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Un bref aperçu de l’art contemporain
juillet 2014, par serge cannasse 

Les Carnets de santé pourraient-ils se passer d’images ? autrement dit, que viennent foutre mes photos dans mes articles ? J’ai déjà donné des réponses à cette question, mais je ne les ai encore jamais situées dans les interrogations contemporaines sur la photographie. Cela tient pour une bonne part au fait que ma réflexion avance au gré de mes lectures. Bien qu’il ne mentionne même pas la photographie, j’utiliserai ici le cadrage proposé par un article de Carole Talon-Hugon sur l’art contemporain.

Nous avons hérité du XVIIIème siècle l’idée que le Beau est l’objet de l’Art, avec des majuscules pour bien accentuer la solennité du propos. Le fameux « ut pictura poesis » entend ainsi annoblir la peinture en faisant de la poésie son véritable objet, c’est-à-dire quelque chose de l’ordre du discours, du langage. Auparavant, penseurs et artistes se préoccupaient certes du beau (pas toujours), mais en tant que moyen ou propriété d’un objet dont le but était autre (religieux, magique, politique, etc). Inauguré par Manet, proclamé par Cézanne, le premier mouvement de la modernité (fin du XIXème siècle jusqu’aux années 60) a été de débarasser l’art du discours : il faut revenir à la présence muette de l’œuvre. Carole Talon-Hugon parle ici des philosophes, mais comme elle l’écrit, « l’art n’est pas fait que d’œuvres ; il est fait aussi de mots pour les dire, de concepts pour les catégoriser, de théories pour les penser. » Y compris du côté des artistes.

13100255-Paris

Autonomie de l’image : le sensible avant la signification

Pour Carole Talon-Hugon, l’esthétique de la post-modernité et de l’époque contemporaine se situe par rapport à Jean-François Lyotard, parce qu’il est celui qui a le mieux pensé la modernité. Pour lui, le visible se libère en congédiant la perspective géométrique (celle de l’optique photographique !). La pensée (la raison, le jugement) se suspend devant l’œuvre en laissant la primauté au sensible. La signification est abandonnée. En peinture, le sens vient du seul voir. Comme l’écrit un autre philosophe, Henri Maldiney, « c’est seulement en voyant que je peux mettre en évidence ce dont il s’agit véritablement dans un voir ; l’explication propre d’un tel voir, je dois l’effectuer en voyant. » Pour Lyotard, « ce dont il s’agit véritablement  » est à chercher du côté de la psychanalyse : le désir qui anime le Ça, l’énergie qui git et agit dans l’inconscient. Du côté des artistes, les stratégies sont diverses, mais ont en commun de déconstruire les dispositifs anciens et d’en proposer de nouveaux. L’art est devenu autonome, uniquement soucieux de lui-même (la forme est privilégiée par rapport au contenu).

Soit on accepte le legs de Lyotard, soit on le refuse.

De l’Art à l’Absolu

Pour ceux qui l’acceptent, la conceptualisation est a priori difficile, puisque toute théorie doit être évacuée au profit du sensible. Une première solution est « de confier à l’art la tâche de la philosophie », soit, comme pour les romantiques allemands du début du XIXème siècle, mais encore pour certains aujourd’hui, en faisant accéder directement à l’absolu, l’ineffable, la vérité, soit comme pour d’autres auteurs contemporains, en étant un « opérateur de pensée » (faire réfléchir, interroger, questionner, remettre en cause, subvertir, etc, toutes propositions qu’on trouve ad nauseam dans les justifications contemporaines d’œuvres picturales, y compris photographiques).

L’autre solution est d’introduire l’art dans la philosophie. Le discours de celle-ci ne consiste alors plus à argumenter, mais à exprimer une vérité qui lui échappe, en étant « incertain, fragmenté, inachevé », en quelque sorte proche de la poésie. Le propos convient assez bien, il me semble, à plusieurs travaux photographiques, qui font de l’allusion, de l’ellipse, voire du banal leurs principes actifs.

Art contemporain : un ilôt dans l’océan culturel

Et il y a ceux qui refusent l’héritage de Lyotard, comme Carole Talon-Hugon. A la suite de la philosophie analytique anglo-américaine, ils dénoncent les thèses précédentes comme « obscures, confuses et stériles ». Leur objet est de «  s’occuper de questions précises et déterminées », en s’aidant de l’histoire de l’art comme de l’art qui se fait aujourd’hui.

Pour Carole Talon-Hugon, celui-ci se caractérise par trois traits :
- la dé-définition : tout peut être œuvre d’art, tout peut être objet d’esthétique, en somme tout est photographiable ;
- la dé-autonomisation : l’œuvre n’est plus envisagée pour elle-même, elle est destinée à agir sur le monde (par exemple, dénoncer, faire prendre conscience d’un problème) ;
- la dé-artification : « la transformation de l’artistique en culturel et du culturel en art de masse. L’art contemporain est un ilôt isolé dans l’océan de l’industrie culturelle (…), ésotérique, ambitieux et anxieux. »

De l’éclectisme avant tout

_DSC0002Alors ? et mes photos là-dedans ? Faire de belles images m’importe, mais le Beau me gonfle. J’admets volontiers que dans ma notion du beau entrent beaucoup de conventions très classiques héritées directement de ma culture, autrement dit d’habitudes. Mais je ne confie pas à mes images la tâche d’être subversives. L’époque en est passée.

« L’horreur sacrée de la présence », pour reprendre une expression de Bataille citée par Talon-Hugon, est quelque chose qui m’a longtemps fasciné, sans doute en lien direct avec un sens du religieux dû en grande partie à mon enfance. La présence de mon sujet continue à m’importer, mais aujourd’hui elle est tout-à-fait laïque si j’ose dire ; elle est dans l’étonnement vieux comme les humains que les choses soient ce qu’elles sont, denses et mystérieuses.

Aussi, certes, je travaille le « sensible », mais je ne lui fais aucune confiance pour me conduire vers un absolu qui m’indiffère, en dehors de sa possible nécessité pour la pensée, mais c’est une autre histoire (philosophique, précisément).

Tout est photographiable, c’est certain, mais tout ne donne pas pour autant de bonnes images ; il y faut de l’art, justement … Je trouve très présomptueux les artistes qui prétendent que leurs œuvres peuvent changer le monde ou même dénoncer quoi que ce soit. Je note qu’ils s’adressent bien souvent aux puissants, que cette prétention divertit.

Quant à l’océan culturel de masse, eh ! bien oui ! et j’en fais partie ! comme chacun de nous puisqu’aujourd’hui nous faisons tous des images. Et en le sachant plus ou moins, nous inventons tous des façons de les manier. C’est sans doute cela le phénomène majeur de l’époque quant aux images. Dans mon coin, je tente un usage métaphorique, des images comme des échos de ce qui se perçoit dans les textes.

Carole Talon-Hugon. Après Lyotard : l’esthétique en France aujourd’hui. Cités, 2013. numéro 56.

Photos : Paris, 2013-14 ©serge cannasse




     
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