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Raconte moi une histoire
mai 2008, par serge cannasse 

L’organisation des informations en "profils" représentatifs des réalités humaines a sans doute son utilité. Le problème est qu’elle répond à des logiques qui leur font prendre le pas sur d’autres façons de restituer le réel et surtout le sens qu’on peut lui donner. Sont notamment évacués l’observation et le récit.

L’information devient de plus en plus la réalité elle-même

Il est banal de constater que le nombre d’informations qui nous sont disponibles augmente de façon exponentielle, que la plupart d’entre elles sont rapidement obsolètes et surtout oubliées. Pour Jannis Kallinikos (Professeur de management à la prestigieuse London School of Economics) et José-Carlos Mariátegui (chercheur dans la même école), ces " flux d’informations rapides et abondants (...) concourent à faire de l’événement et de son éphémère constitution des éléments centraux de la vie sociale et institutionnelle. (...) De façon imperceptible souvent, cela redessine nos gestes de chaque jour, redéfinissant discrètement le sens des pratiques et des usages, faisant émerger de nouvelles habitudes et activités. Considéré à un niveau global et sur un temps plus long, ces développements modifient l’équilibre entre les choses et les images, les objets et les représentations, la réalité et l’artifice. (...) Les informations technologiques segmentent et dissolvent la vie sociale. Jadis simple description de la réalité, l’information devient de plus en plus la réalité elle-même."

Jusque là, rien de bien nouveau : comme ces auteurs le disent eux-mêmes, il ne s’agit en somme que de la confirmation des théories déjà anciennes de Jean Baudrillard et Paul Virilio, qui commencent à passer dans le sens commun.

Dans un article récent, ils poussent l’analyse un peu plus loin, en examinant le rôle des bases de données dans nos représentations de l’humain, en particulier des fameux "profils", fournissant ainsi des éléments pour un cadre théorique plus large à la compréhension de la manipulation des données chiffrées utilisées en santé.

L’informatique plus puissante que la pensée humaine ?

" La comparaison de nos habitudes et de nos choix au fil du temps et à travers différentes activités permet d’établir des profils individuels, sur la base d’éléments situés aux limites du champ de notre perception et de notre compréhension. Les profils ainsi construits vont de l’analyse de nos modes de consommation en ligne à des activités plus complexes qui, dans un cadre traditionnel, supposent une médiation ou une présence humaine ; ainsi de l’expertise médicale, juridique, financière, mais aussi de nos activités sportives, de nos préférences sexuelles, de nos partenaire et de nos relations amicales." Se construirait ainsi une " supériorité de l’analyse de données sur (...) l’expertise d’observation."

L’apport intéressant se situe ici : " Le problème n’est pas de savoir si les ordinateurs actuels, étant donné l’énormité des bases de données et la puissance des capacités de traitements, sont plus à même que les humains d’analyser et de prédire la réalité. Dans un monde dominé par l’information technologique, les agents et les décideurs humains sont déjà dans une position défavorisée sur le plan cognitif."

Alors où est le problème ? Dans la façon même de construire les données et leur organisation suivant des schémas conceptuels pré-établis, en bref, une façon d’identifier les faits pertinents puis de les classer. " Ce qui est enregistré dans les bases de données doit passer par le goulot d’étranglement du modèle conceptuel sur lequel est construite la base de données et par les formes standardisées des données ou de l’information que le système technologique rend possible. Une information qui ne s’ajuste pas aux catégories de la base et à la volonté de normalisation des données ne sera probablement pas perçue, négligée, ou déformée. "

Au passage, les auteurs reprennent à leur compte une remarque fort juste d’un certain Browser : contrairement à l’opinion commune, " les bases de données ne sont pas un produit de la révolution informatique, (...) la révolution informatique est un produit de l’importance croissante des bases de données dans la pensée moderne. " Ça ne date donc pas d’hier... si on fait remonter la pensée "moderne" au moins au 18ème siècle.

Des logiques privilégiées au détriment du récit

" Les connexions logiques qui structurent les bases de données prennent l’ascendant sur d’autres formes de connexions (dialogiques, diacritiques, analogiques). " Est évacué le récit, " essentiel pour tirer un sens de la réalité " et contribuant " largement à la construction des trajectoires de vie et des identités personnelles."

Mais toute pensée est faite d’oppositions logiques, diront certains. Sans doute. Mais pour les auteurs, " on n’est plus dans une simple représentation, mais dans une profonde reconfiguration du réel." En clair, l’attention au réel est remplacée par des façons pré-établies d’en rendre compte.

Les deux articles sont publiés sur le site Telos - agence intellectuelle
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