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Que répondre à PAYL (Pay As You Live) ?
octobre 2016, par serge cannasse Orobon Frédéric 

Les quatre cavaliers de l’apocalypse moderne ont pour nom consommation non-maîtrisée d’alcool, tabagisme, sédentarité et alimentation déséquilibrée. Autant dire que l’être humain est à lui-même son principal pathogène. On ne peut donc pas feindre l’étonnement devant l’arrivée des contrats d’assurance santé du type Pay As You Live(1), qui s’adressant aux vertueux, leur soufflent à l’oreille qu’ils n’ont pas à payer pour les imprudents et que la solidarité est une idée absurde alors qu’aujourd’hui, nous devons être les meilleurs gestionnaires de nous-mêmes. Comment défendre l’idée de solidarité autrement que par une indignation morale superficielle aussi bavarde que stérile ?
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Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes en fin d’article.

Au moins depuis le rapport Lalonde, le grand intérêt de l’éducation à la santé aura été d’insister sur ceci que pour partie, notre santé dépend de nous. À proprement parler, il ne s’agit pas d’une idée neuve, puisque philosophes et éducateurs parlaient, depuis l’Antiquité déjà, de l’équilibre et de la modération dans nos conduites, donc d’une domestication de soi, comme source de longévité, de santé, et peut-être aussi de bonheur. Aujourd’hui la quantification et l’identification des déterminants de santé par l’entreprise épidémiologique nous montrent que les quatre cavaliers de l’apocalypse moderne ont pour nom consommation non-maîtrisée d’alcool, tabagisme, sédentarité et alimentation déséquilibrée. Autant dire alors que l’être humain est à lui-même son principal pathogène(2), même si cette entreprise de désignation et d’analyse des déterminants de santé s’accompagne parfois d’une contextualisation pour nous faire comprendre que ce qui dépend pour partie de nous est également susceptible d’être socialement conditionné de telle sorte que par exemple, la précarité ou des conditions de vie stressantes ne donnent pas toujours le loisir de penser à ce que l’on pourrait faire pour sa santé.

À ces considérations sur les causes de la mortalité contemporaine, qui prennent un tour particulier dès lors qu’il s’agit de mortalité prématurée, synonyme d’échec de la prévention, s’ajoutent des considérations économiques qui nous apprennent que par exemple, en France, le tabagisme coûterait à la collectivité environ au moins trois fois ce qu’il lui rapporte(3). Comme la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, on comprend alors aisément dans ces conditions que fumer, c’est certes obtenir une satisfaction, mais c’est aussi se nuire à soi-même et nuire à la collectivité, soit en enfumant ses proches, soit en grevant les comptes sociaux, c’est par conséquent faire un usage illégitime de sa liberté. Dans ces conditions, on ne peut donc pas feindre l’étonnement devant l’arrivée des contrats d’assurance santé du type Pay As You Live(1), qui, s’adressant aux vertueux, leur soufflent à l’oreille qu’ils n’ont pas à payer pour les imprudents et que la solidarité est une idée absurde alors qu’aujourd’hui, nous devons être les meilleurs gestionnaires de nous-mêmes. Pay As You Live nous lance alors un sérieux défi : comment défendre l’idée de solidarité autrement que par une indignation morale superficielle aussi bavarde que stérile ?

1. Les vertueux meurent aussi. À proprement parler, cet argument n’en est pas un. Il s’agit simplement d’un rappel élémentaire qui permet de relativiser la portée de cette vertu. Jusqu’à plus ample informé, les non-fumeurs ne sont pas immortels et rien ne permet de dire non plus qu’ils ont gagné un quelconque paradis une fois morts. Toutefois, les vertueux répondront qu’en faisant attention à eux, ils contribuent à maximiser leurs chances de vivre longtemps et sans incapacité. En se dépensant physiquement, ils s’économisent le poids de la souffrance future. Globalement, ce n’est pas faux, mais tout vertueux que je sois, non seulement la nature peut me jouer bien des tours, mais encore, en faisant mon jogging je peux être renversé par un imprudent et aussi me rendre moi-même imprudent, si je vais au-delà de mes capacités. Pay As You Live repose bien sûr sur l’idée juste que notre santé dépend pour partie de nous-mêmes, mais pour vendre le produit, on peut avoir tout intérêt à surestimer cette partie.

2. Vertu ou liberté, il faut choisir. En effet, pour que le contrat Pay As You Live puisse fonctionner(4), il ne suffira pas de déclarer son intention d’être vertueux, ce serait trop facile, il faudra en apporter la preuve. Pour cela, il faudra accepter de porter un bracelet électronique, pardon ! une montre connectée, qui collectera du data : calories ingérées, dépensées, intensité et durée de l’activité physique, temps passé assis et en mouvement, tension artérielle, taux de monoxyde de carbone dans le sang et autres dosages considérés comme prédicteurs de risques, si on imagine des montres connectées couplées à des capteurs transdermiques. Le vertueux pourra répondre qu’il préfère aliéner ainsi sa liberté plutôt que payer pour les autres. Admettons, mais si aujourd’hui le vertueux ne voit que les bénéfices de ses sacrifices, sous forme de primes d’assurance réduites ou de bons d’achat chez des commerçants partenaires, qu’en sera-t-il demain ? Après un accident qu’on ne peut pas exclure, ou simplement en prenant de l’âge, est-il sûr que le vertueux conserve le même entrain pour se surveiller et prendre soin de lui comme il faut ? D’autre part, l’âge augmentant le risque de décès, il n’est pas sûr, pour le contrat Pay As You Live, que le vertueux reste à 60 ans le bon client qu’il était à 25 ans. Il devrait donc voir ses primes augmenter, tout en reconnaissant tristement que les primes qu’il a payées plus jeune l’ont été en pure perte pour lui, puisqu’il n’a jamais été malade, ou si peu ! Quant aux bons d’achat, ils ne sont qu’une monnaie dont le cours est laissé à l’appréciation du commerçant. Bref, si comme chacun croit savoir, le crime ne paie pas, il n’est pas sûr, à l’opposé, que la vertu rapporte vraiment.

3. Les imprudents et les non-vertueux ne méritent-ils rien d’autre, une fois malades, que d’être abandonnés à leur triste sort ? Du point de vue du vertueux égoïste, la réponse semble évidente, c’est oui. Après tout, si le vertueux est convaincu d’avoir gagné sa santé par ses efforts, il ne voit pas pourquoi il aurait à se préoccuper de ceux qui n’ont rien fait pour cultiver la leur. Toutefois, le vertueux se trompe lorsqu’il pense être convaincu d’avoir gagné sa santé par ses efforts. En effet, si notre santé dépend pour partie de nous-mêmes, elle dépend aussi, et plus encore au regard de l’histoire et du présent, de la manière dont la collectivité a permis et permet la construction d’un environnement assaini grâce à l’eau potable, grâce au tout-à-l’égout, grâce à une nourriture en quantité et qualité suffisantes, grâce aux vaccinations, grâce à l’éducation, donc grâce à des actions collectives d’aménagement de l’environnement et de santé publique, ces dernières n’étant pas que médicales. Ces aménagements ont agrégé les actions d’hommes et de femmes, vertueux comme non-vertueux, par ailleurs. Ainsi, reconnaître qu’on se préoccupe d’autant mieux de sa santé dans un environnement qui le permet, devrait faire comprendre au vertueux égoïste qu’on ne se débarrasse pas si facilement de la collectivité donc de l’idée de solidarité.

Photo : Paris, 2013 ©serge cannasse




     
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  tabac éthique responsabilité assurances complémentaires solidarité modes de vie économie de la santé
     
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