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Neurobiologie : l’avenir de la psychiatrie ?
février 2012, par serge cannasse 

Dans un article publié dans la revue Esprit, François Gonon invite à tempérer les enthousiasmes et les certitudes à propos des progrès importants en psychiatrie qu’apporteraient prochainement les sciences neurobiologiques (biologie du cerveau, génétique, imagerie cérébrale). La génétique notamment n’aurait qu’une part très limitée dans la plupart des pathologies mentales. L’approche épigénétique, qui met l’accent sur les facteurs environnementaux, serait la plus pertinente.

Est-ce que « dans un futur proche, tous les troubles psychiatriques pourront être décrits en termes neurologiques puis soignés sur les bases de ces nouvelles connaissances ? » La plupart des journalistes ne semblent pas douter que oui, contrairement au neurobiologiste François Gonon, auteur d’un article passionnant dans la revue Esprit de novembre 2011. Pour lui, la question était pertinente dans les années 1980, avec, par exemple, la découverte de nouveaux traitements dans la maladie de Parkinson et celle de psychotropes efficaces. Mais depuis, si les neurosciences ont considérablement progressé, elles n’ont produit aucun marqueur diagnostique en psychiatrie et aucune nouvelle classe thérapeutique, comme le reconnaissent les responsables de l’APA (American Psychiatric Association) chargés de la nouvelle version du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – la « Bible » en psychiatrie).

Inutile d’appeler la génétique à la rescousse ! Il existe indéniablement des anomalies génétiques, mais aussi nombre d’éléments qui tempèrent grandement leur importance. Il faut d’abord distinguer « entre des maladies très invalidantes, peu fréquentes et à composante génétique probable, et des troubles fréquents et à forte composante environnementale. » Quoiqu’il en soit, même dans l’autisme où il est le plus élevé, le pourcentage de cas expliqués uniquement par la génétique ne dépasse pas les 5 %. Pour le reste, les facteurs de risque identifiés par la génétique « sont toujours faibles. » Le fait que certains troubles soient plus fréquents dans certaines familles ne peut pas tenir lieu d’argument : l’héréditabilité ne se confond pas avec la génétique. Ainsi, celle de la tuberculose, maladie infectieuse par excellence, s’élève à 70-80 %. Certes, de nombreuses mutations ponctuelles ont été découvertes chez des malades mentaux, mais elle n’ont pas donné lieu, et ne donneront sans doute pas de sitôt lieu à l’explicitation de « chaînes causales ».

La génétique ? plutôt l’épigénétique !

Les travaux de ces dernières années ont montré l’importance considérable de l’épigénétique. Celle-ci « consiste à étudier les altérations d’activité des gènes qui ne sont pas dues à des variations de la séquence d’ADN. Elle recherche les mécanismes moléculaires expliquant qu’un facteur environnemental, par exemple une maltraitance sévère dans l’enfance, puisse entraîner des modifications de l’activité génique profondes, durables et parfois transmissibles à la génération suivante. » Ses travaux « commencent à révéler les bases biologiques de ce qui était connu depuis bien longtemps par les cliniciens : les expériences précoces conditionnent la santé mentale des adultes. » Je rappelle au passage qu’il s’agit là d’une des hypothèses fondamentales de la psychanalyse …

Quant aux modèles animaux, on connaît la difficulté de les transposer à l’humain dans le domaine des maladies mentales. François Gonon se garde donc de tout triomphalisme, rappelant les espoirs déçus de la neurobiologie de la douleur, a priori moins complexe que celle des troubles mentaux.

Une « bulle génomique »

Mais alors pourquoi cet enthousiasme généralisé pour les sciences neurobiologiques, cette « bulle génomique » comme l’écrivaient les auteurs d’un article paru dans Science (février 2011) ?

Pour François Gonon, ce sont les scientifiques eux-mêmes qui en sont d’abord responsables, le plus souvent en affirmant fortement dans un résumé ce qu’ils relativisent dans le corps du texte ou en soutenant sans plus de précision que leur travail ouvre de nouvelles voies thérapeutiques. Ils ont également tendance à ne citer que les travaux confortant le leur, ce qui est un facteur puissant pour entretenir des «  dogmes non fondés ». De plus, les journaux de référence publient plus volontiers des études inaugurales, plus « spectaculaires », qui du coup sont plus remarquées, que les études suivantes qui souvent les nuancent, voire les contredisent. Journalistes et médecins lisant plutôt les « grands journaux », ces dernières leur passent inaperçues. Enfin, le vocabulaire employé peut prêter à confusion, surtout quand il est traduit de l’anglais au français, incitant par exemple à prendre pour une relation causale ce qui n’est qu’une corrélation.

Tout ceci conduit auteurs et commentateurs à minimiser les facteurs environnementaux des troubles mentaux et les démarches de prévention. Le constat est particulièrement vrai aux Etats-Unis, où la fréquence des maladies mentales semble nettement plus élevée qu’en Europe (prévalence de 7,7 % versus 1,6 % en moyenne – 2,7 % en France). L’explication la plus vraisemblable est la baisse considérable de l’offre publique de soin en santé mentale depuis une trentaine d’années, mais elle heurte l’idéal américain de l’égalité des chances offerte à tout individu. Dès lors, « la psychiatrie biologique serait convoquée pour démontrer que l’échec social des individus résulte de leur handicap neurobiologique ». Il souligne qu’aux Etats-Unis, «  les trois quarts des prescriptions d’antipsychotiques concernent des enfants américains qui ne relèvent pourtant pas des diagnostics rares » où ils sont recommandés par la FDA (l’équivalent de notre Haute autorité de santé).

En définitive, François Gonon « plaide pour une recherche en neurosciences dont la créativité ne serait pas bridée par des objectifs thérapeutiques à court terme, pour une pratique psychiatrique nourrie par la recherche clinique et pour une démédicalisation de la souffrance psychique. »

François Gonon. La psychiatrie biologique : une bulle spéculative ? Esprit, novembre 2011 (article en accès internet libre). Merci à François Gonon pour la relecture de ce compte-rendu.

François Gonon cite longuement l’éminent neurobiologiste Marc Jeannerod : « le paradoxe est que l’identité personnelle, bien qu’elle se trouve clairement dans le domaine de la physique et de la biologie, appartient à une catégorie de faits qui échappent à la description objective et qui apparaissent alors exclus d’une approche scientifique. Il n’est pas vrai qu’il est impossible de comprendre comment le sens est enraciné dans le biologique. Mais le fait de savoir qu’il y trouve ses racines ne garantit pas qu’on puisse y accéder. » (in La nature de l’esprit. Odile Jacob, 2002).

photo : Paris (métro), 2002 ©serge cannasse




     
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