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Violences sexuelles : fréquentes et méconnues
 
Salmona Muriel
février 2011, par serge cannasse 

Les chiffres sont sidérants : il y a 120 000 viols par an en France. La plupart des victimes sont des mineures. Les conséquences sur leur santé sont tragiques. Les mécanismes en sont bien connus. Muriel Salmona plaide pour que les professionnels de santé posent les quelques questions qui permettent d’entamer une prise en charge souvent spectaculairement bénéfique, fondée sur la compréhension et l’empathie.

Muriel Salmona est psychiatre-psychotraumatologue, responsable de l’antenne 92 de l’Institut de victimologie et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie

Les troubles consécutifs aux violences sexuelles répondent à des mécanismes neurobiologiques aujourd’hui bien identifiés. Quels sont ils ?

Une peur face à des violences insensées, incompréhensibles, induit une sidération psychique et un stress extrême, incontrôlable, qui peut provoquer une réaction végétative tellement intense que la vie peut être mise en danger, par exemple, par infarctus du myocarde ou atteinte neurologique. Un mécanisme de sauvegarde est mis en place par la libération de neuromédiateurs « morphine-like » ou « kétamine-like » : il aboutit à isoler l’amygdale cérébrale, à l’origine de la réponse émotionnelle. Ce « court-circuit » provoque une anesthésie émotionnelle et physique responsable d’une dissociation avec l’impression d’être « à côté » de son corps et de vivre la situation en spectateur. Cette dissociation peut s’installer de manière permanente si les violences se répètent comme lors d’inceste, donnant à la personne l’impression d’être un automate déconnecté de la réalité, voire la sensation d’être un mort-vivant.

Piégé dans l’amygdale, le souvenir de l’événement reste émotionnel, sans accès au circuit contrôlé par l’hippocampe, qui permet la mémoire consciente et les apprentissages. D’où une amnésie, très fréquente, et une mémoire traumatique, avec des réminiscences déclenchées par des sensations ou des faits en apparence banals, mais qui rappellent inconsciemment la situation traumatique initiale. Intenses et souvent incontrôlables, ces réminiscences la font revivre quasiment à l’identique, avec la même détresse. Elles mobilisent alors tous les sens (images, sons, odeurs). Mais il arrive que seul l’un d’eux soit convoqué (par exemple, la personne entend des voix). Ces manifestations font aisément croire à une bouffée psychotique, d’autant qu’elles sont vécues avec une sensation très forte de mort imminente.

Il est extrêmement difficile à une victime de raconter ce qui est arrivé immédiatement après l’événement traumatisant. Ça l’est d’autant plus auprès de personnes sans empathie, ce qui est malheureusement le cas de la plupart des policiers auprès de qui elles pourraient porter plainte. Il est bien établi aujourd’hui que le plus important n’est pas de faire parler la victime. Il faut lui parler, lui donner des outils pour comprendre ses réactions face aux violences et lui assurer une présence rassurante et chaleureuse, permettant l’écoute de ce qu’elle veut éventuellement raconter. Il est essentiel qu’elle se sente accompagnée et comprise.

Les troubles psychotraumatiques sont accompagnés d’une hypervigilance visant à repérer et éviter toute autre traumatisme potentiel. Elle se manifeste fréquemment par des anomalies du sommeil et des conduites de contrôle et d’évitement du stress et de tous les stimuli susceptibles de rappeler les violences, pouvant aller jusqu’à la solitude la plus extrême, voire au suicide. Cette tension permanente et ces réminiscences peuvent conduire paradoxalement à des conduites « dissociantes » (automutilations, conduites à risque, …), dans lesquelles la personne se place volontairement dans des situations de stress intense. Les dissociations entraînent en effet un phénomène de tolérance aux médiateurs « morphine et kétamine-like » : pour retrouver leurs effets anesthésiants et disjonctants, la personne recherche des situations de plus en plus extrêmes, dangereuses, ou utilise alcool et psychotropes ..., ce que connaissent bien les prostituées : toutes (mais aussi les alcooliques et les toxicomanes) ont subi des maltraitances dans leur enfance.

Évitement et dissociations sont des stratégies de survie et d’autotraitement qui s’installent pendant des années, voire toute la vie, avec un impact très lourd sur la vie sociale et professionnelle. Elles peuvent être prévenues si les victimes sont prises en charge.

En sus de ces troubles spécifiques, les violences sexuelles sont à l’origine de nombreuses manifestations morbides, comme les troubles alimentaires, cognitifs (attention, concentration), sexuels (très fréquents), relationnels, anxieux, fatigue chronique, douleurs, etc. Par rapport au reste de la population, les victimes ont une demande de soins huit fois supérieure, à laquelle on répond le plus souvent par des mesures symptomatiques et inefficaces.

Cet enchaînement de troubles ressemble fortement à ce qui est décrit pour les traumatismes de guerre ...

C’est le même : il est pathognomonique des situations de violence. Il a d’abord été mis en évidence par des médecins militaires chez les vétérans de la Première Guerre mondiale, puis chez les survivants des camps de concentration, enfin chez les victimes de violence intense, dont les viols et de manière générale, les violences sexuelles.

En ce qui concerne celles-ci, le point important est la situation de non sens que vit la victime, renforcée par le caractère soudain de l’agression. Les quatre cinquièmes des violences sexuelles sont exercées par des membres de la famille ou des proches. La victime se retrouve dans une situation incompréhensible. Ne pouvant trouver d’explication qu’en elle-même, elle développe un sentiment très fort de culpabilité. Elle n’ose pas en parler et quand elle l’ose, l’entourage minimise souvent la portée de l’événement : « Tu exagères ! ça n’est pas si grave ! ». Souvent, elle va beaucoup mieux lorsqu’elle comprend enfin qu’elle a été convoquée dans un scénario qui en fait ne la concerne pas : son rôle est parfaitement interchangeable et pourrait être rempli par n’importe qui. Ce sont les circonstances qui font que c’est elle la victime ; par exemple, la proximité géographique avec son agresseur. C’est ce qu’un entretien peut lui permettre de réaliser, par exemple, au cours d’une consultation médicale.

Vous parlez de conduite addictive à propos des agresseurs.

Les agresseurs ont quasiment toujours été eux-mêmes des victimes de violences sexuelles dans leur enfance. Leurs actes sont des conduites dissociantes : pour pouvoir s’anesthésier, ils préfèrent s’identifier à celui qui domine plutôt que de revivre la scène dans la position de celui qui subit. Il faut souligner que cette relation entre leur histoire personnelle et leurs actes ne les dédouane pas de leur responsabilité : on a toujours le choix de ne pas instrumentaliser les autres. La violence sexuelle peut devenir une véritable drogue.

Les données épidémiologiques sont surprenantes et inquiétantes.

Il y a 120 000 viols par an en France ; 16 % des femmes ont subi des viols ou des tentatives de viols au cours de leur vie, dont 6 sur 10 avant l’âge de 18 ans, contre 5 % des hommes, dont 7 sur 10 avant l’âge de 18 ans. Selon les études et les pays, entre 20 et 30 % de la population aurait subi des violences sexuelles. Mais si on étend la définition de ces violences aux agressions verbales ou à des gestes en apparence moins graves, la majorité des femmes en ont été victimes un jour ou l’autre. Je pense que cela explique la plupart des difficultés sexuelles dont font état nombre d’entre elles.

Pourtant, malgré cette très grande fréquence, ces violences restent méconnues.

La loi du silence reste largement la règle, au sein des familles comme dans la société. Les victimes elles-même ont les plus grandes difficultés à en parler. Les professionnels de santé, médecins, psychiatres, psychologues, etc, sont très peu formés à leur prise en charge, aussi bien psychologique que médicolégale (certificat de coups et violences, signalements). Seules 5 % des victimes en ont parlé à leur médecin et 3 % seulement des signalements d’enfants en danger sont fait par des médecins. La plupart du temps, les professionnels sont démunis devant des manifestations d’allure paradoxale, qu’ils ne savent pas expliquer.

Que leur conseillez vous ?

D’abord de se former, ce qui aide à surmonter l’appréhension vis-à-vis de ces problèmes et permet de réaliser que bien souvent, la prise en charge n’est pas si difficile. Il faut en effet en être conscients pour savoir orienter et informer (numéros utiles, associations, parcours judiciaire).

Le médecin ne doit négliger aucun trouble et ne pas hésiter à poser systématiquement des questions sur l’existence de violences passées ou actuelles : ce ne sont pas elles qui traumatisent leur patiente, mais leur absence. Par exemple : « Que s’est-il passé juste avant que vos symptômes débutent ? à quoi cela vous fait-il penser ? avez vous vécu une situation difficile ? » Les réponses sont en général très précises.

En effet, ce qui soulage d’abord la patiente, c’est la compréhension de ce qui lui arrive et c’est le lien qu’elle établi entre ses troubles, ce qui les déclenche et la mémoire traumatique de l’événement que cette évocation réalise. En l’autorisant à faire enfin du sens, cette mise en relation la soulage considérablement. Il est toujours très surprenant de voir les troubles disparaître par cette simple évocation. Cela, un médecin généraliste peut parfaitement le faire, évidemment avec tact, beaucoup d’écoute et d’empathie. C’est cela qui module les réactions émotionnelles de la patiente. C’est somme toute relativement facile : il n’y a pas de grandes connaissances théoriques à acquérir, il suffit de comprendre et d’être bienveillant.

Cet entretien est paru dans le numéro 851 du 29 novembre 2010 de la Revue du praticien médecine générale.

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Brochure d’information patient de l’association Mémoire traumatique et victimologie



     
Mots clés liés à cet article
  enfance violences famille psychologie-psychiatrie
     
     
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3 Messages de forum

  • Salmona Muriel

    7 mars 2011 23:26, par Valentine

    J’avoue que je suis sidéré par le nombre de viols par an... 120.000 ! cela me paraît tellement démentiel.. et surtout que ce chiffre est atteint sur une fraction de la population, celle des mineurs... votre article est très bien écrit et j’ai appris beaucoup de choses, merci.

     

    Mais pour me remonter le moral, je pense que je vais allez m’acheter de très belles bottes, ou bien peut-être des chaussures femmes.
    • Salmona Muriel 27 avril 2011 14:44
      si j ai bien compris l article les 120 000 viols ne sont pas tous des viols mais des agressions sexuelles de bénigne ( si ça existe ) a franchement glauque p.s tout les toxico n ont pas subie de trauma dans leur enfance d ailleurs la plupart n ont pas suvie de trauma. la le dr d avance beaucoup et a mon avis sans bille :)
      • Salmona Muriel 11 octobre 2011 09:27, par Avny

        Je viens de tomber dessus, c’est effectivement vraiment très choquant, sérieusement dégradant, et scandaleusement honteux..Un pensée pour les "victimes"..

         
        Finalement, pour être un bon joueur et bien jouer au poker, vous devrez lire de nombreux articles à ce sujet vous former une solide culture générale de poker.
 
     
   
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