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Le monde est nourriture
septembre 2015, par serge cannasse 

L’erreur des philosophies occidentales a été d’introduire une rupture entre l’individu (le sujet) et le monde. Il ne reste alors au premier qu’à tenter de comprendre et dominer le second, dans la hantise de la mort. Pour Corinne Pelluchon, au contraire, vivre c’est d’abord jouir de la vie, dans un rapport premier qui n’établit pas de solution de continuité entre moi et mon environnement, comme le font les aliments. Le premier des sens est le goût, non la vision ou le toucher.

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Pour la philosophe Corinne Pelluchon, l’anorexie et la boulimie sont des styles de vie avant d’être des pathologies, révélateurs des impasses de notre rapport contemporain au monde : l’anorexique accentue à l’extrême la coupure entre l’esprit et le corps, en visant à n’être que le premier pour jouir enfin de la vie, le boulimique est écartelé entre les séductions publicitaires à la gourmandise sans frein et l’injonction de maitrise de son apparence. C’est qu’en effet notre rapport aux nourritures est exemplaire de celui que nous entretenons avec les autres humains comme avec les autres vivants, avec notre habitat et avec notre histoire. Nous sommes ce que nous mangeons, dit-on communément. Pour notre philosophe, cela va bien plus loin qu’une simple boutade : nous sommes faits du monde dans lequel nous vivons autant que nous le faisons. Nous le savons d’abord par notre faculté de le sentir, qui vient avant l’intellect et bien avant la raison. C’est pour cela que le goût est le premier des sens et la cuisine un art à part entière.

Nous ne sommes pas seulement des individus pourvus de droit, mais des sujets de jouissance. Rien à voir avec la débauche, bien au contraire : savourer pleinement la vie, c’est aussi percevoir ses liens avec les vivants, humains ou pas, présents, passés et futurs, et avec son environnement (son « habitat », dit-elle). Cela implique la sobriété (et non l’austérité) et le respect.

Sans les renier, Corinne Pelluchon rompt avec deux approches. D’une part, celle qui fonde l’attention à l’autre sur la vulnérabilité, à l’origine des théories du « care ». L’autre est partie de moi, comme je suis partie de lui. Elle propose une distinction intéressante entre empathie et pitié : « alors que l’empathie procède à la fois du sentir et de la compréhension et qu’elle suppose une certaine distance entre moi et l’autre, la pitié se situe sur le seul plan du pathique et est originaire. (…) [Elle] précède la séparation entre le moi et le non-moi, laquelle permet la compréhension et l’aide ciblée, mais aussi le clivage qui se manifeste par la suspension de son investissement affectif à l’égard de certains êtres. » Ici, elle pense notamment aux animaux (elle est pour une alimentation le plus possible végétarienne) et aux handicapés mentaux.

D’autre part, vivre n’est pas d’abord s’opposer au monde (le dominer) ou tenter de le comprendre, ça n’est pas être hanté par la mort (se laisser aller à l’instinct). Vivre, c’est sentir, donc jouir, « sans extériorité » par rapport au monde. C’est très exactement le rapport que nous entretenons avec les aliments : le monde est nourriture, la question étant de savoir pourquoi nous avons perdu le « rapport serein » au fait de manger. Il s’agit bel et bien de « rompre avec le primat de la connaissance et la posture de maîtrise qui la caractérise. » Ce sont d’abord mes sensations qui m’orientent dans le monde, et non mon intellect.

Les rapports entre citoyens ne sont plus fondés seulement sur l’équilibre des intérêts bien compris de chacun, c’est-à-dire en définitive sur la peur, mais sur la convivialité de gens ayant compris que personne ne peut jouir seul de la vie, qu’entretenir notre monde est une affaire commune et que la domination est un plaisir fade. Reste le problème de convertir nos contemporains à cette nouvelle approche, qui privilégie l’écologie et notre rapport aux animaux. Ce sera l’objet du prochain livre de Corinne Pelluchon.

Corinne Pelluchon. Les Nourritures. Philosophie du corps politique. Seuil, 2015. 390 pages, 25 euros.

Photo : Maheshwar (Madhyapradesh, Inde), 2015 ©serge cannasse




     
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