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Le selfie, pathologie de l’individualisme et/ou emblème de la révolution numérique ?
octobre 2015, par serge cannasse 

Il ne faut surtout pas se concentrer sur le dernier chapitre du livre d’André Gunthert, qui porte sur le selfie, point de fixation de la plupart des observateurs savants ou profanes de la vie quotidienne connectée. Au terme d’un parcours construit avec quelques uns de ses posts de blogs, le chercheur nous propose non seulement un éclairage pertinent sur un phénomène social majeur, l’utilisation populaire du couple téléphone/réseaux sociaux, mais aussi une introduction à la photographie, numérique ou pas.

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La mise en scène de la vie quotidienne

Pour notre auteur, le procédé numérique réalise la promesse des inventeurs de la photographie, amateurs travaillant pour des amateurs : mettre la fabrication et la reproduction d’images à la portée de tous. Rien de plus simple aujourd’hui que de prendre une photo, grâce à un outil quotidien, le smartphone, et non grâce à un appareil dédié. Surtout, rien de plus simple que de la partager immédiatement, avec le même outil. Les gens ne s’en privent pas, bien au contraire ! Car l’image numérique, qu’elle soit photographie brute, retouchée ou graphique, qu’elle ait été faite par son utilisateur ou qu’il l’ait empruntée, détournée ou modifiée, est devenue un élément essentiel des échanges entre les personnes, qu’ils portent sur ce qu’elles sont en train de vivre (vie familiale, loisirs, voyages, etc), sur les éléments de l’actualité (politique, sociale, etc) qu’elles veulent partager et commenter ou qu’ils soient une forme de jeu collectif (« non mais allo quoi ! »). Ce sont les usagers qui en inventent les usages, ce que personne n’avait prévu, pas même les concepteurs des nombreux outils internet mis à leur disposition.

Les « selfies » sont emblématiques de cette révolution à la fois technique et sociétale, aussi bien du côté de ceux qui les font (« coucou ! je suis ici avec machin ») que de ceux qui les déplore (« manifestation lamentable d’un narcissisme idiot »). Citation : « Alors que nous n’avons jamais disposé d’un outil aussi conversationnel, social et narratif que le système smartphone/réseaux sociaux, l’interaction fondamentale de la vie sociale qu’Erving Goffman appelait "la mise en scène de la vie quotidienne" [les acteurs sociaux que nous sommes se comportent largement avec les autres comme les comédiens sur une scène de théâtre– note de CdS] est interprétée comme un reflet narcissique et une manifestation d’asocialité », ce qui est un contresens total.

Résumons les termes de cette révolution de l’image, qui peut-être pour la première fois dans l’histoire, en tout cas très rarement, n’est pas initiée par l’élite sociale (« top-down »), mais par « le peuple » (« down-top  » : appropriation par tout profane, partage, usage conversationnel, propriété privée, restreinte (famille, amis : outil de l’intimité) ou collective par les réseaux sociaux.

La complainte des professionnels de l’image

Cette révolution a été très mal vécue par les professionnels de l’image, qui ont promu quelques légendes tenaces. Contrairement à ce qu’affirment sans preuve des opinions répandues, les amateurs ne sont pas les concurrents des photographes professionnels (ne serait-ce que parce que leurs photos pèsent bien peu dans le nombre des publications journalistiques et commerciales, s’il y a une différence …) ; les banques d’images ne s’adressent qu’à un secteur restreint et peu valorisé (en gros, les publications « low-cost ») ; le changement majeur pour les professionnels n’est pas la facilité à faire des images (qui fonde la croyance en la concurrence par les amateurs), mais la facilité à les indexer (les outils internet permettent de trouver une image dans le monde entier, sans passer par une agence ni par la mémoire, souvent prodigieuse, d’une directrice photo). En gros, les principaux concurrents des professionnels sont leurs collègues eux-mêmes (on n’ose pas écrire confrères tant la profession est individualiste et éclatée), dans un marché devenu mondial et dont les produits sont aisément accessibles.

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Cultures populaires et savantes

Ne nous étendons pas trop là-dessus. Le fait essentiel est que la photographie « noble » (c’est-à-dire le photoreportage, du moins en France) est devenue une activité de niches et qu’elle pèse bien peu devant l’abondance des clichés « amateurs ». Ça ne signifie pas qu’elle est vouée à disparaître, mais que comme la presse dite sérieuse, elle ne concerne plus qu’un nombre restreint d’individus. Encore plus important : les usagers profanes inventent un langage graphique à l’opposé des canons du « beau ». Un selfie se reconnaît facilement par ses caractères d’image mal foutue au regard des critères esthétiques conventionnels (par exemple, son auteur s’y représente, cassant la distance convenue entre l’artiste et son œuvre). Ce qui rejoint une autre déception des élites savantes : le journalisme « participatif », plutôt moribond. En revanche, les commentaires sur les réseaux sociaux vont bon train ! Nulle contradiction : ils participent de la conversation généralisée qui, comme partout ailleurs, mélange sans complexes informations privées et publiques (« ça va chez toi ? t’as entendu la dernière connerie du ministre ? »), et dans laquelle les images tiennent aujourd’hui une place essentielle.

Une photo est interprétée selon son contexte

Qu’est-ce que tout cela signifie pour la photographie ? D’abord que les usagers profanes ont su bien mieux que les professionnels s’emparer des nouveaux outils mis à leur disposition. Ensuite et surtout que la valeur d’une photographie ne lui est pas intrinsèque : elle dépend de son contexte, de production comme de diffusion et d’utilisation. Je crois à l’information délivrée par telle photo de reportage parce que je fais confiance à l’ensemble du système qui me la montre, et non parce qu’elle me donnerait une image neutre, fidèle et transparente de la « réalité ». En quelque sorte, chaque photographie est issue d’un protocole et interprétée en fonction de lui (pensons aux images scientifiques). Sa manipulation peut en faire partie, nulle raison de s’en offusquer, pourvu qu’elle soit explicite (d’où le scandale des photos de mannequins de mode dans lesquels la retouche est niée au point que certaines croient à ce qu’elles représentent). En somme, et enfin, de même que la valeur d’une image n’est pas d’abord dans son contenu, il n’y a pas d’essence de la photographie. Ce qui ne signifie pas que les photographies n’ont pas de valeur (marchande ou non). Mais aujourd’hui, cette valeur est celle du partage pour l’immense majorité d’entre elles, celles qui sont faites par tout un chacun.

André Gunthert. L’image partagée. La photographie numérique. Textuel, 2015. 176 pages, 25 euros.

Voir aussi son blog : L'image sociale

et celui de Sylvain Maresca : La vie sociale des images .

Photographies : Paris, 2011. Vérone, 2009 ©serge cannasse ( site photo )




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