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Quelques réflexions à partir des sciences humaines
février 2009, par serge cannasse 

Voici quelques notes suscitées par une suggestion de Jean-François Dortier, rédacteur en chef de la revue Sciences Humaines, pendant la journée de l’ARSI consacrée aux sciences infirmières et aux sciences humaines : inventer des généralistes du savoir. Beau programme !

Carnets de santé est né de plusieurs insatisfactions. L’une d’elles était et reste le sentiment que les sciences humaines ne sont pas assez sollicitées lorsqu’il s’agit d’examiner, ou même de définir une question concernant la santé, du moins si on accepte de ne pas réduire celle-ci aux préoccupations entourant la maladie.

La santé est pourtant un champ d’investigation pour la plupart d’entre elles : il y a, par exemple, une économie de la santé, une sociologie des organisations appliquée aux établissements de soins, une sociologie des professions de santé, une sociologie du médicament, une anthropologie médicale, une bioéthique, voire une philosophie des soins, etc. La plupart de ces travaux ne sont cependant diffusés que de manière restreinte, au sein des médias des champs disciplinaires et sous-disciplinaires concernés, bien que depuis quelque temps, il y ait un progrès sensible de l’attention des journalistes à certaines publications de caractère scientifique, et ce d’autant que les responsables de celles-ci ont fait l’effort de rendre les données accessibles (ainsi les publications de la DREES, de l’IRDES, etc). N’ont cependant accès à nombre de ces travaux que peu de professionnels de santé ou de gens travaillant dans le champ de la santé ou de personnes s’intéressant aux questions de santé.

De cela, il a été trouvé de nombreuses bonnes raisons : l’étendue démesurée des connaissances et leur cloisonnement en champs souvent étanches, la difficulté de s’y orienter, de les ordonner, de les vulgariser, le peu d’intérêt de nombreux chercheurs pour diffuser leurs travaux au « grand public », la difficulté pour celui-ci de les aborder, par manque de temps, de formation et de goût, le peu d’enthousiasme des médias pour ce qui n’est pas d’apparence facile, le peu d’intérêt de chacun pour ce qui n’est pas son jardin.

Pourtant, si d’aventure ces obstacles se levaient, je ne suis pas certain que mon sentiment disparaîtrait. Pour qu’il le fasse, il faudrait que les chercheurs répondent à des questions qu’ils ne songent peut-être pas à poser dans ce champ-là ou pour lesquelles ils ne sont de toute façon pas les seuls à avoir autorité pour y répondre. Je plaide pour la fiction d’un homme du commun éclairé, et d’abord par lui-même, au besoin en empruntant ses lumières à d’autres.

Par exemple, quand nous parlons d’éducation thérapeutique, qu’est-ce que nous voulons dire par « éduquer » ? Ou : d’où vient ce besoin de pédagogie ? Ou : quand nous revendiquons la démocratie sanitaire, a t’on suffisamment réfléchi à propos de la démocratie ? Ou encore : qu’est-ce que ce concept de « care » qui envahit le champ de la réflexion et que revendique de plus en plus d’acteurs ? d’ailleurs, pourquoi parle t’on d’acteurs, comme s’il ne s’agissait que d’interpréter une pièce déjà écrite ? Ou : le projet de loi Hôpital Patients Santé Territoires part-il d’abord d’un état des lieux consensuel sur l’organisation des soins ou procèderait t’il du mouvement de Révision générale des politiques publiques, qui procède avant tout du diagnostic d’experts examinant l’ensemble des administrations publiques ?

Il y a ainsi de nombreuses questions qui surgissent dans le champ de la santé, mais pas seulement dans ce champ, même s’il arrive que certaines d’entre elles s’y présentent de préférence. A l’inverse, certaines lectures, certaines interrogations, font immanqueblement penser à des questions de santé, alors qu’elles ne sont pas destinées d’abord à cela. La réflexion gagnerait à prendre acte de ces mouvements et à tenter de rapprocher des savoirs et des questions. Après tout, l’invention nait souvent de la mise en rapport de deux domaines présentés comme étrangers l’un à l’autre, mais où une observation attentive révèle des parentés, des analogies.

Avant l’invention, il y a donc un travail d’état des lieux, souvent fastidieux, il faut bien l’avouer. Et difficile : il suppose l’examen d’informations et d’analyses très diverses, jusqu’à arriver à des données qui apparaissent solides et offrent matière à une mise en contexte, voire à une interprétation, dont il n’y ait pas à rougir. Puis il faut traduire, c’est-à-dire écrire pour se faire comprendre. Le lecteur aura compris que l’expression « libre » m’ennuie au plus haut point, ne serait-ce que parce qu’elle est le plus souvent contrainte par des présupposés invérifiés et rabachés cent mille fois.

Et tout cela pour quoi faire ? comme d’hab ! pour rendre le monde dans lequel nous vivons intelligible, en lançant quelques bouées de pensée et de sensations et en priant un dieu absent pour que quelques un(e)s des hommes et femmes de mon commun les attrapent, dans une tentative analogue à la mienne pour s’éclairer !

Je préfère employer le terme d’invention à celui de création, pour deux raisons. La première est qu’une création est censée se faire à partir de rien. Croire que cela est possible aux humains est faire preuve d’une grande ignorance, au mieux d’une naïveté sympathique. Le second est que le terme est aujourd’hui facilement associé à celui d’artiste. Or ici aussi les malentendus abondent.

Ainsi de nombreux auteurs récusent le terme d’art médical au motif que l’art serait une activité désordonnée surgissant d’une inspiration venue on ne sait où, mais en tout cas incontrôlable et n’obéissant à aucune règle. Quelle triste ignorance et des œuvres et des artistes ! du moins si on ne rabaisse pas ceux-ci aux histrions médiatiques qui se font acheter par quelques nouveaux riches séduits par le tape à l’œil (ou à l’oreille, ou au goût). Evitons la polémique pour l’instant et parlons d’invention ou, pour le praticien, de « discernement ».

Y a t’il une méthode pour associer santé et sciences humaines et d’ailleurs n’importe quelle discipline qui m’apparaîtrait jouable, comme la littérature ou le cinéma, soit en définitive de la culture générale, comme le revendiquent brillamment les responsables de la revue Esprit dans son numéro de février 2009 ? Il y a en tout cas quelques règles.

- partir d’une question, quitte à la reformuler en cours de route, ou d’un trouble (par exemple, un fait qui ne "colle" pas) ;
- inventorier les informations disponibles, écrites ou observées ;
- examiner les théories disponibles pour en rendre compte (disponibles pour moi : je ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité), soit qu’elles aient été faites pour cela, soit qu’elles semblent convenir pour cela ;
- prendre garde au fait que ces deux étapes peuvent demander beaucoup de temps et beaucoup d’attention ; ne pas être pressé !
- éliminer soigneusement celles qui procèdent de présupposés qui ne sont pas les miens (ce qui peut d’ailleurs être l’occasion de découvrir mes présupposés et soit de m’en débarasser, soit de les conforter, soit de les mettre en doute) ;
- en choisir une ou quelques unes, de toute façon peu ;
- la (les) réécrire pour moi ;
- tenter de la transformer en grille de lecture, c’est-à-dire en outil maniable par d’autres dans d’autres situations ;
- soumettre le tout à leur jugement ;
- ne pas s’inquiéter outre mesure de ma santé mentale ni de la condescendance éventuelle des labellisés "savants" ;
- pour ce faire, boire en bonne compagnie.

Photos : Paris, 2008 © serge cannasse




     
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1 Message

  • Quelques réflexions à partir des sciences humaines

    13 février 2009 09:36, par la fourmi
    Merci Serge pour ce cri que j’espère pas dans le désert. Edgar Morin l’a dit il y a longtemps, il nous faut apprendre à penser complexe donc tendre vers la transdisciplinarité comme nous l’explique si bien Denyse de Villermay. Continuez à publier (j’ai beaucoup aimé aussi la réflexion du maire adjoint de Lorient sur l’implication indispensable des élus locaux dans les projets des futures ARS).

    Voir en ligne : Vers un modèle transdisciplinaire de la santé

 
     
   
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