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L’aliénation parentale
 
Odinetz Olga
juin 2009, par serge cannasse 

Quand un divorce ou une séparation se passe mal, le conflit le plus violent entre les parents concerne le partage de l’autorité parentale. L’aliénation parentale désigne un processus d’emprise et de manipulation qui amène l’enfant à rejeter un parent, sans aucune raison logique, jusqu’à l’exclure de sa vie. Ces situations sont toujours une source de grande souffrance pour l’enfant, même lorsqu’elles semblent relever de son libre arbitre. C’est ce que nous explique Olga Odinetz, présidente de l’Association Contre l’Aliénation Parentale (ACALPA) et chargée de recherche en santé environnement à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Qu’est-ce que l’aliénation parentale ?

Le mot semble étonnamment nouveau, voire parfois terrifiant car il suggère la folie dans le vocabulaire ordinaire. Mais il est employé ici dans son deuxième sens - celui de l’exclusion. Tout le monde connaît ces situations de séparations très conflictuelles, où un parent soumet son enfant à un chantage psychologique pour l’amener à se détacher de son autre parent, afin de le garder pour lui seul, et le prend ainsi littéralement en otage. Pour fuir le conflit parental et trouver la situation à la fois la plus gratifiante et psychiquement la plus confortable, écartelé, l’enfant est dans l’obligation de choisir l’un d’eux. Prisonnier de sa relation avec lui, il adhère à ses faits et gestes, tenant alors des propos agressifs et insensés à l’encontre du parent rejeté, récusant toute affection envers lui, jusqu’à sa destruction psychologique.

Ce qui surprend le plus, c’est que les paroles et les actes de l’enfant sont en profond désaccord avec l’affection qu’il avait pour ce parent dans le passé, allant jusqu’à ne conserver de lui que des souvenirs malheureux.

Ce rejet n’apparaît pas toujours de façon évidente comme le résultat d’une manipulation : il peut prendre l’allure d’un choix « spontané ». L’enfant se pose en soutien inconditionnel du parent qu’il perçoit comme une victime. Il est alors extrêmement convaincant pour son entourage. Cependant, il est possible de repérer des signes indiquant un conflit de loyauté : la maman qui tombe malade justement quand l’enfant doit aller voir son père, l’absence de photo du parent non gardien dans la chambre de l’enfant, le changement de nom, le parent appelé par son prénom au lieu de « papa » ou « maman », etc …

Le Syndrome d’Aliénation Parentale (SAP) est ce processus de manipulation amenant à la rupture et au refus injustifiés du lien parental.

Il peut exister aussi dans des familles non séparées : l’un des parents confisque l’enfant, parfois dès la naissance, et dénigre l’autre, détruisant ainsi son image aux yeux de l’enfant.

L’aliénation parentale a toujours existé, mais n’était pas nommée avant que les psychiatres américains ne l’étudient de façon systématique, dans les années 80-90. Aujourd’hui, les gens se séparant beaucoup plus facilement, elle est plus visible, notamment sous la forme judiciaire de non-présentation d’enfant. Il faut rappeler que celle-ci un délit sanctionné par l’article 227-5 du code pénal.

Peut-on avoir une idée de son ampleur ?

C’est difficile. Nous ne disposons que de données partielles, qui sous-estiment le nombre de familles concernées. Par exemple, on dénombre près de 28.000 plaintes enregistrées chaque année par la police et la gendarmerie, mais on ne comptabilise pas les quelques 130.000 mains courantes auxquelles aucune réponse judiciaire ne peut être apportée directement. De plus, toutes ces plaintes ne correspondent pas à des situations de rupture de lien parental et beaucoup de parents ne portent pas plainte. C’est comme s’il fallait évaluer la quantité d’enfants obèses à partir du nombre de paquets de bonbons et de boissons sucrées vendus.

Est-ce qu’il s’agit d’une forme de maltraitance d’enfant ?

L’aliénation parentale est sans aucun doute une maltraitance psychologique : pour casser le lien d’amour entre un enfant et un de ses parents, non seulement il faut y mettre beaucoup de violence, mais priver dans la durée un enfant d’un de ses parents jadis aimé est un acte cruel et barbare. Ce processus se met en place quand l’un des parents – parfois les deux – rencontre de grandes difficultés personnelles l’empêchant de mener de front une rupture sentimentale et un projet parental. Il faut beaucoup de ressources psychiques et une construction émotionnelle très solide pour cela. Un signe fiable permettant de distinguer l’aliénation parentale de la maltraitance physique avérée est la rupture de tout lien affectif de l’enfant avec la famille du parent rejeté.

Heureusement, la grande majorité des séparations se passe de manière non conflictuelle, même s’il est parfois nécessaire de recourir à un médiateur. Depuis la loi du 4 mars 2002, les magistrats peuvent le proposer, mais ils ne le font pas assez souvent ou trop tard.

C’est à partir du lien familial que l’enfant se construit, apprenant ainsi le lien social. L’aliénation parentale est une pathologie du lien. Ce type de pathologie existe aussi dans le monde du travail, où les gens se sentent de plus en plus seuls et oppressés et ont des difficultés majeures à s’insérer dans le tissu social.

C’est dans la famille qu’on apprend à vivre en société ?

Absolument. En se positionnant par rapport à ses parents et aux autres membres de sa famille, l’enfant construit son identité et apprend le respect et les limites des autres.

N’est-ce pas plus difficile aujourd’hui ?

Les parents sont de plus en plus seuls, alors que dans la famille étendue d’autrefois, les autres adultes pouvaient aider l’enfant à sortir du face-à-face avec ses parents. Mais elle peut être remplacée par les autres personnes s’occupant de l’enfant : les assistantes maternelles, le personnel des crèches, les enseignants, etc. Tout adulte devrait se sentir responsable de la construction des enfants. Plutôt que de vouloir légiférer le lien familial, il faudrait revenir au dialogue dans les familles en se basant sur le principe de coparentalité énoncé par la Loi.

La place de l’enfant au sein de la famille a-t-elle changé ? N’est-ce pas là une autre difficulté ?

Effectivement, les familles ont beaucoup changé en très peu de temps. Aujourd’hui, la plupart des personnes sont à la recherche d’un projet personnel, global et absolu, dans une exigence passionnelle dont l’enfant sera le centre. Celui-ci concrétise les rapports amoureux de ses parents et devient de ce fait un enjeu central dans le couple. Lorsque la vie conjugale n’est plus satisfaisante, les parents n’hésitent plus à se séparer. Pour l’enfant, c’est l’écroulement du monde dont il était l’acteur central. Il peut le vivre comme un échec personnel et se sentir coupable du désamour de ses parents.

Je ne veux surtout pas dénoncer les divorces et les séparations : c’est le conflit parental, et surtout le processus d’aliénation parentale, qui fait souffrir l’enfant. Un problème additionnel se pose quand le parent « ravisseur » efface la différence entre les générations et se pose en copain de son enfant. Pour s’attirer l’affection de l’enfant, mais surtout pour aller à l’encontre des règles établies par l’ex-conjoint, certains parents deviennent ainsi extrêmement permissifs : télévision à toute heure ou repas chaotiques. Certains encouragent même leurs enfants à la sexualité précoce, les emmènent voir des films pour adultes, les font conduire sans permis ou consomment des stupéfiants avec eux. L’enfant se retrouve dans une situation de toute puissance, dans le refus de la loi, avec des responsabilités d’adulte qu’il n’est pas en mesure d’assumer.

Observe-t’on les mêmes phénomènes dans tous les milieux sociaux ?

En ce qui concerne l’aliénation parentale, oui. Les conflits sont même plus violents dans les milieux socio-économiques favorisés, parce que les personnes ont les moyens financiers de cumuler les procédures. Elles ont également les ressources intellectuelles de « l’intelligence perverse du mal », c’est-à-dire d’utiliser les lois pour leur seul avantage, au détriment de l’autre parent – donc au détriment des droits de l’enfant.

Un bon exemple en est l’application de la loi du 4 mars 2002 sur l’autorité parentale. Elle affirme l’égalité des droits et devoirs des deux parents, sans distinction de statut matrimonial, et leur maintien au-delà de leur séparation. Pourtant, de très nombreux parents n’ont plus d’informations sur la vie de leur enfant ou n’arrivent plus à exercer leurs responsabilités parentales après la séparation. Le problème provient du fait que, mis à part le droit de visite et d’hébergement et le paiement de la pension alimentaire, tous les autres articles de la loi concernant l’exercice de l’autorité parentale ne sont pas assortis de véritable contrainte : leur exécution est donc soumise au seul bon vouloir des parents.

Cette loi est importante, mais elle fonctionne essentiellement comme un guide des bonnes pratiques. La situation est particulièrement brouillée quand c’est l’enfant lui-même qui déclare vouloir vivre avec l’un de ses parents. Les rôles se renversent en apparence : l’enfant prend alors en otage tous les adultes impliqués dans la séparation de ses parents - y compris les magistrats - avec des menaces pour arriver à ses fins : rejeter complètement un parent de sa vie. Chez des pré-adolescents ou des adolescents, ces menaces sont à prendre au sérieux, car elles peuvent être suivies d’effets, comme la fugue, la destruction de biens, le mutisme, voire les tentatives de suicide.

Peut-on imaginer des propositions législatives tendant à améliorer les choses ?

Quelle que soit la loi, il y aura toujours quelques personnes qui resteront dans la haine. Cela étant, il faudrait vraiment faire un audit sur la loi du 4 mars 2002 pour évaluer son application et revoir ses points faibles ou inopérants. Il y quelques années, notre association avait proposé que les magistrats puissent imposer des stages de guidance parentale pour les parents en difficulté, notamment lors des séparations conflictuelles. La proposition de Loi, présentée par Nadine Morano, députée à l’époque, n’est jamais sortie des tiroirs. Il faudrait surtout que les procédures judiciaires soient raccourcies. Un autre problème provient de la disparité géographique : certaines régions sont extrêmement déshéritées du point de vue judiciaire. La France est au 25ème rang européen pour le budget de la justice. Enfin il faut des campagnes de prévention des conflits familiaux. Mais pour qu’elles soient efficaces, il faut une vraie volonté politique.

Sur quoi devraient porter ces campagnes ?

Elles devraient rappeler aux jeunes parents leur responsabilité à l’égard de leurs enfants. La grande difficulté est de trouver le bon compromis entre l’espace public et l’espace privé, le respect des droits individuels et le devoir d’assistance à personne en danger, surtout quand il s’agit d’enfants maltraités par leurs parents. Il ne s’agit pas d’énoncer une morale, mais de rappeler aussi le devoir d’entraide aux ascendants et aux descendants, surtout dans un contexte économique qui s’annonce difficile. Les enfants sont la survie et le futur d’une société, ce qu’ont compris toutes les civilisations. Aujourd’hui, les gens n’ont plus confiance dans leurs institutions. Nous devons les reconstruire ensemble. C’est un problème de cohésion sociale. Pour cela, nous devons redonner du sens au lien social et rétablir le lien parental là où il a été injustement détruit.

Etes vous en faveur d’un statut du beau-parent ?

Il est assez étonnant de devoir légiférer pour qu’un adulte ait le droit de conduire un enfant à la piscine … ce qui n’a d’ailleurs jamais posé de problèmes à personne pendant des années. Cette loi ne s’appliquerait que si les deux parents étaient d’accord pour déléguer leur autorité à un tiers. Elle ne pourrait en aucun cas concerner des familles dans des situations d’aliénation parentale : le parent exclu de la vie de ses enfants n’acceptera jamais qu’on reconnaisse à un tiers des droits dont il a été injustement dépossédé.

En revanche, elle risquerait de multiplier le nombre des procédures de non présentation d’enfants, en augmentant le nombre d’adultes, y compris des parents homosexuels, qui revendiqueront leur droit de relations avec un enfant. De plus, certains mineurs voient leurs parents se séparer deux ou trois fois. Qui va en être responsable en définitive ?

La situation est évidemment différente en cas de décès de l’un des parents.

Vous avez indiqué qu’en cas de difficultés parentales, les magistrats peuvent proposer un médiateur ? Quelle est l’attitude des parents envers eux ?

Quand les parents vont au tribunal, ils pensent que le magistrat va les écouter et qu’ils obtiendront justice. Ils s’imaginent qu’ils vont pouvoir raconter leur histoire personnelle, qu’ils présentent toujours comme étant compliquée. Mais c’est une procédure que l’avocat va présenter au juge, dans l’objectif de gagner, et donc de faire perdre la partie adverse. On est loin du dialogue.

Vous avez également mentionné les personnes s’occupant des enfants, notamment les assistantes maternelles. Quels conseils leur donnerez-vous ?

Leur rôle est considérable : ce sont elles qui accueillent la souffrance de l’enfant quand il vit le conflit de ses parents à la maison. Elles ont un rôle d’écoute, mais aussi d’apaisement. Elles peuvent déculpabiliser l’enfant, en lui disant, par exemple, qu’il n’est pour rien dans le conflit de ses parents, et que même des adultes peuvent dépasser certaines limites quand ils sont dans la souffrance et la colère, mais qu’ils resteront de toute façon ses parents. L’essentiel, c’est d’arriver à dédramatiser la situation et redonner à l’enfant la confiance en lui-même, l’assurer qu’il y aura toujours des gens pour l’aimer.

Ça n’est pas toujours facile de se rendre compte du conflit parental et de parler aux enfants. C’est pourquoi nous proposons quelques supports pour y aider.

L’ACALPA travaille en partenariat avec tous les intervenants institutionnels, privés ou associatifs concernés par la protection des enfants lors des divorces et des séparations. Elle propose une plate-forme d’information, un espace d’accueil pour les familles et une passerelle d’échanges pour les professionnels.

Site de l'ACALPA

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 150 de mai 2009 de la Revue des métiers de la petite enfance.




     
Mots clés liés à cet article
  enfance famille lois et système judiciaire
     
     
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