation n’a été retrouvée qu’en Allemagne ?

Oui. Certaines augmentations de fréquence ont été retrouvées localement autour de certains sites : on dit qu’il y a des clusters de leucémies, c’est-à-dire des concentrations localisées de leucémies plus importantes que ce qui est attendu. Dans quelques cas, ces élévations persistent dans le temps, et certains clusters bien connus ont fait l’objet de nombreuses études, comme par exemple à Sellafield ou à Dounreay en Grande Bretagne ou à Krummel en Allemagne. Mais il y a aussi des fréquences plus basses qu’attendues autour d’autres sites.

En fait, les prévalences de toutes les maladies subissent des variations aléatoires, associées à des facteurs géographiques, familiaux, d’âge, de sexe, ou d’autres. Ces variations sont d’autant plus importantes que la maladie examinée est rare, ce qui est le cas des leucémies infantiles, avec environ 470 cas par an en France. Pour atténuer le facteur hasard, il faut donc travailler sur des populations importantes et des durées longues pour obtenir des moyennes. Travailler à partir d’un seul site ne permet pas de tirer de conclusion. Par exemple, en France, une étude a été effectuée en 2004 en collaboration entre l’Inserm et l’IRSN sur l’ensemble des sites nucléaires français. Au total, deux sites présentaient une fréquence de leucémies infantiles en excès et deux en déficit, correspondant à ce qui était statistiquement attendu. Notre revue de l’ensemble des études publiées permet de conclure qu’au niveau d’une région ou d’un pays, on ne retrouve pas d’excès de fréquence de leucémies infantiles autour des centrales. Sauf en Allemagne.

Pour quelle raison ?

Pour avoir une hypothèse solide sur les raisons de la spécificité allemande, il faudrait connaître mieux la pathogénie des leucémies infantiles. La plupart sont dites idiopathiques, ce qui veut dire qu’on ignore leur cause. Il existe une hypothèse infectieuse, mais aucun virus spécifique n’a été identifié à ce jour. On connaît certains facteurs favorisants : la trisomie 21, l’anémie de Fanconi, la prise de médicaments alkylants utilisés dans les chimiothérapies et l’exposition à forte doses aux rayonnements ionisants. D’autres sont suspectés : pesticides, champs électromagnétiques, vapeur de diesel, etc. Mais dans la plupart des cas nous n’avons pas de certitude, et surtout nous ne savons pas quelle proportion de cas pourrait être expliquée par chacun d’eux. En conséquence, des études épidémiologiques de grande envergure sur les leucémies infantiles sont nécessaires pour mieux comprendre leurs causes, qu’elles surviennent à proximité des centrales ou pas. De telles études sont en train d’être mises en place dans certains pays, comme le Royaume Uni et les Etats-Unis. En France, des études sont en cours à l’unité Inserm U754, sur la base du registre national des hémopathies malignes de l’enfant.

Il vous a été reproché d’amalgamer des études très différentes les unes des autres, notamment en raison des tailles variables des populations examinées.

Notre rapport a cherché à être le plus complet possible sur les connaissances actuelles sur les risques de leucémies chez les jeunes vivants à proximité d’installations nucléaires. Dans un premier temps, nous avons recherché l’exhaustivité sur les études portant sur les fréquences de leucémies à proximité des installations nucléaires, pour n’en écarter aucune a priori. Au total, près de 100 études ont été recensées, fournissant des résultats pour 198 sites répartis dans le monde. Puis nous avons proposé des critères pour évaluer toutes ces études, en particulier en tenant compte de la taille de la population examinée. Enfin, nous avons effectué une analyse à partir des études qui nous ont paru les plus solides.

Il y a également des critiques portant sur la méthodologie de l’étude allemande.

Certains aspects sont critiquables, mais leurs résultats épidémiologiques sont solides et confirment les études antérieures menées dans ce pays. Reprenons son historique.

Une première étude, publiée en 1990, montrait que le fait d’habiter ou non à proximité d’une centrale nucléaire n’avait pas d’influence sur la fréquence des leucémies chez les enfants âgés de 0 à 14 ans. Ce résultat était conforme à ceux retrouvés dans les autres pays. Cependant, les auteurs notaient que cette fréquence paraissait plus élevée chez les plus jeunes, ceux âgés de 0 à 4 ans. Mais ce résultat pouvait être dû à un biais statistique, les fréquences étant faibles dans les zones témoins.

Un protocole a donc été établi pour une seconde étude, publiée en 1998 et permettant en principe de donner des résultats fiables pour les enfants de 0 à 4 ans. Elle trouvait une fréquence plus élevée de leucémies à proximité des centrales nucléaires, mais le résultat n’était pas significatif (le p était supérieur à 0,05).

Il a donc été décidé au début des années 2000 de mettre en place une étude cas-témoins ne portant que sur cette tranche d’âge. C’est celle qui a été publiée fin 2007. Les données s’étalent de 1980 à 2003, elles reprennent donc celles utilisées pour les deux études antérieures, ce qui fait qu’on peut dire qu’il n’y a en fait qu’une seule étude.

Pensez-vous que l’étude allemande a été lancée pour des raisons scientifiques ou sous la pression des médias ?

Peut être que la pression de l’opinion publique a joué un rôle pour que ce travail soit financé, mais il répondait à un objectif scientifique de vérification d’hypothèses issues d’observations antérieures.

En revanche, l’étude est décevante par rapport à ses ambitions initiales. En effet, il était prévu toute une série d’informations recueillies en interrogeant les parents, portant sur leur exposition professionnelle, le déroulement de la grossesse, l’historique résidentiel de l’enfant, etc, c’est-à-dire sur des facteurs pouvant être associés au risque leucémique. Mais les taux de réponses ont été si mauvais que les auteurs de l’étude ont décidé de ne pas les utiliser. En définitive, leur travail ne fait que confirmer ce qui était déjà très fortement suspecté. Mais il n’apporte aucune information supplémentaire pouvant éclairer ces données.

Pourquoi s’intéresser particulièrement aux leucémies infantiles ?

Depuis les années 50, de nombreuses études ont montré qu’un grand nombre de cancers pouvaient être induits par des rayonnements ionisants à fortes doses. Ça a été le cas chez les survivants des bombes atomique d’Hiroshima et de Nagasaki, ou chez des patients ayant recu de fortes doses pour des raisons médicales.

Ces études montrent que la leucémie est le cancer qui apparaît le plus précocement après l’exposition aux radiations : entre 2 et 7 ans, alors que les cancers dits solides (touchant un organe comme le poumon ou le sein) apparaissent plutôt après 20 à 30 ans. De plus, l’association entre leucémie et exposition aux rayonnements ionisants est plus forte que pour les cancers solides. Enfin, pour une même dose, le risque de développer une leucémie est bien plus élevé si l’exposition a eu lieu pendant l’enfance plutôt qu’à l’âge adulte.

L’hypothèse de départ, formulée dans les années 80, a donc été que les leucémies infantiles sont l’indicateur le plus pertinent et le plus facile à mettre en évidence pour examiner l’impact des rayonnements ionisants sur la survenue de cancers.

Pourtant, les rayonnements ionisants ont été écartés comme facteur favorisant éventuel des leucémies autour des centrales nucléaires.

C’est vrai qu’il y a ici un paradoxe. Parce qu’autour des centrales, les doses dues aux rejets sont environ dix à cent mille fois plus faibles que celles des études épidémiologiques qui ont permis de mettre en évidence l’existence de leucémies radio-induites. L’ensemble des études qui ont été conduites pour tenter d’expliquer des clusters de cas de leucémies localisés ont conclu que l’exposition due aux rejets des installations nucléaires ne permettait pas d’expliquer les excès de cas observés.

Il y a de fortes polémiques sur le sujet.

On rencontre en effet souvent des positions tranchées dues à des convictions bien établies. Schématiquement, certains considèrent que puisque les rejets sont très faibles, cela ne peut pas entrainer d’augmentation du risque, et qu’il est donc inutile de faire plus d’études. D’autres considèrent au contraire qu’il n’y a jamais assez d’études quand il y a un risque possible, même faible.

Comment vous situez vous ?

Il faut que des études soient faites pour répondre aux questions scientifiques et aux interrogations des populations, notamment de celles qui habitent autour des sites. Les débats doivent être fondés sur des données solides. De ce point de vue, les études locales sont limitées et l’interprétation des résultats est souvent très délicate. Lorsque cela est possible, il est préférable de conduire des études sur plusieurs sites simultanément. De plus, je pense que les chercheurs ne doivent pas seulement fournir des résultats bruts, difficilement compréhensibles par la majorité des gens, mais donner des éléments de contexte, donc éventuellement les hypothèses de travail, qui permettent aux gens d’interpréter ces résultats. De ce point de vue, le rapport que nous avons effectué permet de replacer les résultats allemands par rapport à l’ensemble des connaissances actuelles sur le sujet.

Pensez vous que la surveillance des risques autour des sites nucléaires en France est suffisante ?

La question ne se pose pas seulement pour les installations nucléaires pour l’ensemble des sites éventuellement dangereux (centrales nucléaires, industrie chimique, usines de fabrication de pneus, etc), de façon à savoir s’il existe des variations de fréquence à leur proximité, soit dans un but d’alerte, soit dans un but d’information des populations.

Plus généralement, elle se pose pour l’ensemble des risques associés à l’environnement. En France, on dispose de plusieurs registres de cancer départementaux, mais ceux-ci ne permettent pas de considérer la distribution spatiale de la survenue des cancers sur l’ensemble du territoire. Le premier registre national, portant sur les hémopathies malignes de l’enfant, n’a été mis en place que depuis 1995. Depuis, un second a été développé, considérant l’ensemble des cancers de l’enfant. Ces deux registres sont de bonne qualité et permettent aujourd’hui d’étudier les variations géographiques de la survenue des cancers, mais ces données restent limitées aux enfants. Quelque chose se met en place pour le cancer de la thyroïde, mais au contraire d’autres pays comme le Royaume Uni, il n’existe pas d’enregistrement national des cancers chez les adultes. Pour le futur, la possibilité d’estimer la fréquence de différentes pathologies sur l’ensemble du territoire en recoupant des données issues de plusieurs sources, comme celles de la CNAM ou du PMSI hospitalier est en cours d’évaluation au sein de l’InVS (Institut de Veille Sanitaire).

L’étude sur le risque de leucémies infantiles à proximité des centrales nucléaires est disponible sur le site de l'IRSN , ainsi qu’une synthèse à destination du public, dont voici quelques extraits destinés à clarifier les éventuels points flous de la discussion précédente.

Les leucémies infantiles

Les leucémies sont des pathologies peu fréquentes chez l’enfant : chaque année en France surviennent de l’ordre de 470 nouveaux cas et 75 décès par leucémies infantiles pour une population d’environ 12 millions d’enfants (0-14 ans). Les leucémies lymphoblastiques aiguës représentent près de 80% des cas de leucémies de l’enfant. Ce type de leucémies présente un pic de fréquence entre 1 et 6 ans. Peu de facteurs de risque des leucémies infantiles sont reconnus : la trisomie 21 ou l’anémie de Fanconi, l’exposition externe aux rayonnements ionisants à forte dose ou la prise de médicaments alkylants utilisés dans les chimiothérapies. D’autres facteurs sont suspectés mais leur rôle n’est pas confirmé à ce jour : exposition à de faibles doses de rayonnements ionisants, champs électromagnétiques, pesticides, benzène, agents infectieux… Bien que de nombreux facteurs de risque potentiels aient été avancés, aujourd’hui peu d’informations sont disponibles pour expliquer les causes des leucémies et 90 % des cas restent sans cause connue.

Les hypothèses sur le risque de leucémies infantiles à proximité des centrales nucléaires

Trois hypothèses principales ont été avancées pour tenter d’expliquer l’observation d’un risque plus élevé à proximité de certaines installations nucléaires :
- hypothèse d’un lien avec l’exposition environnementale due aux rejets radioactifs ou chimiques des installations nucléaires ;
- hypothèse d’un lien avec l’exposition des pères aux rayonnements ionisants avant la conception des enfants ;
- hypothèse d’une cause infectieuse liée au brassage des populations associé à de grands travaux.

Les travaux ayant porté sur le lien éventuel avec l’exposition environnementale indiquent que les doses dues aux rejets des installations nucléaires sont faibles.

L’hypothèse d’un lien avec l’exposition professionnelle des pères aux rayonnements ionisants externes avant la conception semble aujourd’hui écartée.

L’hypothèse infectieuse liée au brassage de population autour des sites nucléaires est confortée par plusieurs résultats épidémiologiques. Cette hypothèse pourrait, selon certains auteurs, expliquer une partie des excès observés à proximité de certains sites (en particulier à Sellafield et Dounreay). Cependant, le ou les agents infectieux impliqués n’ont pas pu être identifiés ou isolés à ce jour.

L’implication d’autres facteurs environnementaux a été envisagée par certaines publications, tels que les champs électromagnétiques dus aux lignes à haute tension, les pesticides répandus dans les jardins ou sur les champs, la présence d’autres sites industriels ou une exposition élevée à la radioactivité d’origine naturelle. Néanmoins, ces facteurs ne sont pas spécifiques des sites dans lesquelles sont implantées des installations nucléaires et, à ce jour, aucun d’entre eux ne constitue un facteur de risque reconnu de leucémies infantiles.

Entretien paru dans le Concours médical numéro 18 du 18 novembre 2008

L’INRS est signataire avec l’AFSSET et l’INERIS d’une " charte de l’ouverture à la société " qui " engage les signataires à accroître la transparence sur leurs travaux et leurs méthodes, à améliorer le partage des connaissances scientifiques disponibles et des incertitudes qui les entourent, et à mieux prendre en compte la contribution des acteurs de la société dans le processus d’évaluation."

Télécharger cet entretien en pdf :

PDF - 115.5 ko



     
Mots clés liés à cet article
  enfance cancers radiations
     
     
Imprimer cet article

1 Message

  • Laurier Dominique

    11 septembre 2009 15:12, par Lucien Bourry

    bonjour, toujours surprenant de constater cette banalisation des risques liés à la proximité des espaces pollués, quelle qu’en soit la nature.

    Le chloredécone, les rejets ou déchets nucléaires, les pesticides quels qu’ils soient, sont diabolisés par des esprits chagrin qui voient le mal partout Non , ils n’y a pas de danger... Les abeilles meurent, dans des proportions énormes ?... Mais c’est la faute aux apiculteurs, ils ne savent pas soigner leurs abeilles !(Donnez-leurs du "Gauchot" ça les remettra en forme !, (même si certains ont plusieurs dizaines d’années de pratiques). La morbidité, cancéreuse ou non s’amplifie, les dépenses de santé croissent de même : Circulez , rien à voir, le Pr Belpomme , Nicolat Hulot, les auteurs du projet REACH, sont des rêveurs ; continuez à mettre du roundup dans votre jardin, oui, mais pas dans votre soupe , quand même !

    Faut pas tout mélanger...voyons ; quant au nucléaire, l’appréciation de la CRIRAD (Michèle RIVASI) donnerait du crédit à ce débat. Avec mes meilleures salutations. L. Bourry

 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être