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Le care, une philosophie simpliste ?
septembre 2014, par serge cannasse 

Pour le philosophe Joseph Cohen, les éthiques du care sont certes estimables, mais pleines de bons sentiments, elles ignorent les dangers qui les guettent (manipulation de l’autre ou, à l’inverse du but recherché, son universalisation). Surtout, elles sont construites en opposition à Kant, mais à partir d’une lecture erronée du philosophe, et revendiquent à tort l’Autre de Lévinas.

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Les notions d’éthique et de morale sont la plupart du temps confondues, interchangeables ou sièges de discussions byzantines. L’une, mais laquelle ? examinerait les conditions d’une bonne vie, l’autre d’un bon fonctionnement social. Cependant la morale n’a pas bonne réputation, sans doute parce qu’elle évoque les règles d’une société contraignante et de valeurs perçues comme dépassées, celle des années 50 – 60. Mais la morale sert encore de repoussoir que l’on se délecte à combattre encore, sans autre risque que celui d’ennuyer : par exemple, au travers des personnages secondaires de nombreux films français (le prof, l’enseignant, la dame de pôle emploi, le fonctionnaire, le médecin, le patron, les copains, etc).

En revanche, l’éthique est à la mode. Comme l’écrit Joseph Cohen, « nul mot n’est aujourd’hui plus galvaudé, dilapidé, abîmé. (…) ll s’agirait aujourd’hui de nommer éthique l’élaboration d’une pratique où l’efficacité s’évaluerait par la capacité de solutionner telle ou telle situation moralement problématique. » Elle est donc multiple, s’appliquant à de nombreux domaines : médecine, travail, sexualité, amour, et surtout care.

Pour notre auteur, l’éthique du care se veut « une voix morale différente exprimant une sollicitude soignante dans la proximité attentive de l’autre vulnérable et démuni. » Elle est donc « formulée à partir de cette résonnance affective fondamentale, » attachée aux cas particuliers, aux gens ordinaires et bien réels. Elle s’oppose aux éthiques classiques, en premier lieu à celle de Kant, référence obligée en la matière.

La différence est bien illustrée par l’histoire d’Amy, une petite fille, et de Jake, un petit garçon, racontée par Carol Gillian, une des fondatrices de l’éthique du care. Tous deux ont à résoudre le problème suivant : un homme pauvre peut-il voler un médicament pour sauver la vie de sa femme (ça se passe aux Etats-Unis, où il n’y a pas de Sécurité Sociale à la française) ? Tous deux répondent « oui », mais de manières différentes. Jake raisonne et compare les arguments pour justifier l’homme devant un tribunal ; Amy, la fille ! examine la situation, en particulier les relations humaines impliquées, et agit. L’un tiendrait pour une morale universelle, fondée sur des fins, des valeurs et des prescriptions, l’autre pour la sollicitude. L’un jugerait à partir d’une position individuelle, l’autre à partir de la nécessaire interdépendance entre les humains. L’un s’inspirerait avant tout de la morale léguée par Kant, l’autre de la philosophie du care.

Simpliste ! rétorque Joseph Cohen.

D’abord, parce que la « communication de sollicitude … risque … de sombrer dans le règne de l’influence et d’ouvrir largement la porte à la manipulation. » Ensuite parce que cette philosophie risque elle-même de voir l’autre comme un universel à qui appliquer une justice générale.

Enfin et surtout parce qu’elle réduit considérablement la pensée de Kant. Certes, celui-ci cherche une morale perçue comme universelle, mais à travers l’accord des individualités impliquées : il s’agit bien de tenir compte de chacune d’elles. Mieux, il s’agit « de penser les humains comme s’ils étaient des êtres capables de raison et toujours déjà vulnérables, dépendants, » unis par « l’exigence raisonnable de se faire chacun entendre. »

À cela, Emmanuel Lévinas semble avoir déjà répondu, peuvent objecter les tenants du care. Lui aussi « s’évade de la morale universelle car celle-ci, dans et par son intersubjectivité foncière, réduit l’altérité de l’autre en le transformant en un autre-moi. » Effectivement, répond Cohen, c’est ce que dit Lévinas. Mais il y a un malentendu sur ce que représente l’Autre dans sa philosophie. Chez lui, cet Autre est « le tout-autre, l’incomparable, l’irreprésentable, l’infiniment inassimilable,  » qui précède « toute dénomination de soi  » : « le sujet n’ordonne ni n’acquiesce son engagement – il est d’emblée exposé, dénudé, disposé à l’autre sans avoir été sollicité. » Il est « otage », précise Lévinas. Nous sommes bien loin d’un autre qui serait le sujet objet de soin.

Pour Cohen, « les écrits si admirables de bonté des philosophes du care » manquent l’essentiel : l’éthique est une, elle est une philosophie, pas une pratique, et elle ne se confond pas avec la morale. On lit fréquemment que les deux ont la même signification étymologique : les mœurs, les coutumes, les usages propres à un peuple (ethos en grec, mores en latin). Or précise Cohen, ethos signifie d’abord un lieu. Celui d’un peuple, certes, mais aussi le fondement d’un individu. En cela, l’éthique est première dans la philosophie.

Elle est la pensée de ce qui au fondement de l’être fait surgir ses conditions d’agir. Alors que « l’éthique traditionnelle se fonde en la possibilité propre à l’homme de s’instituer rationnellement comme condition de son agir,  » la première alternative, celle d’Heidegger, « situe l’homme et l’agir dans la responsabilité d’une réponse à ce qui en lui et hors de lui le dépasse, le déborde, le revendique avant toute connaissance ou reconnaissance de ce qui le détermine ou détermine son agir. »

Emmanuel Lévinas a écrit en grande partie en réaction à cette thèse d’Heidegger. À partir d’ici, je laisse le terrain aux philosophes et vous conseille malgré tout de lire ce texte de Joseph Cohen, difficile, mais passionnant.

Joseph Cohen. Après Lévinas, l’éthique aujourd’hui. Cités, 2014. Numéro 58 (La philosophie en France aujourd’hui, 2).

Photo : Tamil Nadu (Inde), 2008 ©serge cannasse




     
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