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Respiritualiser la médecine
 
Sénanque Antoine
septembre 2012, par serge cannasse 

Un médecin qui n’aime pas la médecine, mais ne peut pas s’en passer, surtout pour écrire des romans dont je recommande vivement la lecture : style remarquable, densité du récit, rire et tragédie. Un médecin humble, qui n’hésite pas à donner les zones d’ombre de son métier, l’impuissance et l’imposture. Et un médecin qui revendique malgré tout sa compétence.

Antoine Sénanque est le nom de plume d’un neurologue, auteur de 5 romans, publiés chez Grasset. Le dernier (Salut Marie, Grasset 2012, 254 pages, 17 euros), très réussi et très amusant, est une fable sur une apparition de la Vierge Marie.

A la lecture de chacun de vos romans, je me pose cette question : vous aimez la médecine ou pas ?

J’ai un rapport très ambigu avec elle : depuis trente ans, je me dis que je ne suis absolument pas fait pour ce métier, pourtant je continue à l’exercer. Peut-être parce que je ne sais rien faire d’autre, même si j’ai essayé ! Comme je le raconte dans L’ami de jeunesse, une comédie sur le changement de vie, j’ai préparé une licence d’histoire à la Sorbonne, tout en continuant mes consultations, pour tenter de devenir professeur de lycée : j’ai réalisé que ça n’était pas du tout pour moi. La médecine me manquait, le contact avec la maladie, sa nécessité.

On peut bien exercer son métier de soignant sans beaucoup l’aimer. C’est peut-être même mieux : cela réduit la part affective. J’ai fait et je fais tout ce qu’il faut pour être un médecin légitime. Dans le contrat, la passion n’est pas exigée. Je crois être un bon médecin qui n’aime pas beaucoup la médecine. Pourtant quelque chose m’attache à elle, une sorte d’affection bizarre comme à l’égard d’une femme dont je ne serais plus amoureux, mais dont je ne pourrais pas me passer. Aujourd’hui, j’ai même peur de l’abandonner, sentiment que je n’avais pas du tout il y a dix ou quinze ans.

Même pour écrire ?

Être médecin ne m’empêche pas d’écrire, bien au contraire ! Je ne suis pas du tout certain que si j’avais davantage de temps, j’écrirais plus et mieux. J’ai toujours aimé travailler dans un temps resserré, tendu. L’exercice médical est aussi un obstacle quotidien à franchir, qui m’oblige à écrire en situation d’instabilité, de déséquilibre, ce qui me convient bien. Je crois qu’il ne faut surtout pas faire de l’écriture un métier : elle doit être quelque chose d’absolument nécessaire, pour soi, intimement. J’écris donc avec et contre la médecine, peut-être comme un dérivatif à la charge d’angoisse qu’elle véhicule, comme une réponse au mal-être qui m’a toujours accompagné dans ce métier. Ça me donne de l’énergie. « Si vous chassez mes démons, vous chassez aussi mes anges. » (Nietzsche)

Dans votre dernier roman, Salut Marie, le personnage de Tû Minh est un soignant très peu conventionnel.

C’est le genre de soignant que j’aime : fantaisiste, pas dogmatique, s’intéressant à tout, n’imposant pas sa volonté ou ses décisions, sans prétention et sans arrogance. Or des médecins arrogants, on en rencontre beaucoup, surtout quand ils sont médiatisés : ils ont un avis sur tout, particulièrement sur ce qui s’éloigne le plus de leur spécialité ... l’urologue nous donne son point de vue sur la grippe H1N1, l’urgentiste décoré du grand ordre de la canicule donne des leçons de santé publique. Il y a une carence de l’humilité, une sorte de scorbut spirituel déclenché par les voyages sur les plateaux de télévisions.

Deux choses ont marqué mon expérience de médecin : l’impuissance et l’imposture. Il est vrai que du fait de ma spécialité, la neurologie, je vois beaucoup de maladies très graves contre lesquelles je ne peux pas faire grand chose. Mais surtout, le rôle de médecin induit un décalage constant entre ce que vous êtes censé faire et ce que vous faites réellement. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans une scène de Blouse : parce qu’il a enfilé l’habit du « docteur », l’interne qui prend sa première garde est supposé savoir ce qu’il faut faire, alors qu’il est en réalité incompétent. Par manque d’expérience et surtout incompétence inhérente à l’exercice de la médecine, « l’art glissant » selon Hippocrate. Le diplôme de médecin est un diplôme de moindre incompétence par rapport au commun des mortels. La barre n’est pas plus haute.

Cette imposture de base, que devrait ressentir tout jeune médecin, on ne s’en débarrasse jamais. Je pense avoir fait le maximum pour respecter les règles qui font officiellement un « bon médecin », j’ai travaillé, suivi un parcours hospitalier, passé des concours. Je n’arrive pourtant pas à m’ôter l’idée que je suis un imposteur. Peut-être pas à l’égard de tous les patients, mais il en suffit d’un seul pour l’être complètement. Le médecin doit afficher une certitude qu’il n’a pas, et prendre des risques, avec des paris qui engagent la vie des autres. Je préfère encore l’impuissance, qui me dépasse au sens où nous sommes tous soumis à la maladie et à la mort, alors que l’imposture me concerne directement en tant qu’individu, qu’être humain.

Tous vos romans ont affaire avec ce que dans La grande garde vous appelez l’invisible, ce que d’autres nomment le surnaturel.

L’invisible, ce sont nos drames existentiels, nos croyances, nos attentes spirituelles. C’est en lui que s’enracine la nécessité d’écrire, beaucoup plus que le désir de faire un livre beau ou à succès. Blouse, par exemple, n’aurait aucun intérêt s’il ne s’agissait que de raconter la déception d’un jeune médecin devant l’exercice réel de sa profession, bien contraire à ses attentes. Mais c’est aussi un roman sur la peur de la mort et les désillusions de la vie.

J’ai toujours été passionné par la spiritualité. Mon premier livre, publié sous mon vrai nom (Antoine Moulonguet), est une fable rapprochant un grand mystique allemand de la fin du 13ème siècle, Maître Eckhart, et le célèbre peintre flamand Jan Van Eyck. Au départ, il s’agissait d’un travail que j’espérais scientifique sur la spiritualité du premier, mais devant mon manque de légitimité universitaire, l’éditeur m’a proposé d’en faire un roman. C’est ce qui m’a mis le pied à l’étrier !

J’avoue que ça n’est pas tant la compassion et le désir d’aider mon prochain qui m’ont attiré en médecine, mais plutôt le contact avec la maladie et la mort, c’est-à-dire un enjeu existentiel toujours présent dans l’exercice de ce métier et d’autant plus que vous avancez en âge ! Cette proximité avec ce monde sombre est sans doute une des raisons qui me lient à la médecine. C’est comme une bande-annonce du film que vous devrez voir et jouer vous-même un jour, et dont la sortie se rapproche.

Salut Marie est un livre de l’apaisement.

Il y a des miracles dans ce roman, donc de l’apaisement, et, je l’espère, du rire, le livre étant avant tout une comédie. Dans notre métier, on assiste souvent à des « petits » miracles, par exemple, des gens condamnés par la médecine à ne vivre que deux ans et qui sont toujours là dix ans après... Que s’est il passé ? J’ai toujours été passionné par les miracles, non pas seulement d’un point de vue mystique, mais scientifique. J’aimerais faire partie du Comité médical international de Lourdes, pour avoir accès aux dossiers de guérisons (d’ailleurs très rarement qualifiées de miraculeuses par les autorités ecclésiastiques) et pouvoir interroger et examiner les malades.

Salut Marie est un livre à deux faces : une grave et une amusante, sur laquelle s’arrêtent la plupart des commentateurs, ce qui me plait bien ; je suis ravi d’avoir fait un bouquin qui distrait les gens. Ce roman est aussi un clin d’œil à ce qui manque dans la médecine, aujourd’hui à respiritualiser. Je trouverais intéressant de travailler avec des prêtres, des voyants, des laics spirituels sur des maladies graves. Il y a des chemins de guérison. Je me dis souvent que certains patients devraient pas envisager le voyage à Lourdes plutôt que de venir à ma consultation.

Dans le roman, un prêtre dit au héros, qui a vu la Vierge : « Ce qui me trouble, c’est votre manque d’éblouissement. »

La question n’y est pas de savoir si la Vierge existe ou pas : elle existe. Je ne voulais surtout pas d’un livre qui discute de la réalité de l’apparition. La question, c’est : " à quoi me sert elle ? " Le personnage principal, qui n’attend rien, pense qu’il va pouvoir mettre cette expérience spirituelle de côté, mais en réalité, l’apparition change complètement sa vie, sans spectaculaire ni conversion obligatoire. C’est ça le vrai miracle : l’invisible qui se rend visible et force le héros à en prendre conscience. C’est tout. Il n’y a aucune nécessité à ce qu’il soit ébloui ou qu’il trouve ça formidable !

Comment est reçu ce livre dans les milieux catholiques ?

De façon très variable. Ce qui me surprend, c’est que certains le trouvent dérangeant et antichrétien, alors qu’il n’est en rien hérétique et que son ironie n’est pas blessante. Je dirais même qu’il est plutôt bienveillant pour la hiérarchie catholique et le dogme. Le livre montre qu’en réalité, on n’est pas libre de ne pas croire en Dieu.

Votre style est très précis. L’écriture vous demande beaucoup de travail ?

Oui. Après le premier jet, je sculpte, désculpte et ainsi de suite. Mon correcteur intime est mon épouse, impitoyable : elle relit en permanence mes corrections et me remet sans cesse au travail. En fait, le livre s’écrit sous haute surveillance. Il m’est arrivé de réécrire un passage 35 fois !

Ceci dit, le premier jet est fondamental. Il dépend souvent d’une phrase, une seule suffit pour qu’une scène fonctionne. Quand elle est là, je dois la noter tout de suite, parce qu’elle est très fugace. Il m’arrive très souvent d’arrêter mon scooter pour écrire tout de suite la phrase qui vient ou de la griffonner discrètement pendant une consultation… Quand je travaille un livre, j’ai toujours des crayons un peu partout. Cette phrase, c’est comme une poterie : si la base de départ n’est pas bonne, c’est impossible à rattraper. Donc quand elle se présente, c’est une urgence ! Même le changement d’un seul mot peut détruire son énergie.

Deux choses m’importent : le style et surtout le rythme. C’est lui qui me demande le plus d’efforts. J’admire beaucoup les écrivains qui produisent des livres tendus, sans baisse de rythme, sur une espèce de ligne droite, même si leur style ne suit pas. C’est le premier jet qui insuffle l’énergie d’une scène. Si elle manque, vous pouvez couper ou coller tout ce que vous voulez, ça ne fonctionnera pas. Comme le disait John Ford, on n’accélère pas un film au montage. Pour un livre, c’est pareil.

Vos personnages principaux ont souvent l’air absent.

En tout cas, il y a toujours un personnage un peu flou, un peu éponge, sans caractère très marqué, ballotté dans différents courants, mais qui en définitive arrive à maintenir son cap. Les personnages secondaires comblent les lacunes. Dans Salut Marie, c’est Félix, le restaurateur, qui sert de contrepoint au personnage principal, avec son côté terrien.

Sénanque, votre nom de plume, est emprunté à celui de l’abbaye ?

Oui, j’aime ce lieu de haute spiritualité. Et puis, Antoine Sénanque, ça sonne pas mal, non ? (sourire)

Cet entretien est d’abord paru dans le numéro 885 de septembre 2012 de la Revue du praticien médecine générale




     
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