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Entretiens
 
Académie de médecine : une institution indépendante
 
Michel François Bernard
décembre 2013, par serge cannasse 

Le président de l’Académie de médecine défend une institution ancienne, avec réalisme et sans apologie. Il avance en sa faveur la disponibilité, le désintéressement et l’expérience de ses membres. Il défend une médecine humaniste, qui est un art avant d’être une science, bien que sans celle-ci, l’exercice ne soit pas éthique.

Pneumologue, spécialiste de l’asthme, François-Bernard Michel a fait sa carrière au CHU de Montpellier. Auteur de nombreux essais sur l’art et la maladie, il a été élu président de l’Académie de médecine en janvier 2013.

Quelle place occupe aujourd’hui l’Académie de médecine ?

L’Académie, d’abord royale, a été fondée en 1820. Elle est l’héritière de l’Académie de chirurgie et de la Société Royale de médecine créées sous Louis XV et dissoutes à la Révolution. Sa mission n’a pas changé : « Répondre aux demandes du gouvernement sur tout ce qui intéresse la santé publique » et « contribuer au progrès des différentes branches de l’art de guérir, » ainsi que le prescrivait son ordonnance de fondation. Elle peut donc être saisie par son ministère de tutelle, celui de l’Enseignement supérieur, des Universités et de la Recherche, ou par le ministère de la Santé. Dans les faits, cela se produit rarement, pas tant à cause de l’existence d’agences spécialisées (HAS, ANSM, Agence de la biomédecine, etc) que par l’habitude des ministres de consulter plus volontiers telle ou telle personnalité en qui ils ont confiance …

En revanche, les auto-saisines sont de plus en plus nombreuses. L’Académie estime en effet qu’elle doit répondre aux interrogations des Français sur les sujets de santé publique comme l’alimentation, l’environnement, la contraception, etc.

Nous avons deux grands avantages pour cela. D’abord chacun de nous est élu par ses pairs après avoir présenté sa candidature, qui doit être soutenue par la liste de ses travaux et de ses accomplissements professionnels. Je ne suis pas certain que tous nos détracteurs oseraient s’y risquer. En second lieu, nous sommes bénévoles. Notre rémunération annuelle est très faible et même si nos frais de voyage pour venir à l’Académie sont remboursés, elle est loin de couvrir nos coûts de secrétariat, de rédaction, d’hébergement à Paris, etc. Les subventions du ministère de tutelle ne servent qu’au fonctionnement administratif. Les dons et legs vont aux bourses et au prix destinés à aider la recherche. Nous n’avons donc aucun lien d’influence de qui que ce soit. Je dirais même que notre indépendance nous coûte cher !

Il vous est souvent reproché votre moyenne d’âge élevée (76 ans).

Elle s’explique très simplement : pour assister aux séances hebdomadaires de l’Académie, le mardi, et participer aux travaux de ses commissions, il faut avoir du temps. Un chef de service, surtout s’il est provincial, ne peut pas se l’offrir. Ce sont donc des retraités qui posent leur candidature. Pour nos détracteurs, cela se traduit par un manque d’audace. Il est possible que cela soit parfois vrai. Mais à bien y regarder, ni la liberté de penser ni l’intelligence sont le privilège de la jeunesse.

Notre moyenne d’âge signifie que nous avons passé toute une vie à nous occuper de malades et de maladies : on sait de quoi on parle. Nous favorisons une certaine retenue, parce que nous nous méfions de l’émotionnel, qui gouverne les médias actuels. Ils veulent des prises de position immédiates sur les sujets d’actualité, alors que nous préférons prendre notre temps pour examiner un problème. Je comprends la position des journalistes, qui aimeraient dire le vrai, donner des informations fiables et éthiques, mais qui sont pressés par leurs rédactions. Ils ont besoin d’une institution officielle de confiance qui réponde à cette contrainte. Malheureusement l’Académie n’a pas les moyens de l’être actuellement. Nous y travaillons, en particulier en cherchant à améliorer notre site internet, sur lequel on trouve déjà beaucoup : nos rapports, communiqués, sites thématiques, etc.

En tant que nouveau président, quels sont les changements que vous souhaitez apporter dans le fonctionnement de l’Académie ?

En étant membre depuis 1998, je sais quels sont les griefs qu’on lui fait généralement. Ce sont d’eux que je veux partir. Pour répondre à la question de la moyenne d’âge, nous allons lancer cette année une opération, « campus universitaire », dans le but de créer une structure permanente d’échanges avec de jeunes professionnels, agrégés, praticiens hospitaliers, chefs de clinique, etc. Une dizaine d’entre eux seront invités à assister à nos séances.

Il nous est également reproché d’être coupés de la médecine telle qu’elle se fait aujourd’hui, parce que nous sommes à la retraite. Ça n’est pas faux. Il existe déjà une commission de la médecine générale, mais ses membres n’interviennent que lorsque nous le leur demandons. Nous allons mettre en place un groupe permanent de médecins généralistes en exercice, recrutés par cooptation, qui pourront apporter leurs points de vue et leurs questions quand ils le souhaiteront. Ils ne seront pas membres de plein droit de l’Académie, notamment parce que beaucoup de praticiens n’ont jamais publié. D’ailleurs, nous ne souhaitons pas faire appel aux professeurs universitaires de médecine générale, d’une part pour ne pas entrer dans leurs rivalités, d’autre part parce que je ne suis pas sûr qu’ils soient représentatifs de leur discipline telle qu’elle s’exerce au quotidien.

Nous allons également faire appel aux praticiens des disciplines médicales qui ne sont pas actuellement représentées à l’Académie, par exemple, la médecine interventionnelle et l’anesthésie réanimation.

Enfin, nous allons élargir le cadre de nos conseillers non médecins, qui pour l’instant sont des experts en gestion et en finance. Ils viendront des ministères, des agences ou de disciplines des sciences humaines (sociologie, anthropologie, etc) et interviendront ponctuellement à notre demande.

Quels sont vos liens avec les autres Académies ?

Nous avons des réunions annuelles communes avec l’Académie de pharmacie, celle d’agriculture, et l’Académie des sciences, qui fait partie de l’Institut de France, contrairement à nous, et s’occupe beaucoup de santé. Nos rôles sont cependant bien départagés.

Vous faites vous-même partie de l’Académie des Beaux Arts.

C’est une longue histoire ! Pneumologue, j’appartiens à la génération charnière qui a vu mourir des tuberculeux et arriver les antibiotiques comme le rimifon. Il s’est produit un bouleversement analogue avec la maladie dont je suis spécialiste, l’asthme. Pendant longtemps, le seul médicament disponible était la théophylline. Les bronchodilatateurs et les corticoïdes ont complètement changé le problème. Leur efficacité a fait que de très nombreux asthmatiques sont venus consulter. Ce sont des patients curieux : leur maladie évolue par épisodes aigus qui à leur acmé leur font redouter une mort par étouffement. Or une fois la crise résolue, ils sont radicalement différents : détendus, voire joviaux. C’est Marcel Proust, lui-même asthmatique, qui m’a fait comprendre ce qui se passait. Il écrit qu’il a l’impression qu’on lui a découpé ses poumons et que bien qu’on lui ait fait une greffe, il manque encore quelque chose. La crise est une sorte de cri qui ne passe pas par les cordes vocales, une plainte que le malade ne sait pas formuler avec des mots. Dès lors, il ne s’agissait pas pour moi de psychiatriser cette maladie, mais de faire comprendre aux patients qu’ils étaient leur asthme, qu’ils devaient se l’approprier et en faire quelque chose. Les gens quittaient la consultation non seulement avec une ordonnance, mais avec la possibilité de donner du sens à leur vie.

J’ai continué à travailler la question et réalisé que beaucoup d’écrivains avaient publié des textes très intéressants sur le sujet, comme Paul Valéry ou Raymond Queneau. De là, je suis passé aux peintres. Les artistes ont le grand avantage de savoir exprimer ce qu’ils éprouvent alors que bien souvent les médecins ne font que répéter ce qu’ils ont appris. A la suite de discussions avec des académiciens des Beaux Arts, ceux-ci m’ont proposé de devenir membre libre de leur institution.

J’ai volontiers accepté parce que cela me permet de faire le lien avec l’humanisme, qui est consubstantiel à la médecine. Les jeunes générations ont tendance à l’oublier, parce qu’ils sont fiers des technologies dont ils disposent. Mais elles ne suffisent pas : il faut écouter les patients. Ils expriment une plainte dont il faut s’occuper pour qu’ils puissent guérir.

Ecouter peut guérir ?

Bien sûr ! L’effet placebo est aujourd’hui bien démontré, comme le nocebo… Tous les praticiens ont expérimenté cela. Je me souviens d’une patiente asthmatique complètement dépendante de la cortisone qui allait de médecin en médecin. Je lui ai simplement dit qu’à mon avis, elle avait dû avoir une grande souffrance dont elle ne se souvenait pas. Effectivement elle s’est rappelée quelque temps après que petite, les nazis avaient emporté ses parents alors qu’elle-même était absente. Revenue à son domicile, elle avait découvert un appartement vide. Ça a été le point de départ d’un cheminement personnel au bout duquel elle a guéri de son asthme, certes avec des médicaments, mais qui jusqu’alors étaient insuffisants.

Je ne fais pas de la psychanalyse. Je n’ai rien contre elle, mais je n’oublie pas que Freud était d’abord un neurologue qui observait et écoutait ses patients. De même je me méfie de la vision mécaniste du corps qui prédomine aujourd’hui, le séparant de l’esprit. Cela autorise de graves dérives, par exemple de prendre le corps d’une femme pour une machine à faire des enfants.

La médecine est-elle un art ?

Oui. Certains ont voulu en faire une science. Je suis d’accord avec Jean Bernard qui disait que ce qui n’est pas scientifique n’est pas éthique. Mais la médecine est un art en ce sens qu’elle est une stratégie qui s’adapte sans cesse à la personnalité du patient, et non à des statistiques, des protocoles, des conférences de consensus, ...

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 896 de février 2013 de la Revue du Praticien Médecine Générale]




     
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