Accueil  > Entretiens > Meunier Bernard
 
Entretiens
 
Recherche pharmaceutique : pour un environnement favorable aux créateurs
 
Meunier Bernard
juin 2015, par serge cannasse 

La recherche thérapeutique s’est orientée préférentiellement vers les biopharmaceutiques (issus de la biologie et de la génétique moléculaires). Or la chimie conventionnelle laisse une immense marge de découverte non encore exploitée. Bernard Meunier plaide pour créer un environnement favorable aux petites équipes (celles des start-up), les seules qui puissent être créatives, notamment par la création d’un fonds d’investissement financé par des donateurs privés. Son but : faciliter le passage difficile de la découverte d’une molécule prometteuse à son développement clinique.

Directeur de recherche émérite (CNRS) au Laboratoire de chimie de coordination du CNRS à Toulouse, Distinguished Professor au Département de Chimie de l’Université de Technologie de Guangdong à Canton (Chine) et Vice-Président de l’Académie des sciences, Bernard Meunier est titulaire de la Chaire d’innovation technologique Liliane Bétancourt au Collège de France (2014-15).

Meunier_BernardL’innovation thérapeutique serait en panne…

Jusque dans les années 1970-80, l’arsenal pharmacologique se composait des vaccins et de médicaments produits chimiquement, soit par extraction, soit par synthèse, et constitués de petites molécules. Grâce aux progrès de la biologie et de la génétique moléculaires depuis les années 1990, on produit en grandes quantités des protéines, en particulier des anticorps monoclonaux humanisés. Ces médicaments, les biopharmaceutiques, ont permis de développer avec succès de nouvelles thérapies sélectives, en particulier contre les cancers, via une meilleure caractérisation des tumeurs, conduisant à une médecine personnalisée.

Mais dans certains domaines, ces nouvelles approches n’ont pas été fructueuses. Par exemple, à la fin des années 1990, GSK a fait un travail considérable pour rechercher de nouveaux antibiotiques en utilisant la génomique, sans résultat notable, ce qui a découragé beaucoup d’équipes et de groupes industriels de poursuivre dans cette voie. En revanche, les biopharmaceutiques ont obtenu de grands succès en cancérologie et dans les maladies orphelines. En 2011, sur 35 agents thérapeutiques approuvés par la FDA [note des CdS : Federal Drug Agency, l’Agence du médicament américaine], plus de la moitié était dédiée à ces pathologies. Nombre de ces médicaments s’adressent le plus souvent à des petits groupes de patients et deviennent de ce fait de plus en plus coûteux.

En matière de création de médicaments, le grand échec de ces dernières années concerne la maladie d’Alzheimer. En dehors de la mémantine, sur 480 essais cliniques menés pendant les dix dernières années, il y a eu 100 % d’échecs. Pour les cancers, c’est 80 %, en grande partie parce qu’un nouvel agent doit se révéler supérieur à l’existant. Ça fait tout de même 20 % de succès, ce qui n’est pas si mal … Pour les maladies du vieillissement, qui sont très complexes, nous n’utilisons probablement pas la bonne approche.

Les biopharmaceutiques ne sont pas destinées à supplanter les petites molécules produites par les chimistes. Celles-ci représentent plus de 86 % des médicaments agréés par les autorités de santé américaines ces 25 dernières années. Rien ne permet de penser que cette proportion va beaucoup changer.

S’oriente-t-on vraiment vers une médecine personnalisée ?

Notre époque exalte l’individu plutôt que la collectivité. Imaginer des thérapies particulières à chacun, pourquoi pas ? Mais à quel coût ? Les budgets consacrés à la santé ne vont certainement pas augmenter ... Il va falloir choisir entre des médecines très personnalisées pour un petit nombre ou des thérapies moins individualisées pour un plus grand effectif, option qui a ma préférence.

Le coût des nouveaux traitements est-il justifié ?

Parfois oui, parfois moins … Prenons le diméthylfumarate, qui est une véritable avancée thérapeutique dans le traitement par voie orale de la sclérose en plaques (SEP). Aux Etats-Unis, le traitement revient à environ 150 dollars par jour, soit plus de 50 000 dollars par an et par patient. Ce prix ne peut pas être légitimé par le coût de production, relativement faible. La molécule est utilisée depuis 1994 pour traiter le psoriasis. L’activité de recherche a surtout été clinique, en permettant d’élargir l’indication originale. La société qui la commercialisait était allemande. Ses premiers essais cliniques ont montré une efficacité dans la SEP, mais ne disposant pas des moyens financiers pour poursuivre le développement, elle a mis en vente son médicament. C’est un laboratoire américain qui l’a achetée, pour un coût relativement bas : les circuits de financement y sont bien plus tournés vers l’innovation qu’en Europe, avec des gens capables de décider vite au vu des résultats concluants. En définitive, le prix final est-il excessif ? La réponse n’est pas évidente.

L’industrie pharmaceutique est à haut risque, l’échec y est omniprésent. Au contraire de domaines comme l’aviation, où tout est maîtrisé, il est impossible de modéliser avec certitude les effets des molécules. Actuellement, on ne sait pas comment améliorer la création de médicaments. En conséquence, les échecs sont financés par les succès, nettement moins nombreux, ce qui explique en partie le coût élevé de certaines thérapeutiques. Reste qu’il peut être exagéré …

Vous insistez beaucoup sur les créateurs.

La création, c’est toujours l’affaire de petits groupes qui échangent des idées : à un moment donné quelqu’un en a une nouvelle. Le boson de Higgs est d’abord une trouvaille de Higgs, mais sa validation a demandé de gros moyens ! Dans la recherche pharmaceutique, il en va de même. Les découvertes initiales se font souvent dans des petites équipes (partie pré-clinique). Les grosses structures sont indispensables pour la suite, le développement clinique, qui demande beaucoup de talents et plusieurs années (de la découverte à la mise sur le marché, l’ensemble requiert souvent 12 à 13 ans au total). Aujourd’hui, créer est difficile dans les grands laboratoires, hyper-hiérarchisés, en restructurations permanentes et où les gens passent un temps considérable en réunions.

La création existe essentiellement dans les start-up, comme aux États-Unis, où elles sont puissantes, adossées à des fondations privées et des systèmes de financement solides, un marché boursier favorable et une fiscalité facilitatrice. Le point clef, c’est ce que le jargon pharmaceutique appelle la traversée du désert : la période initiale de développement d’un médicament potentiel, c’est-à-dire les phases pré-cliniques (1 et 2a). Elle coûte 25 à 30 millions d’euros. Les Big Pharma achètent les molécules quand elles ont fait leur preuve à l’issue de cette période, après la validation de l’activité chez les premiers patients. Cela relativise leur argument du coût de recherche justifiant le prix élevé d’une molécule qui arrive au bout du processus : l’agrément des autorités de santé.

Nous n’avons pas cet environnement favorable en France. Pour commencer à y remédier, je propose la création d’une fondation privée à but non lucratif, destinée à financer les phases précliniques des start-up françaises. Elle assumerait les échecs, mais ce serait à elle que les grands laboratoires achèteraient les molécules gagnantes, ce qui permettrait de récupérer l’argent avancé pour les start-up concernées et de faire quelque profit pour aider les autres. La mise de fonds initiale peut être estimée entre 2 et 3 milliards d’euros. Actuellement elle ne peut pas être faite par la puissance publique, étant donnés les déficits budgétaires, mais par un système de défiscalisation important (70 à 80 %) des dons à la fondation. C’est le secret du système américain. Le problème est que le ministère des finances français estime que la collecte de fonds publics ne peut relever que de la puissance publique et que le mécénat ne peut pas se substituer à elle pour décider comment ils sont distribués. Il va pourtant falloir trouver une solution, car nous avons largement décroché de la compétition internationale depuis 15 ans : sur les 27 médicaments ou agents de diagnostic agréés par la FDA en 2013, un seul est français.

Quelle est la place des pays émergents dans l’innovation ?

Je connais surtout la Chine, où j’enseigne. C’est un pays très structuré, avec une véritable volonté politique. Les dirigeants et les présidents d’université me disent tous : «  Notre but est de parvenir à réaliser 30 % du PIB mondial et un nniveau équivalent d’innovation, un des moteurs de la croissance, quel qu’en soit le domaine (pharmacie, électronique, téléphonie, etc).  » Si l’Europe n’y prend pas garde, la compétition internationale se réduira bientôt à un match Chine / Etats-Unis !

Vous êtes très sceptique sur les Big Data.

Effectivement, je ne vois pas comment des ordinateurs pourraient remplacer la créativité. Certaines personnes dans l’industrie pharmaceutique s’imaginent que nous avons assez de molécules, dont il suffirait d’exploiter les possibilités grâce aux nouvelles méthodes d’analyse physique (spectrométrie de masse, cristallographie) et aux ressources informatiques exploitant les acquis de la chimie théorique (relations structure-activité).

Des chercheurs suisses ont montré qu’il est possible de créer plus de 26 millions de molécules contenant au plus 11 atomes de carbone, azote, oxygène ou fluor, en utilisant des méthodes de synthèse classiques. Actuellement, seules 63 850 ont été préparées, soit 0,24 % de l’ensemble. Je trouve qu’il s’agit d’un espace d’exploration extraordinaire pour les futurs chimistes et parmi eux les créateurs !

Pour finir, j’insiste sur l’importance de l’hygiène. Nous disposons actuellement d’une centaine d’antibiotiques, dont l’efficacité va inéluctablement diminuer du fait des résistances bactériennes. Dans ce domaine, la recherche est difficile et demande certainement de sortir des sentiers battus : encore une fois, place à la création !

Enfin n’oublions pas que les règles d’hygiène pasteuriennes resteront fondamentales. Au sujet de la tuberculose, je rappelle aux étudiants qu’on trouvait dans les transports en commun des panneaux indiquant « ne pas cracher ». Il y avait une bonne raison à cela. Je suis un peu désespéré de voir que le crachat est à la mode, chez les sportifs de haut niveau comme chez les jeunes. De moins en moins de gens mettent leur main devant la bouche quand ils toussent.

Cet entretien est paru dans le numéro 934 de janvier 2015 de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
Mots clés liés à cet article
  Etats-unis médicaments recherche et essais cliniques Chine
     
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être