Accueil  > Entretiens > Sahel José-Alain
 
Entretiens
 
Institut de la vision : des passerelles entre recherche et clinique, entre public et privé
 
Sahel José-Alain
février 2010, par serge cannasse 

José-Alain Sahel, professeur d’ ophtalmologie, dirige l’Institut de la vision à Paris, qui associe recherche et clinique et qui est le fruit d’un partenariat entre laboratoires publics, firmes pharmaceutiques et ville de Paris. Ou comment à partir d’un problème rencontré par certains malades, développer un centre de référence international en misant sur les capacités de chacun à faire pour le mieux.

L’Institut de la vision rassemble des cliniciens et des chercheurs du public comme du privé. Quelle est l’origine de ce lieu, très original en France ?

Il vient d’une question clinique que je me suis posée il y a une quinzaine d’années à propos des rétinites pigmentaires : alors que la plupart des mutations génétiques identifiées dans ces maladies portent sur les bâtonnets, cellules de la rétine qui permettent de voir la nuit, pourquoi après avoir perdu leur vision nocturne, les patients perdent leur vision diurne, qui dépend, elle des cônes ? Pour vérifier mes hypothèses, il me fallait passer par le stade expérimental.

J’avais tenté de préparer un doctorat en neurosciences au CNRS, tout en poursuivant ma formation clinique à l’hôpital, soit deux mondes qui en France étaient presque étanches l’un à l’autre. Puis j’ai eu l’opportunité d’aller un an à Harvard, où personne n’avait à se justifier d’être un clinicien travaillant avec des scientifiques et inversement. C’est ce que depuis, on appelle la médecine translationnelle, que pratiquait déjà Claude Bernard.

Trois ou quatre ans après mon retour en France, j’ai compris que pour poursuivre mon intuition de départ, il me fallait créer mon propre laboratoire. Pour obtenir un contrat de recherche externe avec l’Inserm, une condition était de disposer de quelques mètres carrés. Un collègue m’a proposé une place dans une cave de l’Institut d’histologie de Strasbourg et j’ai commencé avec une technicienne. L’équipe s’est peu à peu étoffée -des chercheurs sont venus de Strasbourg ou de Paris, puis des Etats-Unis- jusqu’à devenir une équipe Inserm à part entière, comportant une soixantaine de personnes. Au bout d’une dizaine d’années, en particulier grâce à la collaboration de chercheurs en biologie moléculaire, nous avons enfin pu valider une des hypothèses de départ : l’atteinte de la vision diurne est probablement due à la baisse de sécrétion d’une protéine nécessaire aux cônes et produite par les bâtonnets ; elle est limitée chez l’animal mutant à qui on administre cette protéine.

Qu’est-ce qui vous conduit à quitter Strasbourg pour Paris ?

Nos premières publications importantes nous ont valu une certaine reconnaissance internationale, mais le problème était de passer de l’étape expérimentale aux essais cliniques chez l’homme. Je craignais, peut-être à tort, de ne pouvoir le faire à Strasbourg. J’étais presque résolu à aller à Londres, avec toute mon équipe, quand le président du Conseil d’administration de l’hôpital des Quinze-Vingt, à Paris, m’a nommé sur le poste de quelqu’un qui partait à la retraite. Il avait compris qu’il était très dommage que son établissement ne développe qu’une recherche limitée, alors qu’il était magnifiquement équipé et qu’il employait près de 250 très bons ophtalmologues pour soigner 130 000 malades par an. Je lui ai soumis mon projet : créer un centre d’investigation clinique entouré de laboratoires de recherche fondamentale et appliquée en construisant le maximum de passerelles entre les gens de disciplines différentes et complémentaires.

Le projet d’établissement a été refusé par l’Agence de l’hospitalisation, entre autres parce que l’Assurance maladie n’a pas vocation à financer la recherche… Nous nous sommes tournés vers un partenariat public-privé impliquant l’industrie, l’idée « vertueuse » étant de financer une initiative publique par des fonds privés et le soutien des collectivités. Pour cela, nous avons valorisé le foncier hospitalier, en créant des plateformes partagées avec les industriels, à qui nous louons de l’espace et donnons accès à l’expertise des laboratoires et du centre d’investigation clinique, dans l’hôpital. Nous avons été aidés par la ville de Paris, en particulier par Christian Sautter, et par la région : nous allions créer des emplois et de la richesse, scientifique, médicale, industrielle.

L’Institut de la Vision a ouvert en 2008, avec une douzaine d’équipes de recherche en biologie moléculaire, thérapeutique, biologie du développement, cellules souches, physiologie et génomique. Il s’articule avec le centre d’investigation clinique, ouvert en 2005, qui emploie actuellement 20 personnes et conduit 25 essais cliniques. Les industriels apportent leurs méthodes de travail et leur savoir-faire pour développer un médicament, un outil diagnostique, une technologie palliative. Nous avons de nombreuses collaborations internationales. Par exemple, nous coordonnons un réseau d’essais cliniques européens, comportant une cinquantaine de centres, et nous sommes labellisés par la Fondation américaine de lutte contre la cécité. Notre but est aussi de contribuer à réoccuper le paysage industriel de l’ophtalmologie avec des équipes françaises. Tous ces partenariats nous permettent de passer d’une question clinique à un problème de recherche fondamentale et inversement, avec deux grands axes : le médicament et la correction du handicap visuel (rétine artificielle, lunettes à réalité augmentée, etc).

Vous ne parlez pas des résistances que vous avez dû rencontrer…

Parce que ça n’est pas intéressant. Bien entendu, nous nous sommes heurtés à énormément de barrières : argent, personnes, compétences, rivalités, etc. Certains projets et recrutements ne se sont jamais faits. Nous baignons dans un bruit de fond polluant : on vous explique en permanence pourquoi on ne peut rien faire. Par exemple, tout le monde dit qu’il n’y a pas d’argent. Mais une bonne idée finit par en trouver ; pour cela, il faut la développer suffisamment pour qu’elle devienne convaincante.

Dans le Talmud, il est dit qu’à la fin de votre vie, ce que vous demandera Dieu n’est pas pourquoi vous n’avez pas été Moïse, mais pourquoi vous n’avez pas été vous-même. Non pas pourquoi vous n’avez pas réussi, mais pourquoi vous n’avez pas fait ce que vous aviez à faire. Commencez par savoir où vous devez aller et allez y !

La vraie difficulté, c’est de construire une voie de connaissances sans se tromper, de définir un projet, de trouver les bons marqueurs d’efficacité d’un médicament, etc, parce que le chemin n’est pas tracé d’avance. Au départ est le patient qui, lui, n’a pas choisi ce qui lui arrive. Médecin, vous êtes de son côté. Il s’en remet à vous et vous n’avez plus le choix. Si vous n’avez pas la solution tout de suite, il vous demande de continuer à chercher, même si ce n’est pas dans votre domaine de compétences. La recherche, c’est transporter une question d’un lieu à un autre où elle peut devenir opérationnelle. Il arrive qu’on se trompe. On recommence. Il est important que la question circule jusqu’au bon port.

Il faut donc travailler avec d’autres et que chacun ait l’humilité de reconnaître qu’il n’a pas la solution tout seul. Il faut s’entourer de gens plus forts que soi, avec du caractère, leur faire confiance, leur laisser autonomie et responsabilités et trouver un langage commun et du temps pour se rencontrer. Toutes nos réussites viennent de là. Nous travaillons sur des logiques de projets, où nous posons les questions ensemble, et non sur des logiques institutionnelles. Mon rôle est d’être un facilitateur, un créateur de passages entre différents domaines.

Il faut partir du malade. J’ai appris l’ophtalmologie avec un très grand professeur qui, chaque soir, allait vérifier que la sonnette d’appel était bien à portée de main des patients qu’il avait opérés le matin.

Comment se passent vos relations avec l’industrie pharmaceutique ?

Nous avons créé, en 2005, une société qui a été rachetée en 2009 par Sanofi-Aventis qui devient un partenaire majeur. Nous travaillons avec une vingtaine d’industriels. Sans industriels, aucune innovation ne serait développée. Un des enjeux majeurs est de devoir réduire la complexité de la maladie : pour trouver une molécule, il faut trouver une cible unique, par exemple un récepteur. Mais la maladie résulte d’une multitude de facteurs. Aussi, quand on la simplifie , il ne faut jamais oublier que le mécanisme que l’on a isolé n’en est qu’une partie.

Notre travail, c’est de trouver le minimum de paramètres permettant de reproduire la plus grande partie de cette complexité. Il faut remettre en perspective l’arbre qui cache la forêt. Pour cela, il faut modéliser la maladie à partir du malade, avec de la rigueur et des approches multiples. C’est ce que nous pouvons apporter aux industriels. Environ 90 % des modèles qui fonctionnent chez l’animal ne marchent pas chez l’homme. Ça ne peut pas être qu’une question de hasard : c’est que les modèles sont trop simples pour être prédictifs. Nous travaillons donc aussi sur notre façon de construire nos connaissances.

Cet entretien est paru dans la Revue du praticien médecine générale (décembre 2009)

José-Alain Sahel est Membre de l'Académie des sciences




     
Mots clés liés à cet article
  médecin spécialiste assurance maladie territoires hôpital industrie pharmaceutique recherche et essais cliniques attention élus locaux
     
     
Imprimer cet article
 
     
   
  Humeurs
Entretiens
Déterminants de santé
Problèmes de santé
Organisation des soins
Professionnels de santé
Economie de la santé
International
Transversales
Société
Chantiers
Images
Portail
Initiatives
Bonheurs du jour
   
   
Proposer un article
S'inscrire à la newsletter
Mots clés
Emploi
Liens
Contact
 
 
 
 
Wikio - Top des blogs - Santé et bien être