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Déni de grossesse : l’enfant absent
 
Marinopoulos Sophie, Nisand Israël
décembre 2011, par serge cannasse 

Le déni de grossesse est fascinant et troublant : il ébranle nos représentations du corps et de la maternité, à une époque où toute femme se doit d’aimer spontanément son enfant. Mais l’instinct maternel n’existe pas. Sophie Marinopoulos a cette belle expression : "Chaque naissance est une adoption". Elle est plus difficile pour les femmes dont l’éducation a refoulé l’expression de leurs émotions.

Sophie Marinopoulos est psychanalyste. Elle dirige le lieu d’accueil parents-enfants « Les Pâtes au beurre » à Nantes. Israël Nisand est gynécologue-obstétricien au CHU de Strasbourg. Ils ont corédigé "Elles accouchent et elles ne sont pas enceintes. Le déni de grossesse" (Les liens qui libèrent, 2011. 230 pages, 18 euros).

Vous donnez une définition très précise du déni de grossesse.

Israël Nizand : Il faut d’abord souligner que notre ouvrage est le premier sur le sujet et que d’une manière générale, la littérature scientifique est très pauvre à son propos. Notre définition tient donc à notre expérience clinique. Pour nous, on ne doit parler de déni qu’à partir de la fin du premier trimestre de la grossesse, c’est-à-dire au moment où en principe la mère engage clairement ses pensées maternelles vers un enfant attendu. Le fait de ne pas avoir été attentive aux changements survenus dans son corps pendant les semaines qui précèdent doit être retenu comme un indice de mal-être, mais qui ne préjuge de rien.

Sophie Marinopoulos : Le déni de grossesse se caractérise par une absence de représentation de l’enfant. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la femme ne ment pas sciemment : sa grossesse est « blanche », elle n’existe pas pour elle. Il faut bien la distinguer d’une grossesse cachée (pour des raisons culturelles ou familiales) et d’une psychose, même si tout se passe comme si la femme allait puiser dans un noyau psychotique préexistant. Et bien qu’il existe une continuité dans les mécanismes psychiques en cause, il ne s’agit pas d’une dénégation ou d’un clivage (par exemple, se savoir enceinte, mais ne pas envisager d’accoucher).

IN : Point important, le déni est contagieux. Souvent, les professionnels de santé ne réalisent pas que la femme qui les consulte est enceinte ! En effet, elle ne présente guère les signes physiques de la grossesse. Le plus surprenant est que aussitôt qu’elles réalisent leur état, leur corps devient en quelques heures celui d’une femme enceinte.

De plus, il n’y a rien dans la littérature médicale pour les guider, comme si le déni n’existait pas, alors qu’il est bien plus fréquent qu’on ne veut l’admettre. Or ne pas le reconnaître, c’est exposer la patiente à sa répétition.

SM : Ce déni du déni a deux grandes causes. D’une part, l’idée que la maternité puisse ne pas être instinctive nous inquiète profondément ; elle met en doute la mère mythique que nous portons en nous. D’autre part, le déni montre à l’évidence la puissance du psychisme sur le modelage même des corps, opposant la "magie" de l’inconscient à la science de la médecine.

Comment repérer et prendre en charge un déni de grossesse ?

IN : Nous avons repéré trois situations qui doivent faire penser au professionnel qu’une femme puisse avoir un risque de déni d’une grossesse future. Mais il faut bien comprendre qu’elles n’ont rien de prédictif : elles ne servent qu’à alerter le professionnel. Rien ne permet de "repérer" un déni de grossesse actuel.

La plus fréquente est la déclaration tardive de grossesse. Elle peut signifier que la femme a du mal à interpréter les messages de son corps dans la sphère génitale, à deviner son corps, ce qu’habituellement les jeunes filles apprennent à faire très tôt. Il faut d’ailleurs être attentif aux jeunes femmes qui ne prennent pas soin d’elles-mêmes.

La deuxième situation est la demande tardive d’interruption de grossesse. L’IVG est toujours un acte grave dans la vie d’une femme. Il n’est pas normal de ne pas se rendre compte des premiers signes de grossesse. Réaliser celle-ci tardivement et demander aussitôt son interruption signale une fragilité et une souffrance que les professionnels ne doivent surtout pas négliger. Pour moi, c’est même une faute.

Enfin, il n’est pas rare qu’un déni ait été précédé d’autres. Mais comme tout s’est "bien" terminé, les professionnels ont fait comme s’il était, par exemple, normal qu’un couple arrive en maternité pour une grossesse découverte au moment de l’accouchement, avec les autres enfants attendant dans la voiture !

SM : Le déni de grossesse peut avoir des allures extrèmement variées. Le plus important est de ne pas enfermer la patiente dans un cadre clinique préétabli. Il faut laisser jugement et interprétation en suspens et favoriser la prise de parole de la femme. Ce qui importe est d’être attentif à une souffrance qui ne parvient pas à s’exprimer. Première précaution donc : ne pas effacer la singularité de la femme derrière son déni.

Deuxième précaution : ne pas s’imaginer que le déni est un événement qui surgit dans la vie d’une femme. Il est le fruit d’une longue histoire personnelle et familiale, dans laquelle on retrouve souvent la négation ou l’absence d’expression des émotions. C’est par exemple ces familles où la mère nourrit "physiquement" ses enfants, sans être attentive à leurs émotions : de celles-ci, on ne parle pas. C’est laisser les enfants, dès qu’ils sont bébés, dans leurs peurs et avec la seule solution de les fuir en les niant. Comme cette mère a toute l’apparence d’être bonne, il est impossible de se rebeller contre elle.

Troisième précaution : être attentif à nos représentations de la maternité, de la "bonne mère", des liens entre parents et enfants, de la grossesse, etc. Elles peuvent se révéler des a priori qui nous masquent ce qui se joue d’émotionnel entre la patiente et nous (ce que les psychanalystes traduisent par les notions de transfert et contre-transfert).

Enfin, il faut accepter de ne pas comprendre ! du moins immédiatement, accepter que les choses nous échappent. Nous avons tous une part étrange : poser un diagnostic ne doit pas être le moyen de refuser celle de l’autre.

Souvent, les femmes en déni de grossesse ne sont pas seules, mais en couple. Comment expliquer que le conjoint ne réalise rien ?

SM : Parce qu’il est lui-même pris dans une problématique affective qu’il lui est impossible d’interroger. Il est lui-même issu d’une famille où les émotions ne se disent pas. Pour nous tous, le choix d’un conjoint comporte une part de liberté, mais aussi une part qui nous échappe : en quelque sorte, qui se ressemble s’assemble.

Contrairement aux idées reçues, les femmes ne font jamais de bébés toutes seules. La grossesse est toujours une histoire de couple. Aussi, quitte à être schématique, il faut affirmer que les compagnons de ces femmes sont toujours pour quelque chose dans leur déni de grossesse, même si le plus souvent, ils ne se rendent compte de rien.

Par expérience, nous en distinguons trois grands types, mais qu’il faut se garder d’ériger en tableaux cliniques : la réalité est toujours plus complexe que nos classifications. Le premier est celui du "naïf" : pour lui, les choses vont de soi, il ne sert à rien de s’interroger sur la vie, l’amour, la sexualité. Il est aussi peu attentif à sa femme qu’il l’est à lui-même. Lorsque le déni est avéré, il est perdu, désemparé ; il se sent coupable, alors qu’il a le sentiment d’avoir bien agi et que sa réputation est en général excellente.

Le second type est le grand névrosé, qui partage avec le premier l’incapacité à réaliser que sa femme puisse avoir des désirs propres. Seuls comptent les siens. Il est emporté, aussi bien dans ses colères que dans ses enthousiasmes et c’est ce qui a séduit sa compagne : il dit ce qu’il pense. Avec le temps, elle est devenue de plus en plus effacée, la relation conjugale réduite à sa plus simple expression.

Le pervers narcissique trouve son plaisir dans la soumission et la souffrance de sa compagne tout en donnant l’illusion d’être irréprochable, avec souvent beaucoup de talent. Aucun sentiment de culpabilité ne peut l’habiter. Il peut même aller jusqu’à se porter partie civile quand la grossesse est découverte à l’occasion d’un accouchement qui se termine par la mort de l’enfant.

Précisément, on associe souvent déni de grossesse et meurtre de l’enfant.

SM : C’est une profonde erreur. La plupart de ces mères ne sont pas dangereuses pour leur enfant. Mais elles vivent leur accouchement dans un état d’incompréhension, de panique et de sidération : elles se vident, leur corps se démantèle, leur vie psychique se désorganise. Ces sentiments sont évidemment multipliés quand elle sont seules et que personne ne les aide. L’accouchement est donc surtout un risque majeur pour leur vie psychique.

IN : En revanche, accoucher seule est un risque réel pour l’enfant. En effet, l’exiguité du bassin féminin impose que le fœtus passe une épaule après l’autre et non les deux à la fois. Pour cela, il faut l’aide de quelqu’un, sage-femme ou obstétricien, qui pousse la tête vers l’arrière, ce qui la protège et facilite le passage de l’épaule antérieure, puis vers l’avant, pour que l’épaule postérieure s’engage, ce que la femme ne peut pas faire seule. Sans cette aide, l’accouchement est beaucoup plus traumatique pour l’enfant.

On entend ou on lit que ces femmes n’ont pas « d’instinct maternel ».

SM : Mais personne n’a d’instinct maternel ! ça n’existe pas. Il y a aujourd’hui un diktat de la mère sans faille, immédiatement opérationnelle, d’emblée tout amour. Il conduit d’ailleurs certaines femmes à se demander avec culpabilité pourquoi elles ne se retrouvent pas en mode automatique amoureux avec leur enfant ! Chaque naissance est une adoption. Le lien parental se construit avec le temps. Le sentiment maternel commence quand la mère enserrre l’enfant dans ses bras et apprend à reconnaître, et supporter ! ses besoins et ses pulsions. Comme toute relation humaine, la leur est unique et n’est pas prédéterminée.

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 863 de juin 2011 de la Revue du praticien - médecine générale.




     
Mots clés liés à cet article
  grossesse famille professionnels de santé éducation corps/esprit maternité représentations émotions
     
     
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