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Déterminants de santé
 
 
Plan de sauvegarde de l’emploi : les conséquences pour les salariés
juin 2016, par Roland Narfin 

La période précédant l’annonce d’un plan de sauvegarde de l’emploi est à haut risque pour la santé mentale des salariés, plongés dans une profonde situation d’incertitude. Le travail est en effet un élément essentiel de l’identité et du besoin de reconnaissance de chacun. Les relations interpersonnelles s’étiolent, la confiance envers l’entreprise disparait.

Roland Narfin est psychologue, formateur et consultant.

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Une situation profondément anxiogène

L’annonce d’un P.S.E frappe une entreprise et ses salariés de plein fouet. On ne sait plus qui on est aux yeux des autres, ni à l’intérieur de soi. En effet, devant respecter le calendrier rigoureux du PSE, les salariés sont confrontés à un vide abyssal où psychologiquement, ils sont secoués considérablement. Chacun réagit à sa manière, à son rythme et avec ce qu’il est en tant qu’individu et selon son rapport à l’entreprise. Il n’y a pas de norme absolue.

Différents types de réactions et de vécus seront identifiés. Si certains continuent à s’investir, par déni ou au contraire par conscience professionnelle, et apprécient le fait d’être occupés tels quels, comme moyen de ne pas affronter cette dure réalité, d’autres par leurs attitudes, frisent un certain « présentéisme », ne pouvant s’investir plus qu’ils ne le font. Chacun a sa propre vision de la situation, tant collective que de sa propre place au sein de ce collectif. Les perceptions s’entrechoquent selon les grilles de lectures de chacun : la charge de travail, la valeur ajoutée, le sens de la fonction occupée, … La réalité de l’un vis à vis de l’autre diffère considérablement. On se supporte de moins en moins entre collègues. L’ambiance devient pesante et délétère. On passe de plus en plus de temps à la machine à café.

Parler de P.S.E, c’est en fait s’imaginer un quotidien de travail où une équipe, des collègues vont travailler avec la suspicion que pour des logiques de réorganisation, certains d’entre eux vont se retrouver demain reclassés ou licenciés pendant que d’autres vont maintenir leur emploi.

Cette situation anxiogène va s’accompagner de problématiques liées au deuil, à l’abandon voire au vide. La confrontation au vide induite par l’absence de travail est très difficile à vivre pour les salariés qui ont le sentiment d’être maintenus dans une situation avilissante. L’estime de soi et la confiance en soi sont fragilisés.

Ce climat anxiogène et de démotivation peut créer un relâchement du sens de la sécurité de l’ensemble des salariés, sécurité tant industrielle, que collective et individuelle des salariés, et créer un danger potentiel d’incident ou d’accident. La Direction et l’ensemble du management devront paradoxalement « remotiver les troupes » pour préserver l’intégrité de chacun et la sécurité du site.

Des questions sans réponse

Nombre de questions fusent et « tournent en boucle » dans l’esprit de chacun :

- Comment continuer à être productif lorsque l’on sait qu’on sera licencié ? La perspective des suppressions d’emploi et/ou de fermeture du site concourent à un sentiment de démotivation général.
- Comment trouver un sens à son travail quand l’incertitude du demain règne en permanence ?
- Comment faire confiance à une direction quand on a le sentiment d’avoir été trahie par elle ?
- Comment se concentrer et se protéger quand autour de soi, on ne parle que de çà dans cette atmosphère mortifère et morbide ?
- Comment s’investir sur des projets quand son avenir est accroché à une logique que l’on ne maîtrise pas ?
- Comment ne pas s’inquiéter quand tous nos repères disparaissent ?
- Comment rester de marbre au nom d’une logique de restructuration quand on a le sentiment de payer cher cette compétitivité économique ?
- Comment garder une motivation quand on ressent l’atmosphère comme responsable de votre démotivation ?
- Comment se convaincre qu’il y aura une issue quand on est confronté à une perte de certitude que rien ne peut nous arriver ?
- Comment se sentir en sécurité quand la réalité nous rappelle que rien n’est définitivement acquis ? Le diplôme, de nos jours, mais aussi l’expérience professionnelle ne sont plus une assurance pour « avoir » un emploi.

Perte des repères identitaires

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Atteints dans leur être social, certains ressentent jusqu’à une perte d’estime d’eux-mêmes. La perte hypothétique du statut social « travailleur » dans un contexte d’incertitude fragilise. Toute l’attention se focalise sur cette blessure narcissique. Certains se sentent devenir un cas social, voire un poids. Ils essaient de mettre à l’abri leur famille de l’annonce qui menace la vie commune, mais le silence devient parfois trop lourd à tenir sur la durée. Ils ne participent plus à la société !

Aux frustrations de ne rien pouvoir projeter s’ajoutent des injonctions paradoxales telles que : perdre la motivation et rester solidaire du label de qualité de l’équipe, rester consciencieux et donner du sens au travail, le temps du plan. Par ailleurs, c’est une situation paradoxale d’être bientôt sans emploi tout en étant encore au travail. Les salariés ont l’impression d’être des individus inclus dans un système qui les exclut. De fait, le lien social est fondé sur le travail. Pour preuve, la question « que faites-vous dans la vie ? » montre que nous nous identifions par notre positionnement social, notre fonction dans la société. De ne pas travailler nous exclut.

La période d’inactivité est vécue comme une aliénation en plus du sentiment d’abandon présent dans le discours des personnes. A cela s’ajoute le sentiment de découragement en raison de l’inactivité professionnelle ressentie comme un statut passif, voire dévalorisant en raison de l’absence de cadre et de règles. Les salariés sont passés d’un travail sous contrainte à l’absence de travail et de contraintes.

A ce préjudice social et économique vient s’ajouter l’impact sanitaire, terreau des R.P.S et de ses troubles. La souffrance n’est jamais purement mentale, elle exige un corps pour s’éprouver. Si la réaction peut être psychique, elle n’en est pas moins, dans bien des cas, également physique.

Si certains collègues présentent des signes de dépression, d’anxiété, de détresse psychologique, du stress, des problèmes cardiovasculaires, des troubles musculo squelettiques ou bien des maladies psychosomatiques, qui inquiètent et cristallisent l’attention sur eux, d’autres qu’on ne soupçonnait pas vont révéler une autre facette d’eux-mêmes : repli sur soi, perte de confiance en eux, sentiments d’agressivité et d’insécurité par rapport à eux-mêmes qu’ils extériorisent contre tout un chacun.

A ces questions viennent se greffer un certain nombre d’émotions, ce qui n’est pas sans rappeler ce que l’on retrouve dans les étapes de deuil, telles que la colère, la peur, la sidération, l’incompréhension, la tristesse, la nostalgie, le choc, le déni, le marchandage mais aussi la méfiance, la gêne, la culpabilité.

La jalousie, la suspicion s’implantent petit à petit. Chacun y va de sa stratégie. Certains par manque d’informations créent leurs propres grilles au travers de témoignages d’internautes pris sur des blogs ou des forums. Et que dire des rejetés ? Vont-ils trouver un travail à nouveau ? Le reclassement va-t-il être à la hauteur de leurs attentes ?

Le combat pour la reconnaissance

Scandalisés pour certains par le caractère sclérosant de la situation, nombre de salariés ont tendance à faire peser sur les élus du C.E un poids que ces derniers se sentent de moins en moins capables de supporter dans le temps. Ayant donné beaucoup d’eux-mêmes, le sentiment de ces salariés est qu’aujourd’hui le groupe ne les a pas reconnus, à la hauteur de leur travail et de leur valeur. C’est par le biais financier qu’ils entendent réclamer réparation du préjudice moral, sans pour autant tenir compte des paramètres tels qu’ancienneté et/ou qualification. Ils entendent par conséquent s’appuyer sur les élus pour bénéficier au maximum du plan : une compensation en terme de reconnaissance.

La reconnaissance constituant une dimension majeure pour que le travail soit un opérateur de santé, ce combat pour une compensation pourra paraître comme incontournable au maintien de la santé mentale des salariés via leur estime de soi. Comme le dit l’Anact « les attentes de reconnaissance déçues peuvent laisser des cicatrices durables, voire définitives ». C’est dire comme le temps pourra paraître long pour certains, puisant une « pseudo » motivation quand le cœur n’y est plus. Tout est source d’informations tant la situation devient insoutenable. On compare sa situation d’entreprise à celles d’autres entreprises. On spécule. On imagine. On fait des plans. On revient à la charge auprès des organisations syndicales, des élus…

Les managers aussi

Difficile pour les managers de garder le cap. Diriger sans perspective, encadrer sans trop sanctionner de peur de mettre à sac, cette ambiance plus que tendue. Et en même temps, maintenir coûte que coûte les directives en matière de sécurité individuelle et collective. L’équilibre psychique est fragilisé, les chefs pouvant eux aussi, suivant la grille, faire partie de la charrette de demain. Ils doivent donner l’impulsion quand eux-mêmes sont impactés.

Certains craquent et s’effondrent en sanglots. On soutient. On contient. On maintient, mais petit à petit on s’impatiente. On se lasse d’attendre. On a hâte de connaître la liste tout en la redoutant. On s’énerve. On désinvestit la sphère professionnelle au profit de projets personnels. La crise nous oblige à prendre des décisions qui nous coûtent et qui, sans elle, n’auraient pas été prises.

Les managers doivent donner l’exemple, continuer à définir des projets, mais parfois rencontrent eux-mêmes des difficultés à garder leur rôle d’écoute et de régulation. Perdus dans un entre deux, ils doivent trouver leurs places : proches de leurs collaborateurs tout en gardant un pas dans leur ligne managériale ….

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Défiance à l’égard de l’entreprise et de ses initiatives

L’annonce du PSE et de la fermeture du site créé une déstabilisation lourde de conséquences pour les salariés, tant sociales que psychiques. Les salariés se sentent trahis par leur société parce qu’ils estiment qu’ils ont donné beaucoup à l’entreprise. Elle ne reconnait pas leur travail, voire leurs sacrifices. Les salariés éprouvent des difficultés à donner du sens à leur activité professionnelle dans une période où se négocient les mesures d’accompagnement social liées à la mise en place du PSE. La pensée de la perte potentielle de leur emploi est omniprésente et crée une souffrance identitaire et d’estime de soi. Les salariés sont entre deux places : celle qu’ils ont encore au sein de l’entreprise et celle en devenir, ici ou à retrouver ailleurs.

L’entreprise apparaît pour les salariés rencontrés comme un repoussoir. En effet, ceux-ci n’éprouvent plus aucune satisfaction à participer à la rentabilité économique de l’entreprise. Ils expriment le sentiment d’avoir été sacrifiés pendant de nombreuses années avant d’être abandonnés. Ils se sentent niées en tant qu’individus, pris dans les enjeux d’un capitalisme sauvage.

L’examen de soi pour rebondir

La présence d’un psychologue va permettre à chacun d’exprimer ses difficultés. Au début, le salarié ne ressent pas le désir de le rencontrer. Il reste focalisé sur la recherche d’un fautif, n’ayant pas décidé de quitter son emploi. C’est celui-ci qui le quitte. Par la suite, la présence du psycholoque lui permettra d’en parler de manière formalisée et non plus de manière informelle autour de la machine à café ou à l’extérieur… Il permet également de voir ce qui se passe en soi. D’un statut où l’on subissait une situation, on passe à un statut d’acteur, voulu ou non, car un cadre est posé, celui du temps de parole et d’échange, dans le cadre de l’enceinte de l’entreprise et/ou du cadre du temps de travail. Au fil du temps, au travers des entretiens, les salariés finissent par ne plus idéaliser ce qu’ils sont susceptibles de perdre, ou viennent de perdre, ils deviennent en capacité de dédramatiser et ils commencent à conceptualiser l’idée de gagner autre chose.

En effet, avant de pouvoir regarder l’avenir, il est nécessaire de regarder le passé et d’accepter l’idée de laisser certaines choses derrière soi. Pour pouvoir gagner quelque chose, il est nécessaire d’accepter de perdre certaines choses (distance géographique entre son lieu d’habitation et son travail, par exemple). Quand on perd son emploi, on a tendance à l’idéaliser. Grâce à la réflexion sur la réalité de leur ancien emploi et à l’accompagnement dans leur vision et leur projection dans l’avenir, les salariés vont s’autoriser à avoir un regard plus critique et en même temps créatif et constructif. Envisager de construire autre chose ailleurs devient envisageable et possible. Des perspectives se dessinent.

Dès lors, une fois reconsidéré, ce soutien devient une véritable ressource. Dire, dialoguer permet de faire baisser la charge émotionnelle, de mettre en mots ce qui nous traverse, d’exprimer l’indicible et de poser intellectuellement les premières pierres d’une nouvelle construction. Les effets bénéfiques tangibles sont le maintien des relations professionnelles au sein de l’entreprise ainsi que le maintien de chacun en tant que ressource au sein de sa cellule familiale, par le fait de s’autoriser à envisager un avenir professionnel.

Photos : Paris, 2007, 2012, 2013 ©serge cannasse




     
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