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Penser avec les images
septembre 2009, par serge cannasse 

Du côté de l’image, la séduction et le monde trouble des sensations, le mensonge. Du côté du langage, la raison et le monde éclairé de la compréhension, la vérité. La partition est bien trop simple.

Une vieille lune : l’opposition entre passion et raison

La mode du « people » et celle des « réseaux sociaux » sur internet (Facebook et autres), avec leur débauche de portraits photographiques amateurs ou professionnels, laissent à penser que la plupart des personnes interviewées adorent montrer leur image. Pourtant, de nombreux scientifiques ou intellectuels y répugnent, courant ainsi le risque bien réel d’être invisibles au public qui n’est pas celui de leurs « pairs ». Nulle coquetterie ou timidité de leur part, mais la crainte d’individualiser des propos qui se veulent l’expression d’un savoir impersonnel, même si quelqu’un de particulier en est à l’origine.

C’est accorder beaucoup de puissance aux images, celle de la séduction et, implicitement, celle de l’émotion, alors que le langage que tiennent ces intellectuels se veut celui de la raison. Chacun sait que dans la tradition philosophique occidentale, il est opposé aux passions. En somme, le Bien contre le Mal. Vieille histoire … que connaissent bien les artistes. Sur le portail de droite de la cathédrale de Strasbourg, se tient le Tentateur, le Diable qui séduit les vierges folles de la parabole évangélique (évangile selon Matthieu, XV). Folles parce qu’esclaves de leurs passions, elles manquent de « jugement », de raison. Au musée de l’Œuvre de la cathédrale, le spectateur peut tourner autour de la sculpture rénovée : derrière le manteau du beau jeune homme, grouillent serpents et crapauds, à peine visibles sur le portail. Le sculpteur donne à penser sur sa propre création en illustrant la pensée des clercs qui lui passent commande.

Dans la philosophie contemporaine, la distinction entre passion et raison n’est plus tranchée. Toute pensée s’éprouve, la raison a ses partis pris, ses enjeux, ses affects ; les passions ont leurs raisons. Aucun discours ne se tient dans un univers neutre, abstrait, décontextualisé. Mieux : nous pensons avec les images. Voyez vous ce que je veux dire ? Vous imaginez vous la complexité du problème ? Figurez vous qu’elle est réelle. Etc.

Le discours est tenu par quelqu’un, approuvé ou discuté par d’autres. Il n’habite pas un lieu éternel qui se nommerait Science, Savoir, Logos ou Dieu, mais éventuellement, un lieu construit. Je peux l’interroger, m’y interroger, l’utiliser ou m’en débarrasser. Montrer un portrait de la personne interrogée, c’est redonner de la substance à ses propos.

La légende des images

Une telle affirmation risque d’étonner. Tout le monde connaît le fameux « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte. C’est vrai, l’image de la pipe n’est pas la pipe. Il serait facile de pousser l’argumentation pour la retourner : la vue de la pipe posée réellement devant moi est aussi une image, cérébrale ; c’est une construction mentale, nous apprennent les neurosciences et certains ethnologues. La force de la photographie, c’est la « ressemblance » (à ne pas confondre avec la mimesis des Grecs, mais c’est une autre histoire), l’espèce d’adéquation qu’elle fait avec la perception quotidienne tout en semblant lui donner un surcroît de valeur. Mais à pousser la réflexion, il faudrait se demander pourquoi les humains ont toujours fait des images (et eux seuls de tous les animaux). Les philosophes (et les théologiens chrétiens), qui sont gens de langage, affirment qu’au début était le Verbe, ou l’action. Mais alors, quand arrivent les images ?

Les images ont la réputation de mentir facilement. C’est surprenant : une image est muette ; elle se contente de montrer. En revanche, on la fait parler, ça s’appelle une légende, un mot qui laisse rêveur… Il vient du latin « legenda » : ce qui doit être lu. Autrement dit, ce qui lui donne un sens, parce que toute seule, elle n’en a strictement aucun. Ou mieux, elle en a plein, ce qui revient au même ; on dit savamment qu’elle est polysémique. La légende sert à guider le sens que lui donne le spectateur. Elle, elle peut mentir. Elle est faite avec des mots : seul le langage peut dire « non », une image ne dit ni « oui », ni « non ». Elle propose. Elle évoque, elle suggère (des émotions, des pensées). La façon dont elle est construite et présentée oriente elle aussi le spectateur, mais elle ne lui dicte rien. Dans la presse people, par exemple, ça n’est pas l’image qui ordonne au lecteur de lui ressembler ou de s’y comparer, c’est le texte qui l’accompagne, explicite ou implicite. Il y a toujours au moins un texte, plus ou moins apparent, plus ou moins avoué.

Le marché des images

Les images obéissent grosso modo à deux logiques : se situer par rapport à un texte, laisser des textes en suspension. La première est celle des médias, nommons la « illustration » : voici à quoi ou qui ressemble ce dont nous parlons. Le texte est premier. L’image vient le supporter, par exemple en faciliter la lecture ou donner un peu de réalisme. Le problème est que tout ce qui se dit ne peut pas s’illustrer, loin de là ! D’où les sempiternelles images sur un même sujet (le couloir d’hôpital, le sthétoscope du docteur, la bande de jeunes devant l’entrée d’un immeuble, etc), qui virent facilement au stéréotype pour se rapprocher dangereusement de l’icône (LE docteur, LE jeune), ou les sujets qui puissent facilement s’illustrer …

Car les images attirent l’attention pour elles-mêmes. Elles mobilisent les émotions et les pensées dans un même mouvement. Elles sont d’abord contemplées pour la jouissance qu’elles procurent. C’est la logique privilégiée des galeries et des musées. Nommons la « analogie » : non pas qu’il n’y ait plus de texte, c’est aussi impossible que de croire qu’il n’y a pas d’images dans un texte. Mais l’image est traversée, entre autres, par une foule de textes, ceux de son créateur, ceux de son spectateur, bien sûr ! ceux de celui ou ceux qui montrent l’image et enfin ceux du dispositif utilisé. Par dispositif, il faut entendre le moyen utilisé pour faire l’image (dessin, photographie, etc) et celui pour la montrer (magazine, affiche, mur de galerie, etc). La photographie a longtemps été créditée d’enregistrer le réel fidèlement, de donner des témoignages fiables, d’où le désarroi de nombreux contemporains devant la facilité avec laquelle l’image numérique peut être manipulée, donc « mentir ». Mais encore une fois, c’est la légende qui dit ce qu’il y a à voir et comment il faut l’interpréter. C’est elle qui peut mentir. Dans les années 50, l’agence Magnum (celle de Cartier-Bresson) a été créée par des photographes parce qu’ils tenaient à contrôler la légende de leurs images dans la presse.

Les deux logiques (illustration / analogie) ne sont pas opposées : elles coexistent depuis toujours. Les fabricants d’images ont toujours travaillé sur commande. Jusqu’au 19ème siècle, elle était le plus souvent explicite. De nos jours, elle est souvent implicite : comme n’importe quel producteur de biens destinés à un marché, le fabricant d’images essaie d’anticiper son spectateur, son client, son acheteur. Dans le même temps, il essaie de faire les images dont lui a besoin. L’équilibre entre les deux est affaire de talent, de chance, d’époque. Bien entendu, l’idéologie et le marketing insistent sur le second aspect. Ils construisent ou manipulent une légende, par exemple, celle de l’artiste maudit ou incompris (Van Gogh, toujours, en oubliant Rubens et tous les autres). Ils mettent en avant la personnalité du fabricant d’images.

Toutes les images sont traversées de textes, tous les textes sont parcourus par des images. L’étrange de l’affaire est que pour le comprendre, il faut laisser résonner les uns et les autres. " Mais qu’entendez vous par là ? ". Chut ! d’abord le silence.

Le Tentateur : image du site Frame
Tête de Saint Jean par Giovanni Pisano (Pise - Italie) © serge cannasse




     
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