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Pour une politique de la sollicitude
avril 2009, par serge cannasse 

En complément de l’entretien avec Fabienne Brugère, voici un bref aperçu du livre fondamental de Joan Tronto (Un monde vulnérable) enfin traduit en français. Ce compte-rendu est centré sur les derniers chapitres et passe sous silence les discussions relatives aux positions des féministes américaines, ainsi que la généalogie philosophique du concept.

Définition

Joan Tronto propose la définition suivante du care (élaborée avec Berenice Fisher) : «  Le care est une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. » Il faut noter qu’en conséquence, le care (la sollicitude) ne se réduit pas aux relations entre deux personnes, ni aux activités de "réparation" comme le soin aux malades.

« Ne relèvent pas du care la recherche du plaisir, l’activité créatrice, la production, la destruction. » Mais l’auteur admet volontiers que les choses sont généralement plus compliquées que ce qui est suggéré par cette énumération.

Les 4 phases de la sollicitude

Le care est un processus actif, qui comprend 4 phases :
1) « se soucier de » : « le care implique en premier lieu la reconnaissance de sa nécessité ; il implique donc de constater l’existence d’un besoin et d’évaluer la possibilité d’y apporter une réponse.
2) « prendre en charge » : c’est reconnaître sa responsabilité par rapport au besoin identifié et reconnaître qu’une action est possible ; celle-ci ne se cantonne pas aux soins prodigués à une personne, mais peut examiner les conditions pratiques nécessaires pour prodiguer ces soins.
3) « prendre soin » : c’est le moment concret, celui où sont rencontrées les personnes ayant le besoin identifié ; laver le linge ou aider quelqu’un à se coiffer en sont des exemples prosaïques.
4) « reconnaître l’impact du soin » (care receiving, difficile à traduire) : c’est l’attention portée à la satisfaction de la (les) personne chez qui a été identifié le besoin, la vérification que cette idenfication et la réponse apportée sont correctes.

Ces distinctions sont importantes notamment parce qu’elles permettent de différencier les « puissants » des dominés : les premiers s’occupent en général des deux premières phases seulement, les seconds des deux dernières, sans qu’il leur soit reconnue une pertinence, pourtant bien réelle le plus souvent, pour les deux premières. Ainsi, les médecins faisant partie des puissants délèguent le plus souvent le « prendre soin » et le « care receiving » aux infirmières. Pour le dire vite, ils prescrivent une injection qu’ils ne font pas eux-mêmes. Pour Joan Tronto, leur prestige est en effet plus lié à la science qu’au « care » ; il est étroitement dépendant de leur statut dans le domaine de la recherche.

Autre exemple : la bureaucratie des sociétés démocratiques occidentales … dont les agents sont le plus souvent incapables de « superviser » les deux dernières phases du « care », parce qu’elles réclament une implication effective « sur le terrain. » Avec un certain nombre de conséquences qui leur échappent.

Le care porte sur une foule d’activités dont on ne s’aperçoit du caractère indispensable que lorsqu’elles ne sont plus disponibles. Il suffit de songer à une grève des éboueurs.

Un combat politique pour la démocratie

Le statut dévalorisé des gens qui en sont en charge (par une prescription sociale, culturelle) vient précisément d’une réaction quasi anthropologique à l’existence même de ces activités : les enfants se mettent en rage contre leur impuissance à se passer des adultes dont ils dépendent, les adultes refusent de reconnaître eux aussi cette limitation à leur sentiment de toute puissance, surtout à une époque qui privilégie leur « autonomie ».

Pour Joan Tronto, celle-ci est en grande partie illusoire. Pour construire une société apaisée, il nous faut reconnaître notre interdépendance les uns des autres : nous sommes tous agents et objets de sollicitude. Cela implique la reconnaissance des activités de la sollicitude et des personnes qui y sont plus spécifiquement attachées. Elle passe obligatoirement par un combat politique, qui est un combat d’appronfondissement de la démocratie.

Dernière précision qui ne suffira pas à rendre justice à un livre infiniment plus riche que l’aperçu donné ici : une morale de la sollicitude ne remplace pas une morale à prétention universelle, il s’agit plutôt d’un dialogue qu’il faut s’évertuer à maintenir fécond.

Joan Tronto. Un monde vulnérable. Pour une politique du care. éditions La Découverte, 2009. 240 pages, 23 euros.

Je remercie Fabienne Brugère, qui m’a conseillé la lecture de ce livre.
Voir entretien avec Fabienne Brugère sur Carnets de santé
et son compte-rendu du livre de Joan Tronto sur le site de la Vie des idées : Pour une théorie générale du "care"

Photos : Istanbul, 2008 - Saint Sauveur in Chora © serge cannasse




     
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