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Médecine tibétaine : le développement en faveur de l’élite
février 2008, par serge cannasse 

Dans les pays pauvres, les projets de développement sont explicitement orientés vers l’amélioration locale des conditions sanitaires, environnementales ou socio-économiques de l’ensemble de la population visée, et ce d’autant plus qu’ils concernent des savoirs traditionnels. Pourtant le cas de la médecine tibétaine exercée au Ladakh (une région himalayenne de l’Inde) montre qu’il n’en va pas forcément ainsi.

Cet article est le quatrième d’un ensemble de 5, rédigés à partir des communications présentées à l’atelier " Les médecines d’Asie aujourd’hui" du 3ème Congrès du Réseau Asie - IMASIE, les 26-27-28 septembre 2007 à Paris. Un résumé des communications est disponible sur la lettre du CRECSS (Centre de recherches culture santé société) de décembre 2007 (numéro 10). Je remercie le réseau Asie de m’avoir communiqué le texte intégral de ces communications.

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Un moyen d’accéder à l’élite

" Les élites ladakhies appartiennent aujourd’hui à trois catégories : les fonctionnaires du gouvernement et les politiciens, les personnes d’ascendance aristocratique et les membres d’associations de développement. Bien que l’appartenance à l’élite amchi (les tradipraticiens tibétains) fasse également partie des conditions qui permettent d’entrer dans le monde du développement, les amchi et la reconnaissance qu’ils possèdent sont généralement circonscrits au champ de la médecine tibétaine. La particularité du développement est qu’il permet l’obtention d’une reconnaissance à une plus grande échelle, au-delà des frontières (sociales, techniques et géographiques) délimitant le champ d’origine. "

En effet, un certain nombre d’étrangers et d’organisations caritatives leur font des dons. Ceux-ci sont fortement valorisés dans le monde tibétain, car ils permettent " l’accumulation de mérites pour son salut personnel " et l’inscription ou le maintien de l’appartenance à la communauté. " De façon générale, il n’est pas abusif de dire que tout étranger, en particulier occidental, est considéré comme un donateur potentiel. (...) L’acte de don rapproche les étrangers de la société tibétaine. "

" Lorsque cela est possible cette proximité est consolidée par le voyage des praticiens vers les terres de leurs bienfaiteurs.

Accentuation des conflits entre tradipraticiens

Etre invité à l’étranger non seulement souligne et renforce le statut individuel, mais aussi offre l’opportunité d’amasser une somme d’argent considérable et de l’utiliser en retour dans son pays. Le gain financier est perçu par les amchi comme consubstantiel au voyage en Occident. (...) La curiosité, l’envie de découvrir d’autres contrées et d’autres cultures sont évidemment présents. Les amchi tissent ou renforcent ainsi des liens amicaux.

De retour au pays, ces thérapeutes se retrouvent avec un statut ambivalent : leur statut social est renforcé par leur déplacement hors de l’Inde, mais il fait également l’objet d’une remise en question, d’ordre parfois moral, par leurs homologues qui les accusent souvent de cupidité et d’opportunisme. (...) Le voyage, plutôt le retour du voyage, alimente aussi des conflits déjà très prégnants entre amchi de l’élite.

Les voyages des amchi ladakhis ne sont cependant pas toujours dirigés vers l’Occident. Ce n’est alors pas tant le gain financier qui caractérise ces déplacements que la confirmation de leur statut social. "

" Ce sont essentiellement les amchi ayant un statut reconnu (éducation formelle et implication dans des projets de développement notamment) qui bénéficient des réseaux du développement et de leurs effets, comme le voyage à l’étranger. Le développement renforce et reproduit ainsi les structures du pouvoir." Conclusion : " Tandis que le développement reste encore aujourd’hui l’un des mythes centraux des sociétés contemporaines, censé conduire à une certaine forme d’égalité entre le Nord et le Sud et au sein des populations dites bénéficiaires, ces objectifs sont inévitablement réfutés par la réalité. "

Adaptation des concepts médicaux à ceux de l’Occident

Le développement modifie aussi la médecine tibétaine elle-même : " les praticiens font preuve de diverses stratégies afin de séduire leurs interlocuteurs étrangers, en vantant notamment l’excellence de leur savoir et de leur pratique. Leurs discours portant sur la médecine s’inspirent également de préconceptions occidentales, les reproduisent et parfois les intègrent." Ainsi, " les amchi reformulent leur médecine en ayant recours à plusieurs voies de légitimation, dont l’efficacité à l’occidentale et la fidélité à la tradition. (...) Ces praticiens ne contribuent alors pas seulement à la diffusion de la médecine (tibétaine) (comme entité totale, non fragmentée), mais aussi, et surtout, à la diffusion de concepts clés et sélectionnés, de comportements, de mondes imaginaires concernés par une tradition médicale particulière."

D’après la communication de Laurent Pordié (Institut français de Pondichéry) : " Une question de réseaux. Développement local et trans-nationalisation de la médecine tibétaine," présentée au 3ème Congrès du Réseau Asie - IMASIE, septembre 2007, Paris.




     
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2 Messages de forum

  • Médecine tibétaine au Ladakh - deux pratiques distinctes

    19 février 2008 11:13, par Bernard Bel

    La médecine tibétaine au Ladakh se scinde en deux pratiques distinctes, bien que le terme "amchi" (médecin traditionnel) soit commun à ces praticiens : une pratique urbaine dont la majorité de la clientèle sont des Occidentaux ou de riches Indiens (autrement dit, très peu de Ladakhis ou de Tibétains réfugiés), et une pratique rurale soutenue par des ONGs indiennes ou étrangères dans les régions les plus inaccessibles. Les amchis des villes sont pour l’essentiel formés à Dharamsala, dans le giron tibétain au sens strict, alors que la pratique rurale se transmet de père à fils (et plus rarement à fille).

    Sur le lien ci-dessous vous pouvez lire un article datant d’une dizaine d’années, relatant une tentative de revitalisation de la médecine "amchi" focalisée sur les villages difficiles d’accès, qui ont le plus besoin d’une médecine "de proximité" et qui ne bénéficient pour la plupart d’aucune facilité d’accès aux soins. Dans le projet de Tsewang Smanla il s’agit pour l’essentiel de donner une formation médicale, par palliers successifs, à des enfants sélectionnés par les villages et décidés à exercer sur place. Donc mettre un terme à l’exclusivité de la transmission familiale (en élargissant le champ des connaissances) et à l’exode vers la ville des personnes éduquées. Il s’agit aussi de revitaliser la pratique elle-même car de nombreux amchis n’hésitent pas à bricoler des fabrications médicamenteuses mélangées de remèdes traditionnels et de remèdes allopathiques "pour plus d’efficacité"... Je ne sais pas où en est ce projet mais l’énergie et le dévouement de Tsewang Smanla à cette cause m’ont paru exemplaires.

    Voir en ligne : A project for the revival and development of traditional Amchi medicine

    Répondre à ce message

    • Médecine tibétaine au Ladakh - deux pratiques distinctes 23 juillet 2008 12:40, par Cyril Daminozi

      Contrairement à ce qu’avance Bernard Bel, la médecine des amchis en milieu urbain ladakhi est loin de n’être destinée qu’aux Occidentaux et aux riches "Indiens", puisque plus de 75% de la clientèle est bien ladakhie (les touristes - occidentaux ou indiens - ne se trouvent d’ailleurs au Ladakh que pendant les trois mois estivaux annuels, à quelques exceptions près, et les cliniques fonctionnent très bien sans eux en hiver !). Une autre idée fausse dans son message concerne le lieu de formation des thérapeutes des villes (Leh essentiellement) : sur la quinzaine de praticiens exerçant au Ladakh en milieu urbain, seulement 3 ou 4 ont été formés à Dharamsala (il en existe deux autres mais l’un pratique à Nubra, en milieu rural, et l’autre à Delhi). Le Ladakh bénéficie d’une école institutionnelle de premier rang localisée dans l’ Institut Central d’Etudes Bouddhistes (CIBS) de Choglamsar (en proche banlieue de Leh).

      Le projet dont B. Bel parle semble assez inactif aujourd’hui, ou tout au moins très localisé à Nurla, selon ce que j’ai récemment noté moi-même sur place. Merci toutefois de redonner le lien sur l’article car celui actuellement posté renvoi sur un message publicitaire !

      Pour les internautes intéressés par des projets portant sur la médecine tibétaine au Ladakh, voir notamment le site de Nomad RSI (www.nomadrsi.org), une organisation très récompensée, dans laquelle est d’ailleurs impliqué l’auteur de l’excellente communication présentée sur cette page.

      Répondre à ce message

 
     
   
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