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Politique de la petite enfance : clef du développement économique et de la protection sociale
 
Palier Bruno (2)
avril 2008, par serge cannasse 

Bruno Palier, spécialiste de la protection sociale, a rédigé l’introduction du dernier livre de Gosta Esping-Andersen paru en France (Trois leçons sur l’État-providence. Seuil, coll La République des Idées. 2008). Ce sociologue danois, mondialement connu, est l’auteur d’une classification des systèmes sociaux dans les pays développés qui fait autorité. Pour lui, l’État-providence reste l’instrument qui permet de concilier développement économique et équité de la protection sociale. Nulle réforme révolutionnaire à mettre en oeuvre. Mais mise en cohérence des mesures en faveur du travail des femmes, de la petite enfance et des retraites.

Tout le projet social de Esping-Andersen semble s’articuler autour de la petite enfance. Pourquoi donner une telle importance à celle-ci ?

L’investissement sur la petite enfance est effectivement crucial. La raison principale en est que nous avons changé de modèle économique : nous sommes passés dans une économie de la connaissance et de l’innovation. Je veux insister d’emblée sur le fait que ce constat débouche sur un message très optimiste.

La croissance n’est plus tirée par le modèle de l’industrie de masse, prépondérant dans les années 50 et 60, articulé autour de grandes usines employant des ouvriers pas forcément très qualifiés, mais dont le travail était scientifiquement organisé (c’est le taylorisme) et acquérant de plus en plus de compétences dans leur métier. Aujourd’hui, pour être performante, l’économie d’un pays développé a besoin de salariés ayant une formation de niveau très élevé et capables d’innovation. Seuls les pays qui ont compris cela ont une croissance forte, de l’ordre de 3 à 4 % par an : la Californie, la Grande-Bretagne, les pays d’Europe du nord, par exemple. Le secteur de la santé est d’ailleurs un secteur clef dans cette nouvelle économie, aussi bien pour la recherche médicale et pharmaceutique que pour les activités fortement qualifiées, comme celles des médecins et des professionnels de santé, et des activités de services à la personne.

Les conditions à remplir pour répondre à ce nouveau modèle sont bien connues : favoriser l’investissement dans les entreprises innovantes, donc soutenir les « start-up », limiter leur imposition, les soutenir quand elles démarrent, etc. Parmi ces conditions, la formation d’une main d’œuvre aux capacités cognitives élevées et capable d’innovation est capitale. Or c’est aux plus jeunes âges que ces capacités s’acquièrent pleinement. Plus on les acquiert tôt, plus on fait facilement des études et plus on est capable d’exercer des activités professionnelles qui demandent réflexion, adaptation et créativité. Tôt, cela signifie dès un an ou deux.

Donc aux tout débuts de la scolarisation ou même avant.

Ce que montrent les travaux cités par Esping-Andersen dans son livre, c’est que la réussite scolaire des enfants est moins due à l’école elle-même qu’à leur milieu d’origine : schématiquement, soit des milieux aisés, soit des familles de profs, en tout cas des milieux dans lesquels on joue, on lit, on dessine, on fait des activités créatrices avec les enfants. On retrouve aussi cela chez les enfants qui ont fréquenté des crèches. Les inégalités de carrières professionnelles ne sont donc pas dues tant au manque de ressources pécuniaires des familles qu’à la pauvreté des activité d’éveil qu’elles peuvent offrir à leurs enfants.

D’où l’idée d’investir massivement dans la petite enfance, avant même l’école, dans un environnement qui soit propice au développement des activités cognitives : les crèches, parce qu’il y a d’autres enfants et que leur personnel (puéricultrices, aides puéricultrices, qui sont parfois des hommes…) est formé à faire acquérir aux enfants un ensemble de compétences intellectuelles qui leur servira de base de développement. Ça ne coûterait pas très cher, puisque la France a déjà un bon système d’écoles maternelles, qu’il suffirait donc d’élargir. Dans leur livre (Le deuxième âge de l’émancipation. Seuil, 2007), Dominique Méda et Hélène Périvier l’estiment à 0,32 % du PIB, ce qui n’est pas considérable.

Le « retour sur investissement » est énorme : 6 à 7 fois la mise, parce que les futurs adultes vont travailler dans des secteurs très productifs, qu’ils n’auront pas de besoins énormes de formation quand il leur faudra changer d’activité et que disposer de ce type de salariés est efficace contre le chômage. Sans compter les dépenses sociales que cela économise, ou d’autres dépenses encore plus coûteuses, comme la prise en charge de la délinquance. Par exemple, un adulte américain sur cent est en prison ; or aux Etats-Unis, un an de prison coûte aussi cher qu’un an d’études à Harvard !

Habituellement, les politiques en faveur de la petite enfance sont plutôt associées aux politiques en faveur du travail féminin.

Effectivement, la révolution féminine est le deuxième élément de l’analyse de Esping-Andersen. Depuis les années 60, les femmes entrent de plus en plus sur le marché du travail, soit parce qu’elles y sont obligées (par exemple, du fait d’un divorce ou parce que le couple a besoin d’un revenu supplémentaire), soit parce qu’elles le souhaitent, notamment pour acquérir leur autonomie économique. Ça pose évidemment le problème de concilier vie familiale et vie professionnelle.

On a longtemps pensé que les femmes devaient choisir entre travailler et faire des enfants. Or on s’aperçoit que l’alternative ne se pose plus du tout dans ces termes, puisque de toute façon, la plupart des femmes travaillent et font un enfant. La question est de savoir si tout en travaillant, elles peuvent avoir des enfants. C’est dans les pays où les structures d’accueil de la petite enfance sont bonnes qu’elles font un puis deux enfants, ce qui est en grande partie le cas de la France avec les écoles maternelles. Résultat : le taux de fécondité y est quasiment à 2 (il est de 1,7 en Suède, où sont développées aussi ces structures). Dans les pays où manquent ces structures, les femmes travaillent mais ne font pas d’enfants. Il faut donc investir dans les crèches, plus que dans les assistantes maternelles qui, quelles que soient leurs qualités, ne sont pas formées au développement des capacités d’éveil et n’ont pas les moyens matériels d’accompagnement des enfants pour cela.

Il me semble que le deuxième élément important de la révolution féminine est la place du père dans la famille.

L’opinion des pays scandinaves est que jusqu’à l’âge d’un an, l’enfant est mieux avec ses deux parents que dans une structure collective, alors qu’en France, on estime cette période à deux ou trois mois. Je ne veux pas entrer dans un débat pour lequel je ne suis pas compétent. Ce qui est important, c’est que, pendant cette période, il faut donner aux deux parents, à la mère et au père, les moyens de rester auprès des jeunes enfants. Pour cela, il faut mettre en place une prestation qui incite les personnes à prendre au moins 10 à 12 mois de congés parental, même si elles ont de bons revenus : elle doit donc être un pourcentage élevé de leur salaire.

En France, il existe l’Allocation parentale d’éducation (APE), qui peut être perçue pendant 3 ans. Mais étant d’un montant très bas, elle n’est intéressante que pour les gens à faibles revenus, ceux qui ont peu de diplômes et qui ne gagneraient guère plus sur le marché du travail. Pour les personnes ayant un revenu moyen, elle représente non seulement une perte de revenu mais aussi une coupure longue (3 ans) avec le marché du travail. De fait, les femmes qui ont deux ou trois enfants et ont bénéficié de cette APE ne trouvent que des emplois très peu qualifiés, et souvent à temps partiel.

Dans un couple, l’homme gagne souvent plus que la femme. C’est donc elle qui s’arrête lorsqu’arrive un enfant, par simple calcul économique. Mais si les deux peuvent percevoir un pourcentage élevé de leur salaire en cas de congé parental, l’incitation est forte pour que le père le prenne aussi. En Suède, ce pourcentage est de l’ordre de 80 %.

Pourquoi est-ce important que les hommes restent aussi à la maison ? Non seulement parce que ça favorise leurs relations avec leurs enfants, mais aussi l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes. Une des raisons majeures pour lesquelles celles-ci gagnent moins bien leur vie que les hommes est qu’elles ont moins d’opportunités de carrière : les employeurs considèrent que ce sont elles qui vont s’occuper des enfants et donc qu’elles seront moins disponibles pour l’entreprise. Il faut faire en sorte que le risque du manque de disponibilité soit aussi élevé avec les hommes qu’avec les femmes.

Cela implique aussi une refonte de la répartition des tâches domestiques.

Tout-à-fait. Si l’employeur sait que l’homme doit lui aussi aller chercher les enfants à l’école, il n’a plus aucune raison de le privilégier par rapport à la femme. Esping-Andersen dit à ce propos qu’après la masculinisation de la carrière professionnelle des femmes, il faut à présent féminiser la carrière domestique des hommes, pour qu’au travail, ils aient les même demandes que les femmes. Cela se fait de plus en plus dans des milieux jeunes et aisés, contribuant ainsi à creuser encore l’écart entre les milieux sociaux : les femmes y travaillent plus, donc augmentent les revenus du foyer et les parents s’occupent mieux de leurs enfants, augmentant donc les chances de réussite professionnelle de ceux-ci.

Il va même plus loin, puisqu’il propose d’augmenter la capacité de négociation des femmes à la maison.

Il faut qu’elles acquièrent une autonomie économique telle qu’en cas de conflit, elles aient une capacité de négociation plus élevée que si elles dépendent de leur conjoint. Pour cela, elles doivent percevoir les allocations familiales sur un compte séparé de celui de leur conjoint et être imposées séparément de lui. Nous sommes un des derniers pays au monde à ne pas avoir mis en place cette dernière mesure. La fiscalité partagée est un instrument de domination des hommes sur les femmes.

Je vais à présent vous opposer l’argument classique du coût de toutes ces mesures.

La difficulté n’est pas celle des coûts, mais celle du changement de mentalités. Dans les dépenses publiques, la comptabilité nationale différencie la consommation et les investissements. Les coûts liés à la petite enfance sont considérés comme des dépenses de consommation, alors que ce sont des dépenses d’investissement : elles ne représentent pas une perte sèche, mais elles vont rapporter de l’argent. C’est simple à exprimer et difficile à faire admettre.

Les caisses sont vides, mais pas pour tout ! un certain nombre de dépenses d’investissement continuent. Il faut donc faire des arbitrages parmi les investissements à faire.

Esping-Andersen a aussi une façon bien particulière de compter les dépenses liées au vieillissement, en additionnant les publiques et les privées.

L’idée est que de toute façon, d’ici 2050, nous dépenserons 10 points de PIB supplémentaires pour les personnes âgées. La question n’est donc pas de savoir si on va dépenser plus, elle est de savoir qui va payer : est-ce que ce seront des dépenses publiques ou privées ?

C’est un point crucial, parce que si vous décidez qu’elles sont publiques, vous optez pour un système de redistribution, très égalitaire et pouvant même avoir un niveau élevé de qualité, en tout cas une qualité contrôlée offerte à tous. Si vous décidez de confier les dépenses au marché, il faut des sommes élevées pour obtenir de la qualité et le système reproduit les inégalités sociales. Il est cependant possible que l’État subventionne des dépenses privées pour réduire l’inégalité.

Le débat porte donc sur le rôle de l’État : doit il être fournisseur, régulateur ou financeur des services ? A mon avis, il doit être financeur, mais sans doute aussi fournisseur, parce que la situation de monopole baisse les coûts, en baissant considérablement les frais de gestion et de publicité. Cela implique évidemment de faire bouger les choses dans la fonction publique : augmenter la performance et l’épanouissement personnel de ses salariés sans pour autant menacer leurs droits fondamentaux.

Le Nouvel Observateur du 6 mars 2008 a publié un entretien avec Gosta Esping-Andersen, dans lequel celui-ci parle des sujets abordés dans l’entretien ci-dessus. En voici quelques extraits, à propos des retraites qui, avec la politique en faveur de la petite enfance et celle en faveur de l’emploi des femmes, constituent les trois piliers de ses préconisations.

" Nous assistons à deux révolutions sociales simultanées : un vieillissement rapide de la population, et un changement radical du rôle des femmes. (...) Apparemment, prolonger l’âge de départ à la retraite pour revenir à la norme de la retraite à 65 ans assurerait à la fois une plus grande justice et un surcroît de ressources. (...) Mais les plus grands dilemmes associés au vieillissement viennent du fait que les hauts et bas revenus n’ont pas la même espérance de vie (en particulier en France, où il existe un écart de près de sept ans entre l’espérance de vie des cadres et celle des ouvriers). (...) Je propose que l’âge de départ en retraite soit en fait décidé en fonction du revenu perçu au cours de la vie (les plus bas revenus partant plus tôt) , et que les assurances vieillesse existantes soient associées à une retraite de base publique, forfaitaire, garantie à tous et financée par l’impôt. "

Gosta Esping-Andersen. Les trois mondes de l’État-providence. PUF, 1999.
Trois leçons sur l’État-providence. Seuil, coll La République des Idées. 2008

Lire aussi sur Carnets de santé un entretien avec Bruno Palier (2007)
des extraits de la présentation du livre de Gosta Esping-Andersen (Trois leçons) par Bruno Palier




     
Mots clés liés à cet article
  travail enfance vieillesse genre Europe sécurité sociale famille école lois et système judiciaire éducation égalité hommes-femmes
     
     
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4 Messages de forum

  • Palier Bruno (2)

    25 avril 2008 12:06, par marie jouffe
    je suis étonnée que parmi les mots clés retenus pour cet entretien ne figure pas : "égalité hommes femmes", qui est un objectif politique affiché de de longue date par l’Europe, sans évoquer les combats féministes. L’approche de genre de la réalité économique et sociale a permis d’identifier les blocages et les dicriminations à l’oeuvre dans le droit du travail,de la sécurité sociale, dans les politiques et dispositifs publics autour de l’emploi, des investissements etc... Depuis longtemps, la conciliation de la vie professionnelle et familiale est une stratégie clé pour le développement de l’emploi des femmes, ce n’est plus une affaire privée et est devenue objet de politiques publiques. La socialisation précoce des enfants est évidemment une réponse mais qui ne doit pas seulement concerner les femmes. Les enjeux de cette approche globale à effets mulitples, sont bien mis en lumière par B Palier.
    • Palier Bruno (2) 25 avril 2008 13:20, par serge cannasse
      Le problème des mots clefs, c’est leur multiplication : comment faire ensuite, lors d’un prochain article, pour ne pas en oublier un qui soit pertinent ; par ailleurs, cela oblige à revenir sur les articles précédents. Mais votre remarque est pertinente : "genre" est trop flou et connoté. Aussi, je me range à votre avis, dont je vous remercie, et ajoute ce mot.
  • Palier Bruno (2)

    26 avril 2008 22:41, par titinesf
    Permettre la présence d’un des deux parents et l’allaitement plus de six mois sont des investissements connus pour être efficaces. Qui empêche cela ? les sages femmes viennent de se positionner en faveur du congés de six mois sur toute l’EUROPE. Quelle politique publique permettra ce changement, afin d’améliorer les condition d’égalité hommes femmes de protéger le bébé et de lui apporter la sécurité psychique qui le rendra ensuite curieux et compétant pour l’éveil cognitif. La passion de savoir naît de l’environnement protecteur et stimulant, du respect du repos et d’un rythme paisible que les parents peuvent procurer idéalement. Avant la naissance la protection du travail doit aussi permettre l’arrêt de travail dans les emplois où le stress aggrave les conditions de la grossesse et lutter contre la prématurité.
  • Palier Bruno (2)

    7 août 2008 13:05, par serge cannasse

    Cet entretien est paru dans le numéro 141 de juillet-août 2008 de la revue " Métiers de la petite enfance ". Sa rédaction y a ajouté quelques notes utiles, que voici :

    - Le livre de Dominique Méda et Hélène Périvier s’intitule " Le deuxième âge de l’émanicipation " (Seuil, 2007).
    - À propos des assistantes maternelles, la rédaction souligne " qu’avec les relais assistantes-maternelles, ces professionnelles sortent de leur isolement et peuvent acquérir des compétences supplémentaires en matière d’éveil de l’enfant."
    - Elle fait également remarquer que " les sages-femmes réclament un alignement du congé maternité post-natal sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (2004) en matière d’allaitement exclusif, soit jusqu’aux 6 mois de l’enfant."
    - Enfin, elle signale le rapport de Valérie Pécresse " Mieux articuler vie familiale et vie professionnelle " de février 2007 (http://lesrapports.ladocumentationfrancaise. fr/BRP/074000138/0000.pdf)

    Voir en ligne : Métiers de la petite enfance

 
     
   
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