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Sexualité en Occident : le peuple et les puissants
 
Muchenbled Robert
mars 2008, par serge cannasse 

Professeur à l’Université Paris-Nord, ancien membre de l’Institut for Advanced Studies de Princeton, Robert Muchembled a écrit plus de vingt ouvrages, dont beaucoup ont trait à l’histoire de la sorcellerie et à la condition féminine sous l’Ancien Régime. L’entretien est basé sur son dernier livre « L’orgasme et l’Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours » (Seuil, 2005).

Beaucoup de gens pensent que la famille est le fondement de la société occidentale. Cette affirmation a t’elle une validité historique ?

La famille est le fondement de la société dans toutes les grandes constructions sociales (groupes humains importants, État, etc), mais elle est très différente d’une culture à l’autre et, dans notre culture, d’une époque à l’autre. La famille occidentale a une spécificité depuis le Moyen-Âge : la norme est une famille nucléaire où le trait le plus important est le lien conjugal, consacré par un mariage indissoluble reconnu par la religion ou par l’État. Cette norme s’affirme progressivement, surtout à partir du 17ème siècle et surtout dans les milieux bourgeois, à cause des questions de patrimoine. C’est beaucoup moins vrai dans les milieux populaires, qui ont une culture de l’opposition, avec une bien plus grande liberté sexuelle, jusqu’au 19ème siècle. À partir de là, la norme s’impose progressivement dans tous les milieux, surtout au 20ème siècle.

De nos jours, la norme de la famille hétérosexuelle, officielle, stable, persiste aux Etats-Unis, où elle est perçue comme étant le fondement de la société, au point qu’il est légitime de se demander si sa disparition ne signifierait pas la disparition de la société américaine. En revanche, en France, en Europe, elle évolue depuis une vingtaine d’années, de façon très profonde, vers une famille monoparentale et instable, en particulier à Paris et dans les grandes villes. Une des raisons à cela est l’allongement de la durée de vie. En 1910 encore, l’espérance de vie était de 40 ans. Aujourd’hui, une vie commune peut s’envisager sur une durée de 60 ans ! il n’est pas surprenant qu’il y ait des cassures.

Vous décrivez des traits surprenants de modernité dans des époques antérieures à la nôtre ; je pense aux mariages à l’essai.

Il y en a toujours eu. Sous l’Ancien Régime, en Corse, dans la moitié sud de la France ou en Champagne, on les appelait des « paroles de futur » ; les couples vivaient ensemble quelques années, pour voir si ça fonctionnait, en particulier sur le plan sexuel. L’Église n’aimait pas ça du tout, mais elle ne pouvait pas l’empêcher. D’une manière générale, il faut toujours bien faire la différence entre les normes et la pratique, surtout en matière de sexualité : il est très difficile de l’empêcher de s’exprimer.

Dans la France d’Ancien Régime, vous écrivez que, dans les campagnes, la sexualité est étroitement contrôlée par une organisation en 3 groupes sociaux.

Jusqu’au second Empire, la majorité des gens vivent dans les campagnes, qui sont structurées en 3 mondes : les adultes mâles, les jeunes adultes et les femmes.Les adultes mâles sont dominants et ont droit aux formes légitimes de sexualité, alors que les jeunes mâles n’ont en principe aucun accès aux femmes. Ces jeunes constituent un groupe dans lequel on entre vers 14-15 ans, au moment de la puberté, et que l’on quitte vers 30 ans, au moment du mariage. L’espérance de vie étant ce qu’elle est, cela signifie qu’un quart ou un tiers de leur vie est vécue sous le régime de la frustration. Les femmes constituent le troisième groupe, dans lequel les filles sont très surveillées, par les mâles mais aussi par les autres femmes. En effet, d’une part, une fille vierge est un capital, une fille déshonorée ne peut pas se marier et se retrouve complètement isolée ; d’autre part, la grossesse est une affaire très risquée à cette époque ; non seulement on en meurt facilement, mais la mort d’un enfant né hors mariage est punie de pendaison à partir d’un édit de Henri II en 1557.

Comme les femmes et les hommes ont besoin d’exutoires, ils les trouvent dans les pratiques sexuelles non fécondantes, en particulier la masturbation hétérosexuelle. Puis il y aura la découverte du coït interrompu sous Louis XIV, et sa diffusion surtout à partir de la Révolution française. Les grossesses cachées sont vraisemblablement très fréquentes, d’autant plus que de nombreux galants n’hésitent pas à promettre le mariage, mais s’enfuient, à l’armée, dans un autre pays ou aux colonies.

La masturbation était une activité admise ?

Jusqu’au 18ème siècle, c’était en tout cas l’activité sexuelle la plus répandue. Puis, au début de ce siècle, en Angleterre, elle est brusquement culpabilisée, par les médecins, qui croient qu’elle est extrêmement dangereuse pour la santé : elle fait perdre du flux vital. Cela allait très loin, avec des interventions chirurgicales extrêmement mutilantes (cautérisation de l’urètre ou infibulation du clitoris) ou des mesures préventives très violentes (chez les garçons, piège à pénis comportant des pointes !). Cela provoquait un très fort sentiment de culpabilité chez les gens, qui bien entendu, continuaient à se masturber. Puis à la fin du 19ème siècle, tout aussi brusquement, sans qu’on s’explique bien pourquoi, les médecins déclarent qu’en définitive, la masturbation ne fait courir qu’un danger moral, mais n’est pas nocive pour l’organisme. Même le médecin de la reine Victoria, antimasturbatoire radical dans les années 1880, change d’avis.

Les médecins étaient alors les garants de ce qui est sain en matière de sexualité ?

Le 19ème siècle est une époque de profonde déchristianisation, en particulier en France. Les médecins récupèrent le rôle et le prestige des prêtres, comme d’ailleurs d’autres notables (les notaires). Ils le font parce que les gens ont besoin de quelqu’un à qui se confier et demander des conseils. Avant le 19ème siècle, c’étaient les prêtres qui s’en chargeaient, y compris en matière de sexualité. Depuis le 16ème siècle, ils disposaient de manuels de confession leur expliquant ce qu’il faut demander aux hommes et aux femmes et ce qu’il faut interdire. Par exemple, seule la position du missionnaire était autorisée, toutes les autres conduisaient droit en enfer, surtout celles où la femme est au-dessus de l’homme. Les confesseurs posaient donc des questions très précises, comme plus tard les médecins, tous deux sans se rendre compte que bien souvent, leurs ouailles en profitaient pour tirer les informations dont ils avaient besoin pour leur plaisir !

Sous l’angle de la sexualité, comment évolue l’image de la femme ?

A partir du 16ème siècle jusqu’au 18ème siècle, il y a une très forte dépréciation de la femme, en tout cas dans les couches supérieures de la société (on connaît moins bien les autres). La femme sert à faire des enfants, dans le mariage, sinon elle ne vaut rien. La pire des femmes, c’est la sorcière, une vieille femme qui veut avoir encore des relations sexuelles alors qu’elle ne peut plus avoir d’enfant. Dans le cadre de la théorie médicale des humeurs, la femme est froide, humide, elle sent mauvais, alors que l’homme est chaud et sec. Elle est dangereuse, parce que sa sexualité est insatiable (voir Rabelais), pouvant épuiser les mâles jusqu’à les faire mourir. Les hommes d’Église disent que la femme honnête ne cherche pas le plaisir, même dans le cadre du mariage, alors que les médecins (du 16ème siècle notamment) prétendent que son orgasme est nécessaire à la procréation, qui ne peut avoir lieu que si elle éjacule sa semence.

Les choses commencent à bouger au 18ème siècle. Au siècle suivant, les conceptions ont radicalement changé. La prostituée a récupéré tous les traits négatifs de la femme : elle a du plaisir. La femme mariée n’est pas intéressée par la sexualité, qu’elle ne pratique que pour faire plaisir à son mari. Ce qui est bien commode pour celui-ci, parce que, dans les couches favorisées, le double standard masculin est parfaitement admis : il a des rapports sexuels avec sa femme et avec les prostituées. Les médecins renforcent ce modèle : il vaut mieux pour la femme honnête rester chez elle, car le monde extérieur est dangereux pour elle.

Les groupes de jeunes mâles sont ils l’équivalent de nos adolescents ?

Non. L’adolescence est surtout une invention récente, du 19ème siècle. Elle existe quand on identifie une classe d’âge comme dangereuse, pour les autres comme pour eux-mêmes (d’où l’invention des internats par les Jésuites dès le XVIIème siècle). Les jeunes mâles sont en situation d’attente, d’une vie sexuelle, d’une famille, d’un état social. Toutes les sociétés les perçoivent comme dangereux, notamment pour les plus vieux parce qu’ils veulent prendre leur place. Mais avant l’invention de l’adolescence, on considère comme normal qu’ils violent, qu’ils tuent, surtout entre eux, d’ailleurs, ce qui n’a pas beaucoup changé. En Occident, la criminalité de sang s’est toujours concentrée autour des 20-29 ans, même aujourd’hui, où les jeunes gens sont considérablement encadrés par rapport aux sociétés d’autrefois : ils ont intériorisé les normes, si bien que le taux de criminalité est devenu très bas, 20 à 50 fois inférieur aux taux connus pour la fin du Moyen-Âge. Au 18ème siècle en Angleterre, les trois quarts des pendus ont moins de 30 ans, mais ils sont condamnés pour vol.

Comment étaient perçus les homosexuels dans la société d’autrefois ?

L’homosexualité occidentale n’est pas un héritage direct de l’antiquité grecque et romaine. Dans celle-ci, elle est un moyen pour le mâle d’exprimer sa virilité, à condition d’être celui qui pénétre, alors que les femmes sont perçues comme servant surtout à faire des enfants. Le jeune homme est passif, il est mou, moins chaud, moins sec que l’adulte, moins viril. C’est normal qu’il accepte une sexualité passive, alors que ça ne l’est pas du tout pour le vieux mâle.

L’homosexualité occidentale revendiquée est née au 18ème siècle, à Londres et à Paris, dans les couches supérieures cultivées de la société. Elle est contemporaine de l’invention de l’adolescence, au moment où les jeunes mâles tentent de se trouver un troisième espace entre le monde des adultes et celui des femmes, dans un univers qui leur devient de plus en plus hostile. Il en existe un pendant chez les adultes avec l’amitié entre hommes, l’ami couchant avec la femme du mari. Ces groupes de jeunes gens favorisés revendiquent un monde différent des autres.

Que sait-on de l’homosexualité féminine ?

Pas grand-chose. C’est le tabou des tabous, l’abomination des abominations ! Théoriquement, elles sont condamnées à mort, mais on en connait très peu de cas, car les juges font souvent détruire les dossiers après l’exécution tant ils ont horreur du sujet.

Pour conclure, quelle est la spécificité de notre société contemporaine au regard de l’histoire ?

C’est d’abord une société où l’on meurt très tard, ce qui provoque un mélange des générations jamais connu auparavant, avec des phénomènes de nostalgie ou un sentiment de décadence pour les plus vieux et un accès plus difficile au monde adulte pour les plus jeunes. L’Europe est la première grande civilisation où l’hédonisme est possible à une aussi grande échelle. Moi qui sors de la société de contraintes, je trouve cela bien sympathique !

La sublimation sexuelle, moteur de l’Occident

Loin de développer une histoire de la grivoiserie, bien que riche en pages savoureuses, le livre de Robert Muchembled poursuit un argumentaire on ne peut plus sérieux : pour lui, un des moteurs les plus puissants, sinon le plus déterminant, de l’expansion occidentale a été la sublimation des pulsions sexuelles imposée par la répression de l’Église et de l’État sur des jeunes gens obligés d’attendre le tiers de leur vie avant d’avoir un accès légitime aux plaisirs du sexe. Nous sommes « les héritiers de cette ascèse à l’occidentale qui permit de canaliser la force vitale potentiellement très destructrice représentée par les pulsions luxurieuses de chacun. »

Cette histoire se déroule en 3 temps et un préliminaire. Dès l’Antiquité tardive, les moines sont les premiers champions de cette morale sexuelle, qui s’impose définitivement à l’ensemble du clergé à la fin du Concile de Trente (1563). Désormais, les clercs seront chastes et célibataires. Premier temps : la répression sexuelle s’étend aux milieux laïcs jusqu’à la fin du XVIIème siècle, surtout dans les villes et dans les milieux bourgeois, dont les valeurs de modération s’opposent au goût de la dépense des aristocrates. Le « contrôle des corps et des âmes » accompagne l’expansionnisme agressif de l’Europe, France et Angleterre en tête.

Le deuxième temps, jusqu’aux années 60 du 20ème siècle est celui de la réorganisation interne des sexualités, selon les paradigmes décrits par Michel Foucault : « hystérisation » du corps de la femme par la médecine ; « pédagogisation » du sexe de l’enfant afin de prévenir de graves périls, comme l’onanisme ; encadrement de la fécondité des couples et insistance sur leur « responsabilisation » ; « psychiatrisation » des plaisirs pervers (homosexualité et « sado-masochisme »), qui deviennent des pathologies à soigner.

Nous vivons aujourd’hui dans le troisième temps, celui du modèle hédoniste européen (et californien, voire canadien, s’opposant sur le continent nord-américain à la culture des Etats-Unis). Il est caractérisé par l’autonomie érotique des femmes et la reconnaissance des droits des homosexuels. L’expansion collective n’est plus la priorité. Celle-ci devient l’épanouissement personnel à travers l’autre, la recherche du cocon partenarial compensant la quête de l’éternelle jeunesse, de la permanence de la séduction et de l’obligation de la perfornance sexuelle.

Entretien publié dans le numéro 5044 du 22 janvier 2007 du Panorama du Médecin




     
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