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Homosexuels : des parents comme les autres
 
Merchant Jennifer
mai 2012, par serge cannasse 

Les enfants de couples homosexuels vont aussi bien que les autres, sinon mieux pour certains aspects (notamment l’intégration scolaire), et d’autant plus qu’ils vivent dans un milieu tolérant. La majorité des Français sont en faveur d’une évolution législative qui reconnaisse la légitimité de l’homoparentalité. Mais ce changement se heurte à l’opposition de certains lobbies politiques ou religieux, qui craignent un engrenage vers la désagrégation de la famille traditionnelle.

Politologue, Jennifer Merchant est professeur à l’Université Panthéon-Assas Paris II et membre du Centre d’études et de recherches de sciences administratives et politiques (CERSA) de Paris II.

Y a-t-il des données fiables pour juger de la santé des enfants élevés au sein d’un couple homosexuel ?

Il y a de nombreuses études sur l’homoparentalité, mais parmi elles, quatre sont considérées comme étant méthodologiquement irréprochables, avec comme seule restriction leurs faibles effectifs (de 21 à 107 couples). Menées aux Etats-Unis, en Angleterre et en Belgique, elles sont longitudinales, avec un suivi à long terme, ponctué par des entretiens approfondis avec les parents et les enfants, interrogés à différents âges.

Certains travaux ont débuté dans les années 80, mais ils souffraient d’un manque certain de rigueur et étaient souvent conduits par des militants gays ou lesbiens. Ça n’est plus du tout le cas actuellement. Ainsi, Susan Golombok, la grande spécialiste internationale de ces questions, est une chercheuse qui n’a aucun lien d’affinité a priori avec les couples qu’elle observe.

Le point important est que les conclusions de toutes ces études sont convergentes : les parents homosexuels sont des parents « comme les autres ».

Est-ce que cela signifie que leurs enfants sont des enfants « comme les autres » ?

Oui, on pourrait presque dire qu’ils vont même mieux que les autres dans certains domaines ! Mais il faut s’entendre sur ce que l’on compare : les familles homoparentales ne sont pas toutes les mêmes. Dans certaines, l’enfant ou les enfants sont issus du mariage d’une femme qui se révèle lesbienne et s’installe en couple avec une autre femme. Dans d’autres, une ou les deux femmes a/ont eu une insémination artificielle avec sperme de donneur. Dans d’autres encore, un couple d’hommes a eu recours à une mère porteuse ou a adopté. En France, seul le parent biologique a l’autorité parentale. Les études ont comparé non seulement les couples homosexuels aux couples hétérosexuels, mais aussi ces couples entre eux.

Premier résultat, incontestable : les enfants ne font aucune confusion quant à leur identité de genre ; les garçons se reconnaissent garçons et les filles comme des filles. De plus, l’immense majorité d’entre eux a une orientation hétérosexuelle lors des premiers émois amoureux et elle persiste. C’est d’ailleurs un sujet de plaisanterie chez les couples homoparentaux, qui font remarquer que la plupart d’entre eux ont été élevés par des hétérosexuels, ce qui ne les a pas empêchés d’être homosexuels… pourquoi l’inverse serait-il vrai ? La seule différence observée est que les filles élevées par des couples lesbiens ont plus tendance à faire des expériences homosexuelles que celles élevées par des couples hétérosexuels. Les garçons élevés par des couples gays n’ont pas davantage cette curiosité sexuelle que les autres garçons.

Les enfants de couples homoparentaux sont en général plus impliqués dans la vie scolaire et plus attentifs en cours. Cela tient certainement à ce que leurs parents valorisent les études, appartenant souvent eux-mêmes à des catégories socioculturelles qui favorisent les activités intellectuelles.

Ils n’ont pas de troubles affectifs ou émotionnels particuliers. Certains psychanalystes avancent que le manque d’une figure paternelle ou maternelle serait perturbant pour le développement de l’enfant. Aucune étude n’appuie cette affirmation. D’ailleurs, tous les couples interrogés dans les enquêtes prennent bien soin à ce que les enfants rencontrent souvent des personnes du sexe opposé à celui du couple. Ainsi, un couple lesbien s’arrange pour qu’un frère ou un oncle ou un grand-père passe souvent chez elles. Il y a effectivement quelques couples lesbiens qui refusent tout contact avec le sexe masculin, mais ils sont très rares. Malheureusement, les médias parlent surtout de ceux-là.

Pour certains observateurs, la bonne santé mentale de ces enfants ne tient pas tant aux soins de leurs parents qu’au fait que ces couples se rassemblent souvent en communautés solidaires, ce qui donne un fort sentiment d’appartenance aux enfants, très favorable pour leur épanouissement. Dans certains endroits des États-Unis, cela est renforcé par l’école quand elle est fréquentée par des enfants de plusieurs couples homoparentaux : elle organise des réunions d’information pour les autres parents, pour qu’ils apprennent à leurs propres enfants à ne pas se moquer de leurs camarades. La conclusion est claire : ces familles peuvent parfaitement vivre dans un milieu social normal, à condition que celui-ci soit tolérant.

D’ailleurs, en France, elles trouvent souvent du soutien auprès des acteurs de terrain, notamment auprès des enseignants. A ma connaissance, il n’y a pas d’enquête sur l’attitude des médecins, mais je ne vois pas pourquoi un généraliste ferait passer des jugements de valeur avant l’exercice de son métier.

Comment se répartissent les rôles au sein des couples homoparentaux ?

Un travail récent (V. Descouture. Les mères lesbiennes. PUF. Paris, 2010) a montré que les couples lesbiens ne reproduisent pas la distribution traditionnelle entre tâches « masculines » et « féminines » : la répartition se fait en fonction des compétences, des goûts et des disponibilités de chacune. Il en va vraisemblablement de même pour les couples gays.

Quelle est la différence entre homoparentalité et homoparenté ?

Le premier mot désigne le fait social de couples homosexuels élevant des enfants. Le second signifie que le statut juridique de parent est attribué à l’un ou aux deux membres du couple, afin qu’ils puissent l’inscrire dans une filiation reconnue par la société.

Combien y a-t-il d’enfants élevés par des couples homoparentaux ?

On ne dispose que d’estimations : aux Etats-Unis, environ 250 000 enfants sont élevés par des couples homoparentaux, sur un total de 77,4 millions d’enfants mineurs ; en France, ils sont entre 16 et 20 000. Il s’agit donc de groupes très minoritaires.

Pourquoi y a-t-il peu de travaux français ?

Parce que ces parents ont peur, surtout si ce sont deux hommes ayant eu recours à une mère « porteuse » pour avoir un enfant.

Le plus souvent, même en cas d’adoption, les deux membres du couple homosexuel ne peuvent pas être les parents légaux ensemble : un seul peut l’être. Pour changer cela, je ne vois qu’une seule solution dans le contexte juridique français : autoriser le mariage entre homosexuels. L’interdiction de la grossesse pour autrui fait que l’enfant n’a pas de filiation légale. Quand le couple a un enfant par ce moyen, il doit le cacher. Quelqu’un qui revient avec un enfant d’un voyage en Inde racontera, par exemple, que c’est son enfant biologique, issu d’une rencontre avec une Indienne, les deux « parents » étant d’accord pour qu’il soit élevé en France. S’ils disent la vérité, et certains couples se battent depuis des années pour la faire reconnaître, ils se retrouvent en pleine illégalité, avec par exemple l’impossibilité de faire inscrire leur enfant dans leur livret de famille.

Récemment certaines décisions ont été prises dans le sens d’une plus grande tolérance, avec des agréments donnés pour l’adoption d’un enfant par une femme se déclarant homosexuelle et vivant en couple, ou la reconnaissance de l’autorité parentale aux deux femmes d’un couple lesbien. Mais elles sont loin d’être la règle. Dans plusieurs tribunaux on assiste même à un renforcement des enquêtes judiciaires à propos de couples homoparentaux qui ont eu recours à la GPA (grossesse pour autrui) par exemple.

Dans un tel climat, il n’est pas étonnant que les couples se confient peu, même à des chercheurs. D’où la difficulté de conduire ce type d’études en France.

La loi reflète-t-elle les mœurs ou les opinions de la population française ?

Non, tous les sondages montrent que la grande majorité est favorable au mariage des couples homosexuels, à l’autorisation de l’adoption pour ces couples et à la grossesse pour autrui. De très nombreux pays européens et dans le monde ont légalisé le mariage de couples de même sexe : la France est un des derniers pays européens à s’y opposer.

D’où vient cet immobilisme juridique ?

Des lobbies catholiques, associés parfois à la droite politique dite "populaire". C’est en tout cas l’avis de personnalités comme François Olivennes et Marc Peschanski, qui suivent ces problèmes de très près. Ça a été particulièrement flagrant lors des discussions sur la révision des lois de bioéthique. On pensait qu’un certain nombre de choses allait changer, comme la levée de l’anonymat du don de gamètes ou l’autorisation des travaux avec des cellules-souches, voire l’accès à la filiation des couples homosexuels ou l’autorisation encadrée de la grossesse pour autrui. Dans un séminaire récent à l’École des hautes études en sciences sociales, la sociologue Irène Théry a raconté l’extraordinaire forcing des parlementaires de la droite populaire et des lobbies religieux pour empêcher ces évolutions. Pour eux, il existe un risque d’engrenage conduisant à la dissolution de la famille nucléaire hétérosexuelle, qu’ils considèrent comme le pilier de la société.

Dans le monde entier, le poids de ces lobbies plus ou moins discret, est énorme. Leur action est souvent très intelligente. Ainsi, en France, mais souvent aussi ailleurs, le seul site d’informations tenu à jour et donnant des nouvelles du monde entier sur les questions de procréation et de filiation d’une manière très pédagogique est celui de la Fondation Jérôme Lejeune, très opposé à la contraception et à l’avortement.

Les travaux que vous citez sont-ils en mesure de faire changer les choses ?

En tout cas, ils montrent que certaines craintes concernant les enfants ne sont pas fondées. Mais ça n’est certainement pas aux scientifiques de faire un choix de société.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 879 d’avril 2012 de la Revue du praticien médecine générale.

Sur le site de la Vie des Idées, deux articles de Jennifer Merchant  : "J’ai deux mamans" - "L’intérêt de l’enfant"




     
Mots clés liés à cet article
  enfance famille lois et système judiciaire sexualité éducation opinion discriminations liberté solidarité
     
     
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4 Messages de forum

  • Merchant Jennifer

    12 mai 2012 11:30, par serge cannasse

    Dans un courrier adressé à Jennifer Merchant, Martine Gross (auteure de "Choisir la parenté gay". Toulouse, Erès, 2012) a commenté cet entretien. je la remercie de m’autoriser à publier son message :

    Il y a certes peu d’études en France, mais il y en a tout de même. Notamment la thèse de médecine de Stéphane Nadaud et celle de psychologie du développement d’Olivier Vecho. Les résultats de ces études sont conformes à ceux des études anglo-saxonnes. Mais ces études ont le tort de ne pas se situer dans le champ psychanalytique. Or, en France, les psys et pas mal de professionnels de la santé ne jurent que par la psychanalyse. Certains ont même osé écrire que les enfants étudiés sont instrumentalisés par les homosexuels qui veulent démontrer que leurs familles ne sont pas nuisibles. Bonjour, la double contrainte, où à tous les coups on perd. S’ils vont bien, c’est qu’ils sont instrumentalisés, s’ils vont mal, je vous l’avais bien dit !

    Les gays et les lesbiennes acceptent volontiers que leurs enfants soient « étudiés ». Je peux en témoigner puisqu’au sein de l’APGL (asso de parents gays et lesbiens), je suis responsable de l’interface entre les chercheurs, étudiants et les membres de l’association. Il y a beaucoup de psychologues en formation qui se penchent sur les enfants des familles homoparentales.

    Je pense que s’il y a si peu d’études publiées, c’est qu’il n’y a pas de financement pour des études comme celles de Golombok (cohorte d’enfants suivis depuis le plus jeune âge jusqu’à l’âge adulte). Par ailleurs, je suis assez d’accord avec Elisabeth Roudinesco, il faut cesser d’essayer de démontrer l’innocuité de l’homoparentalité. Les centaines d’études sont déjà là.

    Les références :

    La thèse de Nadaud Nadaud, S. (2000). Approche psychologique et comportementale des enfants vivants en milieu homoparental, Université Bordeaux 2.

    Elle a donné lieu à un livre : Nadaud, S. (2002). Homoparentalité, une nouvelle chance pour la famille, Fayard.

    La thèse d’Olivier Vecho : Vecho, O. (2005). Développement socio-affectif des enfants de familles homoparentales : une approche écologique. psychologie. Toulouse, Université de Toulouse II. docteur en psychologie.

    Et un article qui fait le bilan des études depuis 30 ans : Vecho, O. and B. Schneider (2005). "Homoparentalité et développement de l’enfant : bilan de trente ans de publications." Psychiatrie de l’Enfant XLVIII(1) : 271-328.

  • Merchant Jennifer

    14 juin 2012 07:20, par mariah
    vous dites dans votre article que le fait que des couples homosexuelles appartiennent à une communauté solidaire renforce le sentiment d’appartenance des enfants. Cela ne va -t-il pas influer au final sur leurs orientations sexuelles ?référencement google
    • Merchant Jennifer 14 juin 2012 08:52, par serge cannasse
      Les études montrent que non. En revanche, il est possible que ce sentiment communautaire soit un facteur explicatif de la bonne intégration des enfants, notamment à l’école.
      • Merchant Jennifer 25 juillet 2013 15:36, par Tibou
        Peut on réellement aujourd’hui parler de communauté homosexuelle ? J’ai beaucoup de mal à croire qu’il existe encore des communautés.cancer
 
     
   
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