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Société
 
À propos du livre paru sous la direction de Jean Marc Mouillie, Céline Lefève, Laurent Visier
 
Médecine et sciences humaines
février 2008, par Jean Riondet 

Jean Marc Mouillie, Céline Lefève, et Laurent Visier ont réalisé la prouesse de coordonner, harmoniser, reconfigurer la production de 57 auteurs (scientifiques de disciplines non médicales, qu’ils soient philosophes, sociologues, juristes ou médecins) qui, sur une centaine de courts articles en 650 pages, rendent accessibles les questions complexes que pose la médecine aujourd’hui.

La médecine est-elle un art ? C’est ainsi que Paul Ricœur est convoqué pour caractériser le niveau où s’exerce l’activité médicale. La prudence qu’il évoque dans la préface du Code de déontologie médicale désigne la vertu pour des décisions prises dans des situations singulières. Toute réalité clinique est conditionnée, il ne suffit pas de tenir une comptabilité des signes observables, le médecin estime également leur poids respectif. C’est dans cette mesure que la pratique médicale comporte toujours une part d’empirisme ou de subjectivité quelles que soient les bases scientifiques des outils auxquels elle recourt.

Des fondements de la médecine, les auteurs nous invitent à la question de la maladie. Via l’incontournable Canguilhem, la maladie se découvre dans la subjectivité du patient pour s’achever dans l’objectivité du professionnel. Ce volet de la représentation de la santé et de la maladie dans les populations met en regard les conceptions médicales avec celles des patients. Il y va de la relation médecin / malade, comme de la construction des politiques de santé publique voire de la prévention.

C’est une discussion avec, entre autres, les pensées de Jürgen Habermas et Karl Otto Appel qui sert de point d’appui pour préciser le sens de la réflexion éthique. Aucun sens ni aucun savoir ne serait possible sans un espace de communication structuré par l’entente et la volonté d’un accord. Ainsi toute activité scientifique vise dans son argumentation sa propre cohérence et l’assentiment d’autrui, tient compte du savoir des autres, pose l’existence d’une sphère d’échanges où les sujets rationnels discutent à égalité de droits, se respectent et visent leur entente.
Cet espace discursif est à la base de la continuité d’une morale vécue autonome où la personne humaine n’étant pas juridiquement définie, les conditions d’intervention sur celle-ci feront toujours débat.

Logiquement, accepter de considérer que l’autre autant que soi se trouve dans une réflexion éthique conduit à une décision qui devient une co-décision. Mais ce principe philosophique n’aurait d’efficience dans l’espace publique s’il n’avait sa traduction juridique. Face à une toute puissance technicienne, aux alternatives que la connaissance biologique permet, dans une mouvance générale de reconnaître aux citoyens des droits spécifiques face aux professionnels quels qu’ils soient, la loi du 4 mars 2002 inscrit pour les personnes malades des droits opposables aux professionnels et aux institutions de santé.
Ce texte crée l’obligation pour les institutions et les professionnels d’organiser l’accès aux droits pour les personnes malades. Outre l’obligation d’informer, ce que le grand public aura surtout retenu, cette loi crée des modalités nouvelles visant à peser sur les acteurs de façon à ce qu’ils tiennent compte de ces droits dont la mobilisation par les seuls patients serait irréaliste.

Une construction juridique complexe accompagne également l’innovation majeure que représente la médecine de substitution. Les greffes, les procréations médicales assistées, conduisent à considérer le corps humain comme une source d’éléments biologiques nécessaires aux soins.
Ce ne sont pas seulement les représentations des personnes, de leur famille, à propos du corps qui sont en jeu mais également, et sans doute devrait-on dire surtout, les conditions juridiques d’accès à ces ressources qui importent.
Car les prélèvements de tissus, de sperme, d’organe conduisent à penser le corps indépendamment de la personne, dissocié de celle-ci. Ce qui est loin d’être une évidence si l’on songe que du point de vue anthropologique tout autant qu’en droit, le corps est la personne elle-même.
Toute atteinte au corps est une atteinte à la personne elle-même. Tout prélèvement d’organe est une mutilation. Ce que réprime fortement le Code pénal.
Par exception à ce Code, ces pratiques sont strictement encadrées par la loi qui définit les conditions auxquelles les éléments du corps humain sont accessibles pour en faire des médicaments, des prothèses, des substituts d’organes défaillants.
Conditions strictes, souvent mal comprises tant l’émotionnel l’emporte sur une vision globale qui serait en perspective d’une construction juridique approximative.
Ce sont donc des médecins qui décident de prélever un organe et non une personne volontaire qui donne (contre l’usage extensif qui est fait de ce verbe). Ce sont les seuls médecins autorisés, salariés d’institutions autorisées qui peuvent développer ces pratiques.
La personne vivante qui sera prélevée donne son consentement. Mais celui-ci est conditionné par l’accord d’un comité de personnes extérieures aux équipes de prélèvement. Ce comité à pour mission de valider la délivrance de l’information sur les conséquences et les conditions du prélèvement ainsi que de valider l’information échangée et la démarche engagée par ce « donneur ».

Pouvoir exercer ces droits, bénéficier des richesses qu’offre le système de santé ne sauraient dispenser de la connaissance des règles qui organisent la Protection sociale. Sans solvabilité du patient, pas de médecins high tech, pas médicaments modernes, pas de plateaux techniques.
Mais comment organiser l’accès aux soins ? Aux seules personnes en capacité de financer une couverture sociale ? Si non, à tous ? Mais à quel niveau de protection et comment en organiser le financement ? La question de la justice est posée dans un contexte où les Trente Glorieuses de croissance massive et de plein emploi sont passées. Aujourd’hui le travail n’est plus la réalité sociale dominante.
La solidarité des origines de la Sécurité sociale qui liait les travailleurs face à des risques également partagés s’est transformée en solidarité redistributive où les biens portants paient pour tous les malades, y compris pour des non cotisants, où les riches paient pour les pauvres.
La question de l’économie de la Protection sociale tant dans ses dimensions politiques que juridiques est au cœur des débats très actuels au sein de l’Europe entière.
Sur le thème de la « théorie de la justice » emprunté au philosophe américain John Rawls, c’est le contenu du mot Solidarité qui est revisité, terme contemporain pour désigner ce que les Révolutionnaires inscrivirent au frontispice de la République sous le terme de Fraternité.

Ce panorama de la médecine et de ses implications sociales précis et documenté est un manuel, comme l’indique son titre, car les étudiants seront son public de prédilection. Mais il sera également un livre de chevet pour tous ceux que fascine ce champ de connaissances et de pratiques qui bouleversent les vies, les représentations et l’histoire depuis deux siècles.

Jean Riondet

Médecine et sciences humaines - Manuel pour les études médicales. Sous la direction de Jean Marc Mouillie, Céline Lefève, Laurent Visier. Les belles lettres, collection médecine et sciences humaines. 2007. 650 pages




     
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